Cirkopolis : à Prague en plein hiver, « un festival maximaliste de nouveau cirque minimaliste »
Du 8 au 14 février se tient à Prague la 12e édition de Cirkopolis, un festival international qui, selon ses organisatrices, se propose de montrer « le cirque contemporain dans ses formes les plus audacieuses à tous ceux qui recherchent de nouvelles expériences ». Si quatre des treize spectacles inscrits à son programme cette année sont des créations de compagnies françaises et belge, cette biennale d’un art très apprécié du public tchèque est aussi l’occasion de présenter ce que la scène locale du nouveau cirque, en évolution constante, propose de mieux.
Fondatrice de Cirqueon, centre basé à Prague et spécialisé dans le développement du cirque contemporain sous toutes ses formes en Tchéquie, Šárka Maršíková est aussi la directrice artistique de Cirkopolis. « Maman » de ce festival dont la première édition remonte à 2013 et qui est désormais organisé tous les deux ans, elle explique quelle est la ligne dramaturgique d’un événement pas tout à fait comme les autres dans l’offre de festivals de cirque contemporain en Tchéquie, et ce, d’abord parce qu’il se tient en plein cœur de l’hiver :
« Nous nous efforçons de garder la même ligne depuis la première édition du festival. Ma volonté a toujours été de poser la question de savoir ce qu’est réellement le cirque contemporain et montrer la diversité de ce domaine artistique. C’est pourquoi j’ai fait venir à Prague des projets plus intimistes, qui touchent parfois à la musique, au théâtre physique, aux arts visuels. »
« J’ai le sentiment que le grand public en République tchèque sait déjà ce qu’est le nouveau cirque, mais la plupart du temps, nous voyons de grandes compagnies, de grandes performances acrobatiques, de grands spectacles, ce qui bien sûr attire davantage de spectateurs. Mais personnellement, j’aime beaucoup inviter des artistes qui ont une approche un peu différente de la création, qui pensent et créent différemment et apportent ainsi une magie quelque peu différente. C’est la raison pour laquelle j'ai créé ce festival et je continue dans cette voie. »
À la différence notamment du festival Letní Letná, rendez-vous majeur pour ce qui est du cirque contemporain en Tchéquie, et qui chaque été attire un très nombreux public à Prague, Cirkopolis se tient dans un cadre et dans des conditions à la fois plus modestes et plus restreintes. Un obstacle à l’organisation de certains spectacles que Šárka Maršíková s’efforce toutefois de transformer en avantage :
« Nous avons effectivement pas mal de contraintes, qu’elles soient financières ou en termes d’espace. Nous disposons de salles plus petites, même si cette année, pour la deuxième fois, nous collaborons avec Archa Plus, qui est un théâtre de plus grande taille. Mais pour le reste, nous avons toujours travaillé dans des espaces intimistes, hors des salles de théâtre. Cela m’intéresse beaucoup aussi parce que nous ne voulons pas empiéter sur le terrain de nos collègues qui organisent d’autres festivals. Nous sommes en contact étroit avec la communauté tchèque du nouveau cirque, et même si nous avons tous des objectifs un peu différents, ensemble nous proposons une vision globale de ce qu’est le nouveau cirque, et c’est là une idée qui me plaît beaucoup. »
« Nous sommes bien sûr limités par le fait que nous devons présenter nos spectacles en intérieur, mais, par exemple, nous avons présenté un projet canadien, qui était du théâtre d’appartement en quelque sorte, pour lequel nous avions loué un appartement dans le quartier de Žižkov et où nous jouions trois fois par jour pour seulement 10 à 15 personnes. Les possibilités existent donc, simplement il faut rechercher des projets qui soient adaptés à nos possibilités. »
Comme le dit aussi autrement Šárka Maršíková, l’idée est aussi de proposer « un festival maximaliste de nouveau cirque minimaliste », et ce, sans toutefois dénaturer l’essence même de ce qui reste avant tout un art vivant pour continuer à attirer un public le plus large possible :
« Heureusement, la force du nouveau cirque réside toujours dans le visuel, dans une certaine forme de recul et d’humour. Tous ces éléments sont présents dans la plupart des projets que nous présentons. Cela signifie que ce n’est pas un divertissement intellectuel, et que tout le monde peut y trouver son compte. J’aime cette idée d’attirer des spectateurs qui, a priori, n’iraient sans doute pas voir, par exemple, un spectacle de danse contemporaine, parce que cela leur semble trop complexe ou les effraie. »
« Or, j’aime vraiment jouer avec cette question : c’est quoi, le nouveau cirque ? Et nous constatons que les réactions sont toujours très positives. Nous suscitons le débat parmi le public, mais aussi parmi les artistes, car nous introduisons une esthétique totalement nouvelle parmi les artistes tchèques. Cela signifie que cela influence également leur création. Et c’est précisément cette influence réciproque, entre compagnies étrangères et tchèques, qui est la raison pour laquelle nous organisons ce festival. »
Depuis son développement dans les années 1970 et 1980 face au déclin progressif de popularité du cirque traditionnel , la France peut être considérée comme le berceau du nouveau cirque. Pour autant, bien que des troupes de pays francophones soient très régulièrement invitées à venir présenter leurs spectacles dans les différents festivals de cirque contemporain organisés à Prague et en Tchéquie, le fait que pas moins de quatre compagnies venues de France et de Belgique figurent au programme de cette édition 2026 de Cirkopolis ne constitue pas forcément une intention délibérée, selon Šárka Maršíková :
« C’est une coïncidence, mais la réalité est aussi qu'il existe en France un nombre considérable de groupes d’artistes. Et puis le fait qu'il s'agisse d’un ensemble français ne signifie pas pour autant que ses membres soient tous d’origine française. J'essaie de cartographier la scène du cirque contemporain et son évolution à l’échelle de l’ensemble de l’Europe et parfois, il m’arrive même de voyager hors d’Europe. Mais bien sûr, la concentration de ces compagnies en France est énorme, donc nous en avons toujours au moins une de France ou, disons, des régions francophones. »
Dimanche 8 février, au palais Akropolis, centre culturel indépendant très apprécié du public pragois, c’est ainsi la compagnie belge Grosso Modo qui, avec un spectacle intitulé « Tout Rien », qui a ouvert le festival. Rémi Luchez avec « L’Homme Canon » et Jef Everaert & Marica Marinoni - deux artistes néerlandais et italien - avec « In Difference » représentent, eux, la scène française, de même que Un Loup pour l’homme avec un étonnant projet participatif « Grand-Mother Project ». Un projet qui constituera un des indéniables temps forts du festival et qui pose ces deux questions à ses participantes sur scène : « Quelle sensation cela procure de se laisser soulever dans les airs pour la première fois de sa vie ? Que se passe-t-il dans notre corps et notre esprit lorsque nous surmontons notre peur viscérale de tomber ? »
« Il s’agit d’un projet effectivement intitulé ‘Grand-mère’ et dont Alexandre Fray est l’auteur. C’est un projet tout à fait exceptionnel dans le sens où nous travaillons avec des femmes tchèques âgées de 70 ans et plus. Pendant le festival, Alexandre répète avec elles un spectacle que nous présenterons ces jeudi et vendredi à la salle La Fabrika. L’idée est en quelque sorte de célébrer des histoires de femmes. Ce sont des femmes ordinaires, c’est du moins ce qu’elles pensent d’elles-mêmes car beaucoup prétendent qu’elles n’ont ‘rien à offrir’. Sauf que lorsque vous discutez un peu avec elles, vous vous rendez compte qu’elles ont toutes des histoires incroyables à raconter. »
« Le spectacle est en quelque sorte un témoignage générationnel, tout en proposant à ces femmes une activité totalement nouvelle. Elles ne sont jamais montées sur scène et n’ont jamais rien essayé de tel que le cirque. C’est donc comme si elles découvraient un nouveau monde, en l’occurence le monde du cirque. Et il se crée une magie incroyable sur scène. Bien sûr, il ne s’agit pas de montrer qu’elles ont appris à faire des acrobaties, mais plutôt le dialogue et la connexion avec le porteur, cet artiste extrêmement fort et à l’habileté physique incroyable qui soulève simplement ces femmes volantes. Tout cela donne à voir un duo à la fois très tendre et acrobatique avec chacune de ces femmes. »
Dans un pays où il n’existe pas d’école de cirque, la scène tchèque du cirque contemporain, grâce à des organisations comme Cirqueon ou le studio Cirk La Putyka à Prague, n’en est pas moins un environnement en ébullition permanente. Composé pour deux tiers de spectacles tchèques, parmi lesquels notamment « Frekvence » (« Fréquences ») de l’acrobate Alžběta Tichá - qui travaille pendant sa performance avec les données de son propre corps en lien direct avec le son et la lumière -, cette édition 2026 de Cirkopolis, comme le fait qu’il existe également quatre autres festivals de cirque contemporain en République tchèque, confirme une évolution à laquelle Šárka Maršíková, observatrice très attentive et passionnée, est forcément très sensible :
« J’en suis très heureuse, car c’est la première fois cette année que nous avons un programme composé d’autant d’artistes tchèques. Pour moi, cela signifie que la scène tchèque du nouveau cirque est en pleine croissance et que des projets originaux voient le jour. Une génération de jeunes auteurs et créateurs est en train de se former et de s’affirmer, qui sort un peu des sentiers battus, envisage son travail différemment et s’efforce d’offrir au public sa propre vision de l’art du nouveau cirque. »
« Ce qui m’intéresse aussi énormément est le fait nous nous efforçons à Cirqueon de soutenir la scène artistique tchèque dans toute sa diversité, et ce que nous proposons cette année est une sélection des projets les plus récents qui s’inscrivent dans la ligne de notre programme. Je suis très heureuse que notre secteur se renforce de la sorte et je veux croire qu’à l’avenir, il séduira également ailleurs en Europe et que nous nous rapprocherons davantage encore de la scène européenne, car nous avons vraiment beaucoup à offrir et j’attends avec impatience l’évolution future. »
En attendant de (sa)voir ce que nous réserve l’avenir, et pour vous faire une idée plus concrète du présent du cirque contemporain en Tchéquie, des places restent disponibles pour la plupart des spectacles de ce Cirkopolis 2026.






