Quand les chasses aux sorcières embrasaient la Silésie du XVIIe siècle
C’est à l’époque moderne, et non au Moyen Age comme on le croit souvent, qu’ont eu lieu la majorité des procès en sorcellerie : si la Bohême a été relativement épargnée, il n’en reste pas moins que plus de 500 personnes ont été exécutées pour des actes présumés de sorcellerie circonscrits dans une région à cheval sur la Tchéquie et la Pologne actuelles, en Silésie, la moitié de ces victimes étant issue de la seule zone montagneuse des Jeseníky. Retour sur un épisode sombre de l’histoire des pays tchèques.
Les procès en sorcellerie de Velké Losiny et de Šumperk (1678-1695) ont été immortalisés par le roman Kladivo na čarodějnice (Le Marteau des sorcières) de Václav Kaplický (1963) et son adaptation au cinéma par Otakar Vávra en 1969. Pourtant, cette vague de répression n’était que le prolongement d’une tragédie commencée plus quelques dizaines d’années plus tôt dans la région de Jeseník, en Silésie.
Entre 1622 et 1684, cette partie du nord-est de l’actuelle Tchéquie a connu les plus vastes et les plus meurtriers procès en sorcellerie des terres de la Couronne de Bohême. Plusieurs centaines de personnes y ont été exécutées, victimes d’une mécanique judiciaire sans pitié où la torture a arraché des aveux à des personnes innocentes.
La première mention d’un tel procès remonte au 27 juin 1622. A Jeseník, donc, Barbara Schmied, épouse d’un berger communal, est accusée de sorcellerie par son propre mari sur son lit de mort. Celui-ci affirme qu’elle l’a empoisonné avec du fromage et provoqué par des maléfices la maladie dont il est affligé. Dans une société où les dernières paroles d’un mourant sont considérées comme particulièrement crédibles, la jeune femme est immédiatement arrêtée. Elle est rapidement accusée d’avoir également provoqué deux incendies et d’avoir ensorcelé du bétail.
Soumise à deux reprises à la « question », euphémisme pour dire en réalité « la torture », Barbara Schmied finit par reconnaître les faits qui lui sont reprochés et, surtout, par dénoncer cinq autres personnes comme étant ses complices.
« Les accusations initiales étaient généralement liées à des cas concrets. Par exemple, on pouvait accuser une femme d’avoir tué une vache par sorcellerie. Mais lors des aveux des complices obtenus sous la torture, tout était beaucoup plus suggestif. Les interrogateurs voulaient savoir qui avait enseigné la sorcellerie à la victime, car on prétendait qu’il y avait forcément une sorcière maîtresse qui l’avait séduite. De plus, ils voulaient connaître les noms des autres membres du groupe », expliquait ainsi l’an dernier l’historienne locale Michaela Neubauerová au micro de la rédaction allemande de Radio Prague Int.
Barbara Schmied est finalement brûlée vive le 3 juillet 1622. La mécanique infernale est lancée : chaque accusé livre de nouveaux noms aux bourreaux, enclenchant une chaîne de dénonciations sans fin.
Une région frappée par les calamités
Au XVIIe siècle, la région de Jeseník appartient à la principauté épiscopale de Nysa, une ville aujourd’hui située en Pologne. La région traverse alors une succession de catastrophes : les effets du Petit Age glaciaire ruinent les récoltes, la guerre de Trente Ans dévaste les campagnes, les épidémies et la famine frappent les populations, tandis que les tensions confessionnelles entre catholiques et protestants sont à leur comble après la bataille de la Montagne Blanche qui a vu la victoire du premier camp. Dans ce climat d’insécurité permanente, les guérisseuses, herboristes et sages-femmes, jusque-là indispensables aux communautés rurales, deviennent des boucs émissaires tout trouvés.
Le sommet de cette hystérie collective est atteint entre 1651 et 1652. En moins de deux ans, plus de 250 personnes sont exécutées dans la principauté de Nysa. La nouvelle vague d’arrestations débute avec le témoignage d’un enfant de huit ans, prénommé Martin Schirn et originaire de Široký Brod. Le garçonnet affirme avoir participé à un sabbat auquel six femmes des environs l’auraient emmené. Elles sont aussitôt arrêtées. Sous la torture, elles accusent à leur tour d’autres habitants, provoquant une nouvelle réaction en chaîne qui touche bientôt toute la région.
Selon les historiens, le nombre exact des victimes de ces procès en sorcellerie qui s’étalent entre les années 1620 et la fin du XVIIe siècle demeure inconnu. Les estimations évoquent plus de 500 personnes condamnées, dont au moins la moitié était originaire de la seule région de Jeseník. Il s’agit de la plus vaste chasse aux sorcières connue sur le territoire des pays tchèques.
Une justice où la torture fabrique de parfaits coupables
Pour les contemporains, ces procès ne relevaient pas d’une vengeance arbitraire, mais d’une mission quasi divine. Comme le rappelle l’historien Miroslav Kobza pour l’antenne de la Radio tchèque à Olomouc, « pour les gens de l’époque, le procès et l’exécution n’étaient pas perçus comme une punition, mais comme une purification de l’âme ». C’est la raison pour laquelle le feu était presque systématiquement choisi comme moyen d’exécution. Et même lorsqu’un accusé était décapité, son corps était ensuite livré aux flammes afin d’être symboliquement purifié.
La logique des procès est d’autant plus perverse que les accusations se nourrissent d’elles-mêmes. Dans l’un des derniers procès connus, celui de Rozina Stenzel en 1684, le jugement affirme que la jeune femme « s’est rendue à des assemblées diaboliques en traversant la cheminée sur une fourche » avant de participer aux danses des sorcières.
Mais au-delà de l’aspect idéologique, les recherches historiques montrent également que ces procès représentaient une source de revenus non négligeable pour les autorités locales puisque les biens des condamnés étaient ensuite confisqués et chaque étape de la procédure générait des frais acquittés sur leur patrimoine. Cette dimension financière a d’ailleurs fini par susciter des critiques et la mise en place d’une commission épiscopale chargée d’examiner certains jugements.
De Jeseník à Velké Losiny : un continuum dans l’hystérie collective
Lorsque les célèbres procès de Velké Losiny débutent dans les années 1670 sous l’autorité du très redouté inquisiteur Jindřich František (Heinrich Franz) Boblig, la région voisine de Jeseník vit déjà depuis près d’un demi-siècle au rythme des bûchers. Les méthodes brutales, les aveux extorqués par des bourreaux sans pitié et les dénonciations en cascade ont déjà été largement expérimentés là-bas avant d’essaimer dans la région de Šumperk voisine. Réputé pour sa cruauté et son sadisme, Boblig aura à lui seul 100 victimes sur la conscience.
Les derniers procès documentés dans la région de Jeseník datent de 1683 et 1684. Pourtant, des tentatives de relancer des poursuites similaires sont documentées pendant encore plusieurs décennies. En 1740, une femme est jugée pour sorcellerie en Silésie, et en 1775 une nouvelle vague d’accusations menace d’éclater autour de la ville de Nysa avant qu’il ne soit établi qu’il ne s’agissait que d’une campagne de diffamation.
Des hommes aussi parmi les victimes
Contrairement à une idée reçue, largement entretenue par des auteures à la mode comme Silvia Federici ou Mona Chollet mais battue en brèche par les historiens, les procès en sorcellerie n’ont pas concerné que des femmes. Si celles-ci formaient la majorité des victimes, plusieurs dizaines d’hommes ont eux aussi condamnés, parmi lesquels des paysans, des artisans et même des membres du clergé.
A Jeseník, Kašpar Gottwald, le père de Rozina Stenzel mentionnée plus haut, figure dans la dernière vague de personnes exécutées en 1683, tandis que le prêtre de Šumperk, Kryštof Alois Lautner, sera condamné au bûcher deux ans plus tard pour avoir dénoncé les excès de l’inquisiteur Boblig. Cette histoire tragique est d’ailleurs au cœur du récit imaginé par Václav Kaplický dans son roman Le Marteau des sorcières.
Ainsi, se basant exclusivement sur les faits, les historiens estiment que, comme ailleurs en Europe centrale, environ 20 à 25 % des personnes exécutées étaient des hommes, même si les chiffres précis pour les Jeseníky restent difficiles à établir en raison de la disparition d’une partie des archives au XIXe siècle. Les femmes étaient plus souvent visées parce que les traités démonologiques les présentaient comme plus vulnérables aux tentations du diable, mais les hommes pouvaient être accusés des mêmes crimes.
Une reconnaissance tardive des victimes
Aujourd’hui, cette page sombre de l’histoire tchèque est évoquée dans une exposition permanente installée au Musée de Jeseník, où sont conservés des documents judiciaires originaux témoignant de l’extrême brutalité des interrogatoires.
Plusieurs monuments rappellent également les victimes, notamment à Bělá pod Pradědem, où un mémorial honore les 35 habitants exécutés lors de ces procès. En mémoire des procès en sorcellerie du XVIIe siècle, une pierre commémorative a été érigée à Jeseník avec l’inscription : « Ici périrent par les flammes les victimes des procès en sorcellerie 1624-1684 ».








