TV : la série « Monyová » retrace le calvaire d’une écrivaine tchèque tuée par son conjoint

'Monyová'

En août 2011, Simona Monyová, auteure d’une trentaine de romans à succès et considérée comme la reine de la romance moderne en Tchéquie, a été tuée à l’arme blanche à son domicile de Brno, par son conjoint et le père de son fils cadet, alors âgé de sept ans. Ce drame qui a bouleversé la société tchèque a inspiré la série à six épisodes « Monyová », produite par la chaîne de télévision TV Nova et actuellement diffusée sur sa plateforme Oneplay.

Récompensée au Melbourne Independent Film Festival, au festival tchèque Serial Killer et présentée dans le cadre de la plateforme Berlinale Series Market, « Monyová » (avec Tereza Ramba, Igor Ozorovič et Kryštof Hádek) propose une brillante analyse des mécanismes d’une emprise amoureuse. La série s’inscrit dans le cadre d’un projet de sensibilisation aux violences conjugales lancé par la chaîne privée TV Nova.

La série 'Monyová' a remporté le festival Serial Killer | Photo: Dag Markl

Nous nous sommes entretenus avec la réalisatrice de la série Zuzana Kirchnerová, dont le premier long-métrage « Caravane », présenté au Festival de Cannes 2025, est sorti en salles en France ce printemps.

Zuzana Kirchnerová, pourriez-vous présenter Simona Monyová à nos auditeurs et lecteurs qui ne la connaissent probablement pas ? Comment vous avez construit ce personnage ?

Zuzana Kirchnerová | Photo: Elena Horálková,  ČRo

« Pour moi, Simona Monyová incarne une femme fatale. C’était une écrivaine une très populaire, surtout au sein du lectorat féminin. Elle n’était pas seulement auteure, mais également éditrice de ses romans, donc une entrepreneuse à succès, puisqu’elle est devenue millionnaire. C’était une self-made woman qui, partie de zéro, est devenue une véritable star littéraire dans la Tchéquie des années 1990-2000, reçue souvent dans les émissions de télévision… Simona Monyová était vraiment une personnalité féminine influente à son époque. En tant qu’entrepreneuse, elle a fait preuve de beaucoup de courage, en s’imposant dans un monde littéraire encore très masculin. Comme elle ne s’entendait pas bien avec son éditeur et voulait faire des choses à sa façon, elle a décidé d’être indépendante et de publier ses livres à son compte. En même temps, elle était une mère très attentionnée pour ses trois fils. Mener une brillante carrière et assumer en même temps son rôle de mère – ce n’est jamais facile, mais il y a vingt ans, en Tchéquie, c’était vraiment quelque chose d’extraordinaire. »

Connaissiez-vous ses romans et son parcours avant de tourner la série ?

« Pour être honnête, non, je n’avais jamais lu ses romances auparavant, ce n’est pas mon goût littéraire. Mais bien sûr que je savais qui était Simona Monyová. Et j’ai lu tous ses romans avant le tournage, J’ai fait mes devoirs ! »

Comment les avez-vous trouvés ?

« En fait, il y a beaucoup d’humour dedans. C’est assez surprenant. »

Simona Monyová | Photo: Igor Zehl,  ČTK

Simona Monyová avait le sens de l’autodérision, ce qui était assez typique pour son style. C’était aussi peut-être la clé de son succès…

« Effectivement. En même temps, elle avait le courage d’aborder dans ses livres les thèmes de la sexualité, de l’indépendance, du vieillissement des femmes… Aujourd’hui, cela nous semble normal, mais je me souviens qu’il y a vingt ou trente ans, ce n’était pas du tout commun dans la littérature tchèque. »

« Il y a autre chose encore : quinze ans après sa mort tragique, il est assez particulier de lire ses romans, justement à cause de cette autodérision et cet humour parfois très noir. Aujourd’hui, on sait d’où ça venait. Quand on lit ses livres avec tout ça en tête, on y trouve des signes… On reconnaît la triste réalité se sa vie. »

'Monyová' | Photo: Oneplay

Naissance d’une écrivaine

Dans la série, vous montrez à quel point elle avait du mal à s’affirmer en tant qu’écrivaine non seulement dans le milieu littéraire de Brno, puis sur la scène littéraire nationale, mais aussi au sein de sa famille et vis-à-vis de ses amis, parce que tous ses proches, y compris son premier mari, se retrouvaient un peu dans ses romans sentimentaux et humoristiques…

« Tout à fait. Par ailleurs, sa famille, le milieu dans lequel elle a grandi nous intéressait beaucoup. Il se trouve que Simova Monyová venait d’une famille très patriarcale. Son père était lui aussi un entrepreneur, un grand chef et un grand macho qui préférait son fils à sa fille. Simona se sentait toujours un peu méprisée, négligée. Plus tard, ses parents ne cessaient de se demander pourquoi elle n’avait pas choisi une profession ‘normale’. En même temps, je me dis que cela a dû être difficile pour ses amis et notamment pour son premier mari, d’accepter d’être dépeints, parfois avec beaucoup de sarcasme, dans ses livres. Toutefois, en tant que scénariste, je la comprends, parce que moi aussi, je m’inspire de mon vécu pour mes films. »

Dans la série, la fiction et la réalité s’entremêlent parfois. Pourquoi ?

'Monyová' | Photo: Zuzana Panská,  Oneplay

« Avec la scénariste et productrice Barbora Námerová, nous avons voulu montrer que Simona Monyová était, certes, une star littéraire, une business woman sexy habillée en cuir noir – puisque telle était son image – mais qu’en même temps, elle avait beaucoup de doutes et c’était une rêveuse. Nous avons voulu montrer comment elle utilisait son imagination. »

Vous montrez des détails de la vie privée de l’écrivaine, par exemple sa manière de travailler : elle écrivait ses romans à la main, dans un cahier, souvent dans son lit avant de se coucher. Sa famille et ses amis ont-ils collaboré à la série qui révèle ces petits secrets, mais aussi et surtout sa vie sentimentale qui a tourné au drame ?

« Avant même le lancement du projet, il y a eu le consentement de la famille de Simona Monyová. Si elle n’avait pas été d’accord, TV Nova n’aurait tout simplement pas réalisé cette série. L’aspect éthique était très important pour nous tous. Personnellement, je n’ai pas rencontré ses proches. En revanche, les scénaristes étaient en contact étroit avec eux, notamment avec les fils de Simona Monyová et avec sa belle-sœur. Ils ont beaucoup apprécié le projet.  Moi-même, j’ai lu les transcriptions de leurs interviews et j’ai écouté leurs témoignages. »

'Monyová' | Photo: Zuzana Panská,  Oneplay

La violence psychologique

Comment avez-vous abordé le grand thème de la série, à savoir la violence au sein du couple ?

« Le plus important pour nous était de montrer que cette violence n’est pas seulement physique, mais également psychologique. C’est le fonctionnement  d’une relation toxique qui nous intéressait particulièrement, aussi parce que c’est quelque chose qu’on n’aborde pas souvent. Je pense toutefois que la violence psychologique peut être encore plus dangereuse que la violence physique, puisqu’elle est invisible. Souvent, l’entourage de la victime ne s’en rend pas compte. L’emprise psychologique commence des années avant les attaques physiques et s’accentue avec le temps. »

'Monyová' | Photo: Oneplay

« Nous avons également collaboré avec des psychologues. Ils ont lu et commenté le scénario. L’acteur Igor Orozovič qui joue l’assassin a beaucoup travaillé avec les psychologues. Ceux-ci apportent de l’aide non seulement aux victimes, mais également aux agresseurs souhaitant suivre un traitement. »

Pourriez-vous nous parler également de la campagne de sensibilisation aux violences conjugales qui accompagne cette série ?

« C’était l’idée de Klára Follová, la productrice créative de TV Nova, qui a voulu profiter de l’énorme popularité de cette chaîne pour aider des personnes concernées. À la fin de chaque épisode, on mentionne les contacts des organisations qui apportent leur soutien aux victimes. Toute notre équipe a apprécié ce projet. »

Quelles sont les réactions du public ? Avez-vous déjà des retours ?

'Monyová' | Photo: Zuzana Panská,  Oneplay

« Tout à fait, en Tchéquie comme à l’étranger, puisque la série a été présentée avec succès dans des festivals en Inde, en Australie, au Canada… Partout, les gens se retrouvent dans cette histoire : soit ils ont été eux-mêmes exposés aux violences conjugales, ou alors ce sont leurs proches ou ami(e)s qui ont vécu cette expérience. Si les spectateurs sont touchés par la série, cela veut dire que nous avons bien fait notre travail, mais en même temps, je trouve cela triste et inquiétant… »

Un thriller érotique haut en couleurs

Quelle est votre touche personnelle, de réalisatrice, que vous avez voulu apporter à cette série ?

« Moi, je voulais apporter à cette historie de l’humour. Et aussi une certaine énergie. Car Simona Monyová était une femme dynamique et pétillante et nous avons voulu, avec l’actrice Tereza Ramba qui l’incarne, transmettre sa force intérieure à l’écran. Malgré tout, Simona n’était pas une victime, c’était une femme forte. Ce que j’ai également voulu souligner, c’était son côté charnel. Le désir et la sexualité étaient importants pour elle. Je dis parfois que cette série est un thriller érotique ! »

'Monyová' | Photo: Mikuláš Křepelka,  Oneplay
'Monyová' | Photo: Zuzana Panská,  Oneplay

« Enfin, j’aime beaucoup travailler avec les couleurs. Avec le directeur de la photographie, Lukáš Hyksa, nous avons créé un monde visuel assez spécifique pour la série. Au début, c’est la vie en rose. Tout est romantique. Simona est une jeune maman qui s’ennuie un peu, qui gagne sa vie en tricotant et vendant des pulls, mais en même temps, elle a beaucoup de rêves, beaucoup d’imagination. Tout cela se reflète sur les costumes : elle porte des vêtements roses et clairs. L’appartement où elle vit avec son premier mari et ses fils est ‘cosy’, avec des meubles en bois. À l’opposé, il y a le cinquième épisode, le plus sombre, où domine la couleur noire. Simona Monyová a acheté une villa qui est devenue une sorte de prison pour elle. Dans cette villa, nous avons placé du marbre, du verre, du cuir… Beaucoup de miroirs aussi. Ce jeu de miroirs correspond au caractère narcissique de son deuxième époux. »

'Monyová' | Photo: Zuzana Panská,  Oneplay

Vous venez d’évoquer l’énergie qu’avait cette femme, ainsi que sa sensualité. Sa manière d’être brise certains stéréotypes liés aux victimes de violences conjugales, n’est-ce pas ?

'Monyová' | Photo: Oneplay

« Ce paradoxe m’a énormément intéressée. Comment est-il possible qu’une femme forte, riche, indépendante économiquement, n’ait pas été capable de se défendre, de s’en sortir elle-même ? Cela m’a intriguée. Et puis, nous en avons discuté avec les psychologues qui nous ont dit être très fréquemment confrontés à des cas similaires. Ils nous ont parlé de femmes cheffes d’entreprises, PDG, médecins ou juristes que l’on ne soupçonnerait jamais d’être victimes de manipulateurs. Il paraît que pour ces femmes haut placées, il est très difficile de reconnaître les faits, de libérer la parole. Pour elles, l’aveu de la violence est une faiblesse qu’elles ne veulent pas révéler à leur entourage. Elles ont peur de perdre leur statut social, de tout perdre en fait. »

'Monyová' | Photo: Klára Cvrčková,  Oneplay

En prolongement de « Monyová », la chaîne TV Nova diffusera prochainement sur Oneplay une série documentaire intitulée « Láska nebolí » (L’amour ne fait pas mal) qui offrira un aperçu plus approfondi de la problématique des violences domestiques. Le projet comprend également un site web d’information qui regroupe les coordonnées d’organisations venant en aide aux personnes en danger.

Simona Monyová (1967-2011)

  • de son vrai nom Simona Urbánková
  • originaire de Brno, où elle est décédée à l’âge de 44 ans
  • son conjoint, l’ancien caméraman de la Télévision tchèque de Brno Boris Ingr, a été accusé de son meurtre et condamné à 15 ans de prison
  • auteure de 29 romans (p.ex. « Manželky na odpis », « Tychně a uzený », « Roznese tě na kopytech », « Sebemilenec », « Matka v krizi », « Střípky z ložnic », « Srdceboly »), dont certains ont été adaptés au cinéma