Noemi Prečanová : « En juillet 1976, le régime nous a autorisés à partir à l’Ouest, habillés en vêtements d’hiver »
Fille de l’éminent historien tchèque Vilém Prečan, âgé aujourd’hui de 93 ans, Noemi Prečanová est née en 1958 en Slovaquie, pays d’origine de sa mère, mais elle a vécu, avec ses parents, son frère et sa sœur, à Prague. Subissant le harcèlement perpétuel de la police d’État, la famille est contrainte à l’exil et, au milieu des années 1970, quitte la Tchécoslovaquie avec l’accord des autorités communistes. Les Prečan s’installent alors près de Hanovre, en RFA et, quelques années plus tard, Noemi obtient son diplôme de sociologie à Francfort. Ce n’est toutefois pas l’Allemagne, mais la France qui devient sa seconde patrie. Après avoir passé de nombreuses années à Paris, Noemi Prečanová vit aujourd’hui de nouveau à Prague et affirme son identité tchécoslovaque. Témoignage poignant à écouter !
Extraits :
« Le régime communiste jouait un jeu assez pervers avec nous. Son objectif était de semer la zizanie au sein des familles des opposants : on laissait un enfant de la famille faire ses études, tandis que les autres enfants étaient condamnés à vivoter en marge de la société. Ainsi, moi, j’ai été admise au lycée, mais mon frère n’a été accepté dans aucune école secondaire. Il a fini comme apprenti dans l’agro-alimentaire. »
« Au lycée, je me suis liée d’amitié avec Petr, le fils du poète Karel Šiktanc, lui aussi persécuté par le régime. En fait, tous mes amis étaient issus des familles des dissidents. »
Une guerre psychologique au lycée
« Pour moi, le problème s’est posé en 1976, lorsque j’étais en troisième année de lycée, donc il me restait une année d’études avant le bac. Nous avons reçu nos passeports et mon père a annoncé à ma prof principale qu’à un moment donné, je devais quitter l’école, parce que nous allions nous exiler. Comme c’était une situation inédite, tout le monde l’a su immédiatement. J’étais alors confrontée à deux sortes de réactions : une partie des professeurs ont commencé à m’ignorer complètement. Ils ne s’adressaient plus à moi en cours, comme si j’étais absente. D’autres profs venaient vers moi pendant les pauses et m’expliquaient que partir à l’Ouest serait une catastrophe. Pour eux, c’était un monde dangereux, un monde de méchants capitalistes et de revanchards. Ils ont tenté de me persuader que je devais tenir jusqu’à mes 18 ans pour pouvoir m’opposer à mes parents et rester en Tchécoslovaquie. Cette guerre psychologique a duré de février à mai, où je ne pouvais plus supporter cette pression et j’ai quitté le lycée, sans terminer mon année scolaire… »
« Nous avons reçu nos passeports, sans toutefois savoir quand nous pourrions partir. Ce qui était assez cocasse, c’est qu’un expatrié devait d’abord s’acquitter de sa ‘dette’ envers l’État. Cette dette, c’était par exemple l’éducation que mon père a reçue. Il a dû aussi payer pour les études de ma mère. On était autorisés à quitter le pays avec un certain nombre de nos effets personnels, c’est-à-dire des livres, quelques meubles, ainsi que des vêtements. Or on devait payer pour chacun de ces objets : pour chaque livre, chaque stylo et chaque petite-culotte… Les policiers sont venus à notre domicile, avec de grands sacs en plastique, où nous avons mis nos affaires que nous voulions prendre avec nous. Chaque objet a été répertorié sur une liste. Les sacs ont été scellés et mis à l’abri, pour que nous ne puissions pas y toucher. Le plus comique était que nous étions obligés d’établir une liste des vêtements que nous allions porter le jour de notre départ. Or nous étions alors en hiver. Moi, je portais un col roulé, un pantalon chaud et des chaussures d’hiver. C’est ce qui a été mis sur la liste. Mais quand nous avons enfin reçu l’autorisation de partir, nous étions le 10 juillet… Nous sommes donc partis en vêtements d’hiver, en direction de Hanovre, en Allemagne du Nord. Heureusement, on nous a autorisés à partir en voiture, où nous avons pu enlever nos doudounes… »
« En Allemagne, j’ai réussi à passer mon bac avec seulement un an de retard. Je savais pourquoi nous étions partis : à Prague, je n’aurais jamais pu étudier à l’université. Donc pour moi, notre exil a été une bonne décision, tandis que pour mon frère et ma sœur, c’était un drame personnel. »
De l’Allemagne vers la France
« Je suis partie à Paris en tant qu’Allemande. Avec mon compagnon tchèque, nous nous sommes installés dans le quartier de Belleville, un quartier encore très populaire en 1984. J’ai appris le français à l’Alliance française, avec un épouvantable accent tchèque, et j’ai commencé une vie complètement différente de celle que j’avais vécue en Allemagne. J’ai apprécié la curiosité des Français et leur ouverture d’esprit. Personne ne me demandait d’où venait mon accent. Pour mes amis, manger du goulasch et des knedlíky était aussi excitant que manger un couscous ou un tajine. J’ai commencé à travailler comme au pair, femme de ménage ou encore aide-soignante dans une association privée. En revanche, ce qui m’a surprise chez les Français, c’était leur sens de la hiérarchie. En tant qu’aide-soignante, j’ai travaillé dans des familles bourgeoises, parfois même dans le milieu de la haute bourgeoisie. J’y étais traitée comme une servante. On m’a fait clairement comprendre que je ne faisais pas partie de ce monde. C’était nouveau et choquant pour moi. Ce sens de la hiérarchie ne correspondait pas à la gentillesse et l’ouverture que je connaissais chez les Français. »
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