Décès de Milan Knížák, figure iconoclaste et controversée de l’art tchèque

Milan Knížák

L’artiste plasticien, musicien et performeur Milan Knížák est décédé dimanche à l’âge de 86 ans. Peu de personnalités auront autant divisé la scène culturelle tchèque. Pionnier de l’art d’action et membre du mouvement Fluxus, et par conséquent dissident sous le régime communiste, puis réformateur de l’Académie des beaux-arts après 1989, mais aussi directeur très contesté de la Galerie nationale de Prague, il laisse derrière lui une œuvre majeure autant qu’un héritage controversé.

Photo: MFDNES,  10. 12. 2007

En 2007, les téléspectateurs de la Télévision publique tchèque voyaient, stupéfaits, surgir une explosion atomique dans un paysage filmé en direct : un piratage du groupe Ztohoven, collectif d’artistes activistes qui souhaitaient ainsi dénoncer la manipulation des médias. Si cette action coup de poing a déclenché une vive polémique, une personne ne s’y est pas trompée et leur a décerné le prix de la Galerie nationale : Milan Knížák qui en était alors le directeur et qui, bien que passé du côté institutionnel du monde de l’art, y avait reconnu l’esprit de provocation qui a marqué son propre parcours. Roman Týc, leader officieux des Ztohoven, s’en est d’ailleurs souvenu dimanche dans son hommage publié sur Instagram.

Le groupe Aktual | Photo: Fenomén Underground/ČT

Et pour cause. Né en 1940 à Plzeň, Milan Knížák commence fort sa vie d’artiste : exclu de l’Académie des beaux-arts de Prague, il va devenir très vite l’un des chefs de file de l’avant-garde tchécoslovaque sous le régime communiste. En 1964, il choque le public pragois avec l’une de ses premières performances : installé sur un trottoir au cœur de la capitale, il déchire les pages d’un livre avant de les brûler, tandis qu’une pancarte invite les passants à « chanter comme un coq ».

Pour Milan Knížák, l’œuvre ne devait plus être un simple objet, mais une action. Son groupe Aktuální umění (« Art actuel »), officialisé par un manifeste en bonne et due forme, puis son intégration au réseau Fluxus, fondé par George Maciunas qui entendait réactiver le « dadaïsme », le placent parmi les précurseurs européens de la performance.

Aktuální procházka po Novém Světě - Demonstrace pro všechny smysly  (Une balade actuelle dans le Nouveau Monde - Une expérience qui met tous les sens en éveil),  1964 | Photo: GHMP

Ses happenings, ses installations et sa musique expérimentale avec le groupe Aktual lui valent d’être immédiatement catalogué – et surveillé – par le régime communiste. Car même dans les années 1960 libéralisées, mais surtout dans la Tchécoslovaquie normalisée des années 1970, il ne fait pas bon être une « mánička », c’est-à-dire « avoir des cheveux longs ». Milan Knížák développe une expression artistique hors des chemins battus et résolument hors du sérail de l’art académique nourri au réalisme socialiste.

Devenu « ennemi de l’Etat », l’anticonformiste Milan Knížák est plusieurs fois arrêté, harcelé par la police politique et envoyé derrière les barreaux : pour vivre, il fait, comme beaucoup d’autres dissidents, des petits boulots entre restauration de marionnettes et divers travaux de design. Les années 1980 vont de pair avec une sorte d’assouplissement du régime, ce qui lui permet de bénéficier de quelques bourses à l’étranger où il donne des séminaires.

'Les apparences cachées' | Photo: e-Sbírky,  Musée national - Galerie moderního umění v Hradci Králové,  CC BY-NC-ND 4.0 DEED

Fort de sa réputation de frondeur, il est élu en 1989 par les étudiants de l’Académie des beaux-arts comme premier recteur de l’ère post-révolution de Velours. Il transforme en profondeur l’institution en renouvelant entièrement le corps professoral et en ouvrant l’enseignement aux pratiques contemporaines. Plusieurs figures majeures de la scène artistique tchèque, comme Krištof Kintera ou Milena Dopitová, comptent parmi ses élèves. Mais son style de direction, marqué par une forme d’autoritarisme et peu enclin au compromis, suscite déjà de vives tensions.

Milan Knížák | Photo: Profimedia

Nommé en 1999 à la tête de la Galerie nationale de Prague, dans des conditions elles-mêmes controversées, il entreprend une refonte ambitieuse des collections permanentes et contribue à moderniser une institution longtemps perçue comme figée. Vivement critiqué pour sa politique de prêt d’œuvres à l’étranger, réduite a minima, son mandat est également éclipsé par une succession de différends avec certains artistes et collaborateurs.

Ses conflits avec un autre enfant terrible de l’art contemporain tchèque David Černý ou même avec le légendaire photographe Josef Koudelka qui retira carrément sa rétrospective de la Galerie nationale, son isolement progressif d’une partie du milieu artistique et sa gestion très critiquée des terribles inondations de 2002, marquée par les mensonges et la minimisation des dégâts, ont forgé sa réputation de dirigeant certes visionnaire mais aussi rigide. Après douze ans à la tête de la Galerie nationale, Milan Knížák est finalement démis de ses fonctions en 2011.

Milan Knížák | Photo:  Milan Malíček,  Právo/Profimedia

Partisan de l’ancien président conservateur et eurosceptique Václav Klaus, Milan Knížák n’a jamais renoncé à l’esprit de provocation qui le caractérisait, multipliant les critiques acerbes contre l’évolution de l’art contemporain et des institutions culturelles tchèques.

« On ne trouvera guère, dans notre histoire culturelle moderne, de personnalité aussi controversée » et « la culture tchèque perd en lui un homme comme on n’en voit qu’une fois toutes les quelques décennies », estimait dans sa nécrologie pour l’hebdomadaire Respekt Jan H. Vitvar, quelques heures après l’annonce de la disparition de cette figure de l’avant-garde tchèque de la seconde moitié du XXe siècle.