À Prague, la Bibliothèque Václav Havel ne pourra bientôt plus porter le nom de l’ancien président
Institution culturelle et lieu de débat très respectés depuis sa création il y a près de vingt-deux ans, la Bibliothèque Václav Havel à Prague ne portera bientôt plus le nom de l’ancien président tchèque après que la veuve de ce dernier, Dagmar Havlová, a annoncé qu’elle n’autoriserait désormais plus son utilisation. Une décision qui constitue l’aboutissement d’un conflit interne qui, ces trois derniers mois, a notoirement détérioré l’image de la bibliothèque.
Ce mercredi matin, 24 juin, trois offres d’emploi figuraient encore sur la page d’accueil du site Internet de la bibliothèque. De même, le programme des événements continuait de suivre son cours habituel. Mardi soir, un podcast avec des journalistes du quotidien Deník N, de retour d’un grand reportage aux États-Unis, a ainsi été enregistré, en présence de public, dans les locaux de la bibliothèque, et ce mercredi soir, à l’occasion du 500e anniversaire de l’accession des Habsbourg au trône de Bohême, une conférence consacrée à l’héritage laissé par l’une des familles les plus puisantes et influentes de l’histoire de l’Europe centrale, avec le petit-fils (Charles de Habsbourg-Lorraine) du dernier empereur d’Autriche pour invité, devait également s’y tenir.
De prime abord, donc, rien qui ne laisse à penser que la Bibliothèque Václav Havel traverse sa crise la plus grave depuis sa fondation, en juillet 2004, sur le modèle des bibliothèques présidentielles américaines, un peu plus d’un an après le départ du Château de Prague de la figure la plus marquante de l’histoire du pays depuis l’effondrement du régime communiste dans l’ancienne Tchécoslovaquie en 1989.
Depuis plusieurs semaines, c’est pourtant bien plus qu’une simple crise existentielle que traverse l’institution. Après l’annonce faite, mardi 23 juin, par Dagmar Havlová, la deuxième épouse de l’ancien président et l’une des trois co-fondatrices de la bibliothèque il y a vingt-deux ans, c’est en effet dans un état de mort cérébrale qu’elle se trouve désormais. Pour le site de l’hebdomadaire libéral Respekt, entre autres, c’est même une quasi certitude : la Bibliothèque Václav Havel (KVH – Knihovna Václava Havla) s’apprête à fermer ses portes une bonne fois pour toutes.
Tomáš Sedláček, un directeur accusé par ses employés de vouloir « s’approprier Havel »
La faute à des conflits de longue date entre ses employés et son directeur, Tomáš Sedláček, économiste et philosophe bien connu du grand public tchèque, notamment depuis la publication en 2009 de son best-seller « L’Économie du Bien et du Mal », et surtout ancien conseiller de Václav Havel lui-même lorsque ce dernier exerçait encore ses fonctions de président de la République au Château de Prague. En mars 2025, Tomáš Sedláček avait pris les rênes de la KVH, et c’est alors avec l’ambition « d’utiliser toute (son) énergie pour contribuer à la création d’une plateforme de renommée mondiale, tournée vers l’avenir et attrayante pour une nouvelle génération de personnes sensibles à l’esprit de l’Europe » ou encore de « ramener l’optimisme et les valeurs de Havel dans l’espace public » qu’il imaginait son rôle de nouveau directeur.
Un peu plus d’un an plus tard, force est de constater que sa manière d’envisager la mise en valeur et la transmission de l’héritage culturel et intellectuel de l’ancien dramaturge et dissident reconverti en homme d’État n’a pas été suivie de tous. La vision des choses de Tomáš Sedláček, dont l’égocentrisme, la tendance à n’en faire qu’à sa tête et plus encore la volonté de « s’approprier Havel » ont été vivement critiqués par les employés de la bibliothèque, n’est suivie plus même donc par Dagmar Havlová, alors que celle-ci l’avait longtemps soutenue. Mardi, dans le communiqué qu’elle a publié pour justifier sa décision de ne plus autoriser l’utilisation du nom de Václav Havel, elle a expliqué avoir « perdu confiance dans la direction actuelle de la bibliothèque et dans l’orientation qu’elle lui donne » et ne plus vouloir en « assumer la responsabilité morale ».
Dagmar Havlová ouverte à toute idée pour faire perdurer l’héritage de Václav Havel
Sans ce droit à l’utilisation du nom, la KVH se retrouve donc contrainte de cesser ses activités. Avant cette annonce, les principaux mécènes de la bibliothèque, le milliardaire Zdeněk Bakala et son épouse et Karel Komárek, avaient eux aussi annoncé, dès le mois de mai, qu’ils stopperaient tout financement à compter de 2027, précisément pour exprimer leur désaccord avec la manière dont la bibliothèque était dirigée, tandis que, parallèlement, la majorité des employés et des membres des conseil d’administration et de surveillance avaient démissionné de leurs postes.
En commentant publiquement tous ces départs et ces menaces souvent sur le ton de l’ironie, dans lesquels il affirmait voir l’opportunité de donner une nouvelle orientation à l’institution, Tomáš Sedláček, qui malgré les critiques le visant directement a toujours refusé de démissionner de ses fonctions de directeur, s’est discrédité aux yeux de beaucoup d’observateurs de l’évolution de la situation autour de la bibliothèque.
Au-delà de l’avenir de la KVH en tant que telle, mardi toujours, Dagmar Havlová a néanmoins souligné qu’elle restait ouverte à toute nouvelle idée ou proposition de coopération pour faire perdurer le nom et l’héritage de Václav Havel. « Je considérerais comme tout à fait naturel de confier à une institution publique les archives, la documentation, les travaux de recherche et autres documents liés à mon mari, afin qu’ils soient conservés de manière durable, gérés de manière professionnelle et mis à la disposition du public », a-t-elle expliqué. Une chose semble néanmoins d’ores et déjà : quelle que soit la nature de cet éventuel nouveau projet, ce sera cette fois sans Tomáš Sedláček à sa tête.






