Prague appelle le monde ! 90 ans sur les ondes : des microphones contre des chars (3e épisode)
Radio Prague International fête ses 90 ans. À cette occasion, nous vous proposons de retracer l’histoire de la station des années 1930 jusqu’à nos jours. Pour ce troisième épisode, retour sur la manière dont les émissions internationales de la Radio tchécoslovaque ont été affectées par le Printemps de Prague, puis par l’invasion du pays par les troupes du Pacte de Varsovie.
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La seconde moitié des années 1960 en Tchécoslovaquie est souvent qualifiée de période de dégel. La situation politique s’assouplit quelque peu et un vent d’optimisme souffle sur le pays. L’esprit réformateur n’épargne pas la Radio tchécoslovaque et ses émissions destinées à l’étranger. L’époque de l’idéologie exacerbée est révolue. La Tchécoslovaquie s’ouvre alors au monde et le monde, en retour, s’ouvre à la Tchécoslovaquie.
Malgré un assouplissement incontestable, la censure continue de régner dans tous les médias tchécoslovaques, et Radio Prague ne fait pas exception. Le vocabulaire et le ton n’évoluent que lentement. Mais, en mars 1968, le Comité central du Parti communiste approuve finalement la suppression de la censure. Le Printemps de Prague commence. Radio Prague, qui jusqu’alors avait servi exclusivement à diffuser les idées du socialisme, se met, elle aussi, à émettre librement, comme en témoigne Pavla Jazairiová, qui travaillait en 1968 au service francophone destiné à l’Afrique :
« Le Printemps de Prague était un sacré événement. Du jour au lendemain, toutes sortes de journaux et de magazines sont apparus ; nous allions voir des films italiens… C’était une époque merveilleuse, surtout pour nous, les jeunes. Nous débattions de Dubček et du socialisme à visage humain, à notre plus grand bonheur. »
« Bien sûr les auditeurs n’ont pas toujours réagi positivement à tous ces changements. D’ailleurs, comment exiger de personnes vivant dans des régions aussi éloignées, parfois dans des villages reculés, qu’elles comprennent ce que signifiaient les changements politiques en Europe ? »
Les dires de Pavla Jazairiová sont corroborés par les nombreuses lettres reçues par le service international. Les auditeurs européens et les Tchécoslovaques installés aux États-Unis accueillaient généralement favorablement la nouvelle orientation de la politique tchécoslovaque ainsi que la manière dont le service extérieur en rendait compte. En revanche, les auditeurs d’Amérique latine ou d’Afrique percevaient ce tournant avec davantage de réserve, comme le relève Tomáš Dufka, directeur des archives de la Radio tchèque :
« Dans ces pays, qui avaient connu la décolonisation, les émissions internationales tchécoslovaques étaient très populaires et ont grandement contribué à diffuser la propagande du régime. Puis, du jour au lendemain, ces émissions ont changé de ton, allant parfois même jusqu’à questionner la voie suivie par le pays. Les réactions des auditeurs de ces pays ont donc sensiblement différé de celles observées dans le reste du monde. »
Des changements pas au goût de tout le monde
Alors que les auditeurs du tiers-monde comprennent difficilement ces changements, les dirigeants communistes des pays voisins, eux, les comprennent parfaitement et les voient d’un très mauvais œil. En Allemagne de l’Est, le chef des communistes, Walter Ulbricht, va même jusqu’à faire brouiller les émissions internationales de la Radio tchécoslovaque, et ce, dès le début du mois de mai 1968. Une décision tout à fait inédite entre États dits « frères » qui a marqué Bedřich Utitz, l’ancien responsable du service germanophone :
« Lors d’une visite officielle d’Ulbricht à Prague, la question de la suppression de la censure en Tchécoslovaquie a été évoquée en conférence de presse. Il a alors déclaré : ‘Chez nous, nous n’avons rien à supprimer, puisqu’il n’existe aucune censure.’ Évidemment, j’ai rediffusé par la suite cette déclaration trois ou quatre fois en ajoutant systématiquement : ‘À la demande des auditeurs qui subissent le brouillage, nous répétons la déclaration du camarade Ulbricht.’ Bien entendu, ce genre de choses les irritait au plus haut point. Au point que notre ministre des Affaires étrangères, Jiří Hájek, à son retour d’une visite officielle en RDA, m’a confié, après une interview, qu’il avait passé la plus grande partie de son déplacement à écouter des plaintes concernant mes émissions. »
Les réactions des auditeurs arrivent toujours en grand nombre au service international. Mais durant le Printemps de Prague, l’audience de la station a été décuplée. Partout dans le monde, les événements en Tchécoslovaquie suscitent un vif intérêt, ce qui se traduit par un afflux de courriers, en provenance notamment de France et des pays germanophones, comme en témoigne la lettre d’un certain Paul-Marie Lantoine, auditeur de la station :
« J’espère pour vous que les objectifs de Dubček se réaliseront. Bénéficie-t-il du soutien de la majorité des Tchèques ? Les Tchèques seront-ils capables de résister à Moscou ? Leur liberté n’est-elle pas limitée par les Russes ? Quels sont les intérêts des Russes ? Pourrais-je recevoir le manifeste des Deux mille mots ?
L’entrée des chars à Prague
Le Printemps de Prague prend fin avec l’entrée des troupes du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie dans la nuit du 21 août 1968. Les armées de cinq pays communistes envahissent le pays. Radio Prague en rend naturellement compte. Au moins durant les premières heures de l’occupation, elle continue d’émettre en langues étrangères et devient ainsi une source d’information essentielle sur les événements en Tchécoslovaquie, non seulement pour ses auditeurs habituels, mais aussi pour les médias étrangers.
Les émissions sont diffusées principalement en direct et ne sont généralement pas enregistrées. Certaines séquences ont toutefois été conservées, soit par des stations de radio étrangères qui les ont archivées, soit par les auditeurs eux-mêmes.
Rédacteur en chef adjoint de Radio Prague durant les événements d’août 1968, Richard Seemann témoigne :
« J’étais alors responsable de l’information dans les émissions destinées à l’étranger. Je me souviens que la première dépêche a été rédigée par le jeune Karel Wichs et nous l’avons immédiatement diffusée à l’étranger. »
K. Wichs : « Je ne suis arrivé qu’à cinq heures du matin et je suis resté jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’on nous expulse. Nous pensions qu’ils ne nous mettraient pas dehors, alors nous étions allés acheter des conserves et de l’alcool pour être en mesure de tenir aussi longtemps que nécessaire sur place. Finalement, ils nous ont tout confisqué et expulsés. »
« Il y a eu plusieurs scènes assez marquantes. L’une d’elles s’est produite lorsque Karel Hrabal, alors directeur du service international, a réuni les jeunes journalistes dans son bureau. Il nous disait de ne pas avoir peur, que toutes ces armes ne tiraient que des cartouches à blanc, qu’ils n’allaient tout de même pas nous tirer dessus à balles réelles. »
« Et au même moment, une rafale de mitraillette a éclaté. Les balles ont atteint le plafond de son bureau, formant un nuage de poussière. Nous nous sommes tous jetés au sol puis nous nous sommes éclipsés en rampant. »
Quelques bureaux plus loin, se trouvait Jana Hořínková, alors jeune technicienne du service international de la radio. Elle aussi a gardé un souvenir précis de cette journée :
« Je ne suis arrivée qu’à une heure et demie de l’après-midi ; je n’avais pas pu venir plus tôt. A dix-huit ans, j’ai vu pour la première fois de ma vie un homme mort, allongé dans le hall de la radio. Comme j’aurais dû être au travail plus tôt, je suis allée présenter mes excuses. Mon chef m’a alors dit : ‘À partir de maintenant, uniquement en russe.’ Cela m’a surprise et, encore aujourd’hui, je ne sais pas s’il plaisantait ou s’il était sérieux. »
« En réalité, nous ne faisions guère autre chose que regarder ce qui se passait. Je suis restée ici jusqu’à sept heures du soir. Ensuite, on nous a dit : ‘Ceux qui veulent passer la nuit ici peuvent rester, sinon rentrez chez vous, nous fermons le bâtiment.’ »
Le repli dans une villa de Nusle
Le bâtiment de la Radio tchécoslovaque étant désormais occupé, une solution de rechange doit être trouvée. Le service international reçoit alors l’aide des communistes italiens. Ces derniers diffusaient déjà depuis plusieurs années, en coopération avec Radio Prague, leurs propres émissions vers l’Italie. Comme ils séjournaient et travaillaient à Prague dans la clandestinité, leurs rédactions et leurs studios ne se trouvaient pas dans le bâtiment principal de la Radio tchécoslovaque, rue Vinohradská, mais dans une villa du quartier de Nusle à Prague. C’est de là que le service international a continué d’émettre.
Depuis la villa de Nusle, les journalistes du service international préparent des émissions de dix minutes destinées au monde entier, en anglais, en italien, en français, en allemand et en espagnol.
« Les Russes n’ont jamais trouvé cette villa. Pour l’anecdote : un jour, l’un des Italiens a vu un char russe s’arrêter devant la maison. Il s’est alors dit : ‘Ça y est, ils nous ont trouvés.’ Mais le soldat russe qui en est descendu est simplement allé uriner au coin de la rue. Il s’est donc rassuré : ‘Bon, ça va, tout va bien.’ Les Russes n’ont jamais trouvé cette radio, mais plus tard, le Parti communiste – pas celui de Dubček, mais celui d’après l’invasion – a tout de même fermé la station », raconte le chercheur Ulrico Bovo.
Cette scène, l’ancien journaliste du service international, Karel Wichs, l’a vécue ; il témoigne :
« Je me souviens très bien : c’était dans la rue Na Květnici, à Nusle. Un jour, un char a remonté la rue. Tout le monde a eu peur. Dans cette zone pavillonnaire, le plan d’évacuation prévoyait que nous passions par les jardins pour nous enfuir. Nous nous sommes donc précipités vers le trou dans une clôture pour essayer de nous échapper. Manque de chance, devant moi, Neff n’arrivait pas à passer par l’ouverture dans le grillage. J’étais prêt à abandonner quand, finalement, le char est reparti. »
L’histoire tend à se répéter. Trente ans après avoir combattu, en 1938, les mensonges de la propagande nazie, Radio Prague et son service international se retrouvent de nouveau engagés dans une lutte acharnée contre la désinformation orchestrée, cette fois-ci, par les troupes d’occupation soviétiques.
« Ils avaient tout pillé, tout ce qu’ils pouvaient »
Deux semaines plus tard, le 9 septembre, les soldats soviétiques évacuent finalement le bâtiment de la Radio tchécoslovaque. Les journalistes peuvent alors regagner leurs bureaux et les stations recommencent à émettre, y compris Radio Prague. Richard Seemann raconte :
« Les Russes partis, nous sommes retournés à la radio. La situation était désastreuse. Il a d’abord fallu tout désinfecter. Ils avaient tout pillé, tout ce qu’ils pouvaient. Après quelque temps, on a recommencé à émettre normalement. Il faut dire que les équipements n’étaient pas aussi complexes qu’aujourd’hui. »
K. Wichs : « Il ne restait plus ni nourriture ni boissons. Un collègue francophone, Josef Cincibus, qui avait dans son bureau à la radio exposées des photos de Staline, Lénine et Marx, ainsi que des slogans de propagande, m’a raconté que les soldats, croyant qu’il s’agissait d’un ‘coin rouge’, avaient préféré ne pas y entrer. »
Les rédactions reprennent leurs activités, mais le 21 août a laissé des traces. La société et les médias commencent à se refermer à nouveau. C’est le début de la période dite de normalisation, à savoir le retour de la censure et de la pleine soumission au pouvoir communiste.
L’immolation de Jan Palach
Dans le but de réveiller la société et de la pousser à résister à l’occupation militaire, l’étudiant Jan Palach s’immole par le feu sur la place Venceslas à Prague le 16 janvier 1969. Ses funérailles constituent l’une des dernières grandes manifestations contre l’apathie sociale naissante.
« Je me souviens avoir fait un reportage sur les funérailles de Jan Palach. Comme tous les autres jeunes, j’ai très difficilement vécu son immolation. La radio observait le silence. Toute la journée, nous n’avons diffusé que de la musique funèbre. Il n’y avait aucune émission, pas même de service international », se souvient Pavla Jazairiová.
Les purges
Le Printemps de Prague est définitivement terminé. À Radio Prague aussi, les purges commencent. Ceux qui s’étaient engagés pendant la période de changements politiques doivent partir, tout comme ceux qui avaient exprimé leur désaccord quant à la présence des troupes soviétiques.
Le service international est désigné comme l’un des principaux foyers de la contre-révolution par la nouvelle direction du Parti communiste, de l’État et de la Radio tchécoslovaque. Étonnamment, cette catégorisation a pu être facilitée par l’analyse des lettres envoyées à Radio Prague durant la période dite de dégel. Le directeur des archives de la Radio tchèque, Tomáš Dufka, explique :
« L’analyse a été particulièrement poussée. C’est aussi pour cela que les lettres ont été conservées : elles ont été classées, numérotées et des passages ont ensuite été traduits et cités. L’objectif était clair : effectuer une purge au sein du service international. À partir de ces lettres d’auditeurs, on a même dressé un portrait des personnes du service international dont il fallait se séparer. Rien ni personne n’a été épargné. Même les étrangers ont dû rentrer dans leur pays après 1968. »
« Par la suite, des questionnaires nous ont été adressés nous enjoignant de déclarer que nous approuvions l’entrée des armées ‘fraternelles’. Je ne l’ai pas signé. On voulait aussi que nous adhérions à certaines organisations, comme l’Union socialiste de la jeunesse ou l’Union des femmes. »
« J’étais jeune et rebelle. Cela me paraissait tellement honteux que je n’y ai pas adhéré. Et je dois dire que j’ai été sincèrement soulagée qu’ils me renvoient. Ce n’était pas à moi de partir – et d’ailleurs je n’aurais pas pu, j’aimais trop mon travail. Je leur suis d’ailleurs encore reconnaissante aujourd’hui de m’avoir licenciée et de m’avoir ainsi empêchée de me corrompre intellectuellement », confie Pavla Jazairiová, anciennement journaliste au service francophone de Radio Prague destiné à l’Afrique.
Richard Seemann et Karel Wichs poursuivent :
R. Seeman : « J’ai été littéralement expulsé de la radio. C’était au début de l’année 1970, le 1er février peut-être, je ne me souviens pas exactement. »
K. Wichs : « Je suis parti également en 1970, si je ne me trompe pas. Presque tout le monde était déjà parti avant moi. L’époque voulait que nous soyons remplacés par une nouvelle génération et ceux dont on n’arrivait pas à se débarrasser étaient tout simplement remplacés sur les ondes par de la musique. »
« La nouvelle jeunesse léniniste »
L’ancienne technicienne puis réalisatrice du service international, Jana Hořínková, se souvient, elle aussi, de cette période :
« Beaucoup de nouveaux employés sont arrivés dès 1969. Une quinzaine au début. Nous les appelions ‘la jeunesse’, ‘la nouvelle jeunesse léniniste.’ Ils étaient recrutés juste après la maturita (le baccacalauréat, ndlr) et entraient directement en tant que cadres. »
« Certains maîtrisaient les langues étrangères, d’autres non. Ces derniers affirmaient fermement qu’ils apprendraient en six semaines. On les croyait. Ils entraient à la rédaction et devenaient généralement chefs. Le chef, lui, n’avait pas vraiment besoin de maîtriser les langues, puisqu’il ne passait pas au micro. Il se contentait de signer pour valider les contenus destinés à être diffusés. Cela était connu de tous, y compris du rédacteur en chef, et cela ne posait pas de problème. »
Presque tous les journalistes expérimentés, qui avaient souvent travaillé de longues années à Radio Prague, sont donc contraints de partir. Le service italien est également supprimé, non seulement parce que ses journalistes s’étaient solidarisés avec leurs collègues de la radio, mais aussi parce que l’ensemble du Parti communiste italien avait condamné l’invasion.
Le service international est à nouveau soumis à une censure stricte. La station est redevenue un fidèle instrument du Parti communiste et de son gouvernement. Radio Prague devra encore attendre plusieurs décennies avant de connaître à nouveau son propre printemps.
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