Filip Turek : l’imbroglio sans fin autour du ministère de l’Environnement
La Tchéquie traverse une séquence politique inhabituelle. Au cœur de la controverse, Filip Turek, président d’honneur des Automobilistes, parti nationaliste, anti-Green Deal et membre de la coalition au pouvoir, dont la nomination au gouvernement est source de désaccord entre le président de la République Petr Pavel et le Premier ministre Andrej Babiš. En nommant Filip Turek au poste de « chargé gouvernemental pour la politique climatique », ce dernier cherche à trouver une issue mais en ne satisfaisant personne.
« Nous sommes ici pour élaborer un budget et mettre en œuvre notre programme, pas pour parler de Turek du matin au soir. Et nous ne voulons plus entendre son nom à la télévision. »
Derrière cette petite phrase d’Andrej Babiš (ANO) transparaît l’exaspération d’un chef du gouvernement pressé de refermer le dossier. En effet, cela aurait pu rester un simple différend politique, mais depuis quelques semaines, c’est devenu progressivement un débat constitutionnel, puis un conflit personnel.
A l’issue des négociations post-électorales, Andrej Babiš est parvenu à former une coalition incluant le parti des Automobilistes. Dans le cadre de cet accord, Filip Turek devait accéder à un poste ministériel. D’abord pressenti pour la diplomatie, son passé en ligne, truffé de remarques sexistes, homophobes et racistes, a constitué un obstacle majeur pour exercer une fonction aussi sensible. Redirigé vers le ministère de l’Environnement, ce choix aussi s’est avéré pour le moins controversé aussi compte tenu de ses positions ouvertement critiques à l’égard des politiques climatiques européennes.
Sa nomination n’a jamais été officialisée suite au refus répété du président Petr Pavel – une fin de non-recevoir argumentée via une lettre adressée au Premier ministre invoquant des doutes sérieux quant à l’aptitude de Filip Turek à exercer une fonction ministérielle conforme aux valeurs constitutionnelles et à l’État de droit.
Ce refus fait figure d’exception en Tchéquie, même si l’ancien président Miloš Zeman a également joué de ce levier quand il était en fonction. En Tchéquie en effet, et comme dans la plupart des régimes parlementaires, le président joue un rôle largement formel dans la nomination des ministres proposés par le chef du gouvernement. Certes, la Constitution lui confère un pouvoir de nomination, mais elle reste floue sur l’étendue de sa marge d’appréciation.
Face à cette impasse, Andrej Babiš a tenté de désamorcer la crise sans renoncer à son partenaire de coalition. La solution trouvée se veut pragmatique et, dit-il, « temporaire » : Filip Turek a été nommé « chargé gouvernemental pour la politique climatique » (vládní zmocněnec en tchèque). Dans les faits, il dispose donc d’un bureau au ministère et participe à l’élaboration des orientations climatiques du gouvernement, sans toutefois porter le titre de ministre. Le portefeuille de l’Environnement reste, lui, sous la responsabilité formelle d’un autre membre du gouvernement, en l’occurrence le chef des Automobilistes, Petr Macinka, qui en assure l’intérim tout en exerçant par ailleurs les fonctions de chef de la diplomatie.
Cette solution hybride n’a pas tardé à susciter des critiques. Plusieurs constitutionnalistes soulignent qu’un chargé gouvernemental ne dispose d’aucune autorité hiérarchique sur un ministère et qu’il ne peut en aucun cas se substituer à un ministre dûment nommé. Pour ses détracteurs, Andrej Babiš chercherait ainsi à contourner l’esprit de la Constitution, tout en affirmant en respecter la lettre. Dans tous les cas de figure, cette solution s’apparente à un écueil comme le souligne Marek Antoš, juriste de la faculté de droit de l’Université Charles :
« Nous sentons bien tous qu’il s’agit d’un contournement de la loi et de la Constitution. L’objectif est que le ministère soit, de fait, dirigé par une personne qui n’en a pas le mandat légal. Tant que les fonctionnaires s’y plient, cela peut fonctionner, mais ils prennent aussi un risque : s’ils exécutent des instructions émanant d’une personne manifestement non habilitée, ils en portent eux-mêmes la responsabilité. En clair, on ne peut se retrancher derrière l’argument d’un ordre hiérarchique lorsque celui-ci émane de quelqu’un qui n’a aucune autorité légale, même s’il agit en tant que chargé gouvernemental. Cela place les fonctionnaires face à un dilemme : obéir à des consignes illégitimes ou s’exposer à d’éventuelles sanctions. »
Le Premier ministre se défend en rappelant qu’il ne s’agit que d’une solution transitoire, le temps de calmer les tensions avec le Château. Certains éditorialistes lui reprochent toutefois d’avoir laissé au président la tâche de faire le « sale boulot » et d’essayer de s’en sortir avec une pirouette.
En outre, l’affaire ne s’arrête pas là puisqu’elle a pris une tournure plus personnelle la semaine dernière lorsque Filip Turek a annoncé son intention de poursuivre le président Pavel en justice dans le cadre d’une action civile et non d’un recours constitutionnel, estimant que le refus de nomination portait atteinte à son honneur et à sa réputation. Une telle démarche est extrêmement rare, voire sans précédent, dans la vie politique tchèque, et laisse présager d’autres rebondissements dans les semaines à venir.






