Un fossile rarissime découvert sur le chantier du métro de Prague

Soomaspis labutai

C’est en creusant le sol dans le cadre des travaux de construction de la ligne D du métro pragois qu’une découverte exceptionnelle a été réalisée : une nouvelle espèce d’arthropode préhistorique inconnue jusqu’ici des scientifiques a été mise au jour dans les gravats.

Radek Labuťa avec le Soomaspis labutai | Photo: Lukáš Laibl,  Institut de géologie de l’Académie des Sciences

L’animal, baptisé Soomaspis labutai, a vécu il y a environ 448 millions d’années, à l’Ordovicien supérieur, donc bien avant les dinosaures. Son nom rend hommage à celui qui l’a découvert, le collectionneur de fossiles et gérant du musée Trilobit à Prague, Radek Labuťa – latinisé en « labutai » selon les conventions d’usage. C’est lui qui a remarqué le spécimen dans des déblais provenant du chantier du métro pragois.

Le fossile mesure à peine deux centimètres, mais pour les chercheurs tchèques, son importance est inversement proportionnelle à sa taille. Cette espèce appartient à un groupe très rare d’arthropodes marins primitifs, comme le décrit Lukáš Laibl, de l’Institut de géologie de l’Académie des Sciences, spécialiste des trilobites :

Lukáš Laibl | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

« C’était un minuscule arthropode, un animal doté de pattes articulées et d’une enveloppe externe articulée, appelée exosquelette. Il était apparenté aux trilobites, que beaucoup de gens reconnaissent grâce à leur carapace très dure. Cet animal, en revanche, avait un corps entièrement mou. Son anatomie ressemblait davantage à celle d’une araignée : il était donc très souple, ce qui rend sa conservation sous forme de fossile particulièrement surprenante. Normalement, les fossiles ne préservent que les parties dures comme les coquilles ou les os, et non les tissus mous. »

Soomaspis labutai | Photo: Lukáš Laibl,  Institut de géologie de l’Académie des Sciences

Jusqu’à présent, les représentants connus de cette famille avaient essentiellement été retrouvés en Afrique du Sud. Donc bien loin de Prague… La présence d’un parent proche au cœur de l’Europe bouleverse donc certaines hypothèses sur la répartition des espèces marines à cette époque où la Terre avait une toute autre apparence que celle qu’on lui connaît aujourd’hui.

Joachim Barrande,  'Système silurien du centre de la Bohême',  1852 | Source: Wikimedia Commons,  public domain

A l’époque de l’Ordovicien supérieur, il faut imaginer la Bohême sous une mer tropicale peu profonde. Les couches rocheuses qui traversent Prague conservent encore les traces de cet ancien monde marin : c’est d’ailleurs le grand mérite de l’immense collection de trilobites rassemblée par le Français Joachim Barrande au XIXe siècle et donnée au Musée national de rappeler ce passé très lointain.

Les collectionneurs de fossiles et les scientifiques savent bien que de gros travaux comme ceux du métro sont parfois l’occasion de découvertes paléontologiques majeures. Ils ne s’y sont donc pas trompés avec la mise au jour de Soomaspis labutai, d’ores et déjà considéré comme l’une des plus importantes trouvailles récentes. Car pour Lukáš Laibl, l’animal appartient à une lignée ayant survécu à l’un des épisodes les plus catastrophiques de l’histoire de la Terre : la première extinction de masse.

« Cette découverte nous apprend des choses sur la manière dont certains animaux ont réussi à survivre à d’importants bouleversements climatiques. Cette espèce vivait à la toute fin de la période ordovicienne, après la première extinction de masse. En revanche, le spécimen découvert à Prague vivait avant cette extinction. Cela montre que ce groupe d’animaux a traversé cet événement catastrophique. Nous savons que cette extinction a été provoquée par un refroidissement climatique global et par une glaciation. De nombreux animaux de l’époque, notamment certains trilobites et d’autres invertébrés marins, ont disparu. Mais pas ces animaux-là. D’une manière ou d’une autre, ils ont réussi à survivre. Nous pensons que cela s’explique par le fait qu’ils vivaient dans des environnements marins très profonds et qu’ils étaient adaptés à des conditions pauvres en oxygène. En somme, c’étaient des animaux extrêmement coriaces, capables de survivre dans des milieux hostiles, ce qui les a probablement aidés à traverser cette extinction de masse. »

Source: Jiří Svoboda,  Académie des Sciences

Ainsi, cet arthropode est un témoin direct d’une période charnière de l’évolution qui montre comment certains organismes ont la capacité de résister à des bouleversements écologiques majeurs.

La découverte de Soomaspis labutai rappelle aussi le rôle essentiel des amateurs dans la recherche scientifique. Sans l’œil expérimenté de Radek Labuťa, le fossile aurait probablement fini broyé parmi les gravats du chantier.

« La recherche de fossiles comporte toujours une part de chance, parce qu’on ne sait jamais si un fossile se cache à l’intérieur de la roche que l’on fend. Mais cela demande aussi une véritable expertise. Il faut savoir où chercher et quels types de roches ont le plus de potentiel. Le collègue qui l’a découvert, Radek Labuťa, est un collectionneur extrêmement compétent et patient. Le fossile lui-même est assez petit, environ deux centimètres de long, et il n’est pas très visible. Certaines personnes pourraient même ne pas le remarquer. C’est donc clairement grâce à son expérience et à son sens de l’observation qu’il a réussi à l’identifier. »

Pour les paléontologues tchèques, ce n’est probablement qu’un début. Les déblais du métro D continuent d’être analysés, et les chercheurs espèrent déjà faire d’autres découvertes.

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