Václav Špála, le maître du bouquet
Grande figure du modernisme tchèque pourtant quasi inconnue à l’étranger, Václav Špála figure aujourd’hui parmi les artistes les plus recherchés par les collectionneurs d’art en Tchéquie. Décédé il y a tout juste 80 ans, le 12 mai 1946, il est principalement connu pour ses paysages en bleu à l’influence cubiste, ainsi que pour ses natures mortes aux fleurs. Dans l’entre-deux-guerres notamment, l’artiste a réalisé quelque 800 bouquets de fleurs, dont plusieurs centaines sont à présent introuvables. Le Musée Kampa à Prague expose, jusqu’à la fin de cette semaine 80 magnifiques bouquets de fleurs de Václav Špála. Une exposition à succès qui risque de battre le record de fréquentation du musée cette année.
« Lorsque je cherchais sous quel angle présenter l’œuvre de Václav Špála au grand public, j’ai appris avec stupéfaction qu’aucune exposition n’avait jamais été consacrée spécialement à ses bouquets de fleurs », explique le commissaire de l’exposition Jan Skřivánek.
« Même si Špála était considéré, de son vivant déjà, comme un grand artiste, les critiques d’art ont toujours sous-estimé et négligé cet aspect-là de sa création. Ils trouvaient que ses bouquets étaient un sujet ‘commercial’, puisqu’ils lui permettaient de bien gagner sa vie, qu’ils étaient un peu tous pareils et n’y voyaient aucune évolution artistique. »
« Personnellement, je ne partage pas cette opinion. Depuis les années 1960, il est tout à fait courant que des artistes réalisent des œuvres en séries, parfois juste pour capturer le moment présent ou marquer le temps qui passe. Je pense que nous pouvons adopter ce même point de vue également pour les œuvres plus anciennes, y compris celles de l’avant-garde tchèque du début du XXe siècle. Chez Špála, c’est d’autant plus facile qu’à partir de 1926, l’artiste a soigneusement tenu un registre de son œuvre. À partir de 1933, il a marqué dans son cahier la date précise de la réalisation de telle ou telle peinture. »
Václav Špála s’est expliqué lui-même à ce sujet. On peut lire ses propos sur l’un des panneaux de l’exposition au Musée Kampa :
« On me reproche de peindre si souvent des bouquets. Or les fleurs vivent avec nous, enflamment notre âme et nous appellent directement à prolonger leur courte existence, à faire perdurer leur charme. Immortalisées par la peinture, les fleurs accompagnent nos jours, qu’ils soient remplis de bonheur ou de tristesse. »
Jour après jour, les visiteurs de l’exposition peuvent ainsi observer le « calendrier pictural » de l’artiste qui restait pratiquement inchangé d’une année sur l’autre. En avril, Špála commençait à peindre des anémones, bientôt remplacés par de grands bouquets de tulipes aux couleurs éclatantes, ainsi que par des lilas, des jacinthes, des pensées, ou encore du muguet, ses fleurs préférées : rien qu’à lui, le peintre a consacré 160 tableaux ! De la mi-mai à la fin juin, les pivoines étaient au centre de son intérêt. En été, l’artiste partait à la campagne pour se consacrer davantage aux paysages considérés aujourd’hui comme ses chefs-d’œuvre : notamment aux bassins des rivières Otava, Vltava, Sázava et Berounka. Sa palette était alors dominée par le bleu, couleur avec laquelle l’artiste parvenait même à exprimer la chaleur d’été.
Le peintre avait non seulement l’habitude de répertorier ses natures mortes aux fleurs, mais aussi de les classer selon leur qualité, comme l’explique Jan Skřivánek :
« Ces évaluations sont mentionnées sur les légendes de tableaux dans l’exposition. Il utilisait les mentions 1 à 4. Les bouquets de fleurs qui avaient le numéro 4 étaient les meilleurs à ses yeux. Václav Špála les qualifiait de ‘primissima’. Selon ses archives, il en existe quatre, mais on ne sait pas où ils se trouvent. Je n’en ai retrouvé qu’un seul, dans les collections de la galerie de Roudnice nad Labem. Il est bien sûr exposé au Musée Kampa et il figure aussi sur l’affiche de l’exposition. Mais personnellement, je n’ai pas réussi à déchiffrer les critères selon lesquelles le peintre évaluait ses tableaux. »
Une autre spécialité de Václav Špála était de combiner les natures mortes aux fleurs et les paysages, comme l’explique Marcel Fišer, directeur de la Galerie de Cheb, en Bohême occidentale, qui a prêté plusieurs tableaux de sa collection au Musée Kampa :
« Václav Špála avait l’habitude de placer des fragments tirés de ses paysages en arrière-plan de ses natures mortes aux fleurs. Cela crée une sorte de ‘tableau dans le tableau’. L’un des tableaux que nous avons à Cheb et qui est à voir actuellement à Prague est particulièrement intéressant : on y voit des fleurs dans une cruche et au coin, il y a le fragment d’une autre nature morte, avec la même cruche, que le peintre avait réalisée quelques heures plutôt. Ce premier tableau est aujourd’hui exposé à la Galerie nationale de Prague. »
Pour répondre à l’intérêt du public, le Musée Kampa a prolongé, jusqu’au 17 mai, ses heures d’ouverture jusqu’à 20h00. Il est également possible de consulter les natures mortes aux fleurs de Václav Špála via une application développée par le musée et les journalistes du site d’information de la Radio tchèque iRozhlas.cz.











