N. Sonnac : « L’indépendance de l’audiovisuel public et l’information sont en danger »

Alors que le gouvernement tchèque prépare une réforme controversée du financement de la télévision et de la radio publiques, prévoyant notamment la suppression des redevances audiovisuelles, les inquiétudes se multiplient quant à l'avenir et à l'indépendance des médias de service public dans de nombreux pays d’Europe. Nathalie Sonnac est professeure en sciences de l'information et de la communication à l'Université Panthéon-Assas à Paris et ancienne membre du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA, devenu l'Arcom). Dans son dernier ouvrage, Qui veut la peau de l'audiovisuel public ?, elle met en garde contre les risques que font peser les réductions budgétaires et les projets de privatisation sur le pluralisme de l'information et la vitalité démocratique.

La semaine a commencé de manière quelque peu particulière à Prague avec une grève, lundi, à la télévision publique (ČT) et à la radio publique (ČRo), en réaction au projet de réforme de la nouvelle coalition gouvernementale tchèque, qui souhaite supprimer les redevances audiovisuelles. Pour beaucoup, la suppression de ces redevances signifierait la fin de l'indépendance de l'audiovisuel public vis-à-vis du pouvoir politique. Quel est votre avis sur cette question ?

Nathalie Sonnac : « Oui, la situation est extrêmement grave et il faut vraiment la prendre comme une alerte. Je reprends ce terme parce que je viens de publier un ouvrage, Qui veut la peau de l'audiovisuel public ?, dans une nouvelle collection des Éditions de l'Observatoire qui s'appelle justement Alerte. C'est véritablement un signal d'alarme que j'ai souhaité lancer, et une alerte que vous êtes actuellement en train de vivre en Tchéquie.

On constate dans de nombreux pays européens que le financement de l'audiovisuel public est remis en question. Cela avait commencé il y a déjà une dizaine d'années en Grèce. Puis, après la grande crise économique, le gouvernement avait finalement rétabli une redevance et des financements publics. Aujourd'hui encore, en Angleterre, en Suisse ou en France, les débats sont très vifs sur cette question.

Nathalie Sonnac | Photo: Michel Briand,  CNNum/Wikimedia Commons,  CC BY-SA 2.0

Derrière le financement se posent évidemment les questions de l'indépendance, de la séparation entre pouvoirs politiques et médias, mais aussi celle de la concentration. Les médias traversent une grave crise économique et risquent de tomber entre les mains de quelques acteurs seulement. Nous observons une augmentation constante de la concentration des médias.

L'information est aujourd'hui en danger. Dans plusieurs pays, certains n'hésitent plus à couper les vivres à l'audiovisuel public. En Angleterre ou en Suisse, les financements ont été réduits. En France aussi, nous subissons depuis plusieurs années des baisses importantes de budget. Et dans votre cas, il s'agit désormais d'une menace de suppression pure et simple pour une partie du secteur public audiovisuel, à savoir pour Radio Prague International. »

« Le service public intervient précisément là où le marché ne suffit pas »

En France, la redevance audiovisuelle a été supprimée en 2022. Quel bilan tirez-vous de ce changement de financement ? Les partisans de la réforme tchèque invoquent souvent des exemples d'Europe occidentale où l'audiovisuel public n’est pas financé par une redevance et fonctionnerait malgré tout correctement.

Nathalie Sonnac : « Tout dépend de ce que l'on entend par "fonctionner correctement". Mais il est vrai que 2022 marque un tournant majeur avec la suppression de la redevance.

La justification avancée à l'époque par le gouvernement était principalement juridique : la redevance était adossée à la taxe d'habitation et la suppression de celle-ci a entraîné mécaniquement la disparition de la contribution à l'audiovisuel public.

Des gens sont venus manifester leur soutien à la Télévision tchèque à Kavčí hory | Photo: Petr Bušta,  ČRo

Il a ensuite fallu plusieurs années pour stabiliser un nouveau mode de financement. Le choix n'a pas été celui d'une budgétisation classique, mais celui de l'affectation d'une fraction de la TVA à l'audiovisuel public. Malgré cela, de nombreuses alertes ont été lancées.

Aujourd'hui, le constat est clair : les budgets de l'audiovisuel public diminuent fortement. France Télévisions et Radio France ont déjà annoncé les conséquences de ces réductions : moins de moyens pour certains programmes, moins d'investissements dans les documentaires, les films ou d'autres productions.

C'est toute la capacité de production qui est touchée : l'information, les séries, les films, la culture, le documentaire. Il ne faut pas croire que les plateformes numériques ou des acteurs comme YouTube pourraient remplacer le service public. C'est un argument souvent avancé, mais il est faux.

Le service public a des missions spécifiques : produire une information de qualité, respectueuse de l'éthique et de la déontologie ; répondre à des besoins que le marché n'est pas capable de satisfaire. France Télévisions produit par exemple environ 80 heures d'information par jour. Cela permet une couverture territoriale que le secteur privé ne peut pas assurer, faute de rentabilité économique.

Dans mon ouvrage, j'ai voulu poser une question simple : que se passerait-il si nous n'avions plus d'audiovisuel public ? La réponse est claire : nous aurions moins d'information, moins d'information locale, moins d'investigation, moins de pluralisme. Le service public intervient précisément là où le marché ne suffit pas. »

Vous soulignez une distinction importante entre « budgétisation » et financement par une fraction de la TVA. Selon vous, est-ce impossible de préserver l'indépendance de l'audiovisuel public lorsque celui-ci dépend directement du budget de l'État ?

« C'est en tout cas le principal risque. Ce qu'il faut absolument garantir, c'est l'indépendance du service public.

Cette indépendance à l'égard des pouvoirs politiques et financiers lui permet d'assurer une couverture équilibrée du territoire, de mener des enquêtes, d'explorer tous les formats et de résister aux pressions.

Photo illustrative: Kevin Schneider,  Pixabay,  Pixabay License

Avec la budgétisation, le danger est réel, particulièrement dans des sociétés confrontées à des crises successives : crise sanitaire, crise économique, tensions géopolitiques. À cela s'ajoutent la désinformation, les manipulations informationnelles et les ingérences étrangères.

Nous sommes dans un espace informationnel extrêmement fragilisé. Les médias privés connaissent eux aussi d'importantes difficultés économiques. Le marché publicitaire ne permet plus de financer correctement la production d'information.

Dans ce contexte, il est essentiel qu'existe un acteur disposant de ressources pérennes et indépendantes. Si, chaque année, son budget peut être remis en cause, son indépendance est fragilisée. Réduire ses moyens, c'est prendre le risque d'une baisse de la qualité de l'information et, à terme, d'un affaiblissement de nos démocraties. »

« Nous observons partout en Europe des attaques idéologiques similaires contre l'audiovisuel public »

Existe-t-il des exemples européens de financement directement du budget de l’État qui garantissent malgré tout l'indépendance des médias publics ? Et l'European Media Freedom Act constitue-t-il une réponse suffisante ?

Nathalie Sonnac : « L'European Media Freedom Act a précisément été conçu pour répondre à ces préoccupations. Dans plusieurs pays d'Europe, on a constaté que la budgétisation pouvait conduire à une fragilisation du service public.

Le règlement vise notamment à protéger les sources journalistiques, à garantir l'existence même du journalisme, à lutter contre les concentrations excessives et à préserver le pluralisme de l'information.

Est-ce suffisant ? Encore faut-il qu'il soit effectivement appliqué. Il ne s'agit pas d'une directive mais d'un règlement européen, ce qui signifie qu'il doit être mis en œuvre directement dans tous les États membres. »

Source: Union européenne

Votre dernier livre s'intitule Qui veut la peau de l'audiovisuel public ?. Vous avez également signé une tribune dans Le Monde sur les menaces que fait peser sur l'audiovisuel public français l'extrême droite, en l’occurrence le Rassemblement national, qui siège au Parlement européen dans le même groupe que plusieurs partis de l’actuel coalition gouvernementale tchèque. La réponse à la question posée par le titre de votre livre vient-elle toujours du même bord politique ?

Photo: L'Observatoire

« Oui, il est clair qu'il s'agit aujourd'hui principalement de l'extrême droite. Il faut être capable de nommer les choses.

Nous observons partout en Europe des attaques idéologiques similaires contre l'audiovisuel public. Elles visent son indépendance et la diversité des points de vue.

Mais il faut aussi regarder la situation dans son ensemble. Si les États démocratiques veulent préserver leurs institutions, ils doivent eux-mêmes garantir des financements suffisants pour protéger leur espace public et informationnel. »

Certains autres pays d’Europe occidentale comme l'Espagne connaissent depuis longtemps des controverses liées à l'influence du pouvoir politique sur l’audiovisuel public (RTVE).

Photo: RTVE

« Absolument. Ce que montre notamment le cas de la RTVE, c'est que lorsqu'on réduit les moyens du service public, la qualité des programmes peut rapidement se dégrader et le public se détourner de ces médias.

La concurrence est extrêmement forte. Les chaînes publiques et privées sont désormais confrontées à YouTube, Netflix, Disney+ ou Amazon Prime Video. Ces acteurs disposent de moyens financiers considérablement supérieurs et ne sont pas soumis aux mêmes règles.

Nous faisons face à une asymétrie réglementaire, à une concentration croissante et à des États confrontés à des contraintes budgétaires. Dans ce contexte, réduire les moyens de l'audiovisuel public représente un danger majeur pour l'espace démocratique.

Le service public constitue une digue démocratique, au même titre que la justice ou l'école. C'est précisément pour cette raison que je tire aujourd'hui la sonnette d'alarme. »

L'IA brouille la frontière entre le vrai et le faux

Il faut donc s'adapter à cette nouvelle concurrence, mais sans chercher à imiter les plateformes ?

Photo illustrative: cottonbro studio,  Pexels

Nathalie Sonnac : « Exactement. Et c'est parfaitement possible. L'information, la compréhension du monde et la culture prennent aujourd'hui des formes nouvelles. Les médias doivent innover, investir dans la recherche et mieux répondre aux attentes des jeunes publics.

Le vieillissement des audiences touche aussi bien les médias publics que privés partout en Europe. Il faut donc proposer de nouveaux formats adaptés aux usages des jeunes générations.

Cette adaptation est indispensable. D'autant plus que nous sommes désormais confrontés à un autre bouleversement majeur : l'intelligence artificielle générative. Celle-ci pose des questions considérables en matière de droits d'auteur, mais aussi de désinformation. Elle brouille la frontière entre le vrai et le faux et constitue un défi démocratique majeur. »

Une dernière question, davantage adressée à l'ancienne membre du CSA, aujourd'hui Arcom : les autorités de régulation restent-elles des institutions cruciales de référence pour garantir l'indépendance des médias ?

Nathalie Sonnac : « Les deux mots-clés sont effectivement "indépendance" et "cruciale".

Oui, ces institutions sont indispensables. En France, l'Arcom a pour mission de garantir la liberté de communication. Aujourd'hui, son champ d'action s'étend également aux plateformes de partage de vidéos et aux réseaux sociaux.

Mais au-delà du régulateur, il appartient aussi aux responsables politiques de redéfinir les contours du nouvel espace informationnel afin de garantir à tous l'accès à une information gratuite, de qualité, produite selon des principes d'éthique et de déontologie.

C'est à cette condition que chacun pourra se forger sa propre opinion et participer pleinement à une vie démocratique qui, aujourd'hui, est profondément fragilisée. »