De la Kolyma à Jáchymov, Luba Jurgenson explore les traces de la violence de masse dans le paysage

La mine de Svornost à Jáchymov

Comment parler de la violence de masse qui s’est déroulée en Tchécoslovaquie, au cœur du paysage idyllique des Monts métallifères, dans les années 1950 ? Comment rendre compte de la répression communiste, doublée d’une exploitation systématique des ressources naturelles au profit de l’Union soviétique, avec l’accord des autorités tchécoslovaques elles-mêmes ? Comment parler des morts du système concentrationnaire, dont on ne connaît même pas le nombre ? Comment évoquer les paradoxes d’un paysage marqué par l’histoire ? À Jáchymov, les mots, les noms de lieux et certains usages ont conservé la mémoire des différentes époques de répression qui se sont succédé, faisant affleurer les traces d’un passé qui n’a jamais complètement disparu. Professeure de littérature russe (Eur’ORBEM/Sorbonne Université), Luba Jurgenson s’inscrit dans le champ des « memory studies » et travaille spécifiquement sur les paysages marqués par les violences de masse du XXe siècle. Elle prépare actuellement un film documentaire consacré à l’ancien système concentrationnaire de Jáchymov.

Construction du pont sur la Kolyma par les ouvriers de Dalstroy  (tronçon de la « Route des os » reliant Magadan à Yakoutsk) | Photo: Tomasz Kizny,  'Gulag: Life and Death Inside the Soviet Concentration Camps/Wikimedia Commons',  public domain

« Cela fait à peu près vingt ans, et même un peu plus, que je m’intéresse à ces questions. J’ai commencé par un voyage à la Kolyma, sur les traces des camps soviétiques les plus extrêmes, et notamment sur les traces de Varlam Chalamov. Je voulais voir ce qu’étaient ces lieux après avoir travaillé pendant des années sur ses textes. Et là, il y avait ce paysage à la fois très beau, alors que les camps avaient à peu près disparu. Je me suis demandé : qu’est-ce que cela veut dire ? Comment puis-je dire que ce paysage est beau alors qu’il est aussi un charnier ? Cette question m’accompagne toujours : qu’est-ce que notre regard sur ces paysages signifie ? Qu’est-ce que cela veut dire d’être dans ces lieux, face à cette nature qui a été le théâtre de violences extrêmes ?

Luba Jurgenson | Photo: Sabrina Nehmar,  CMRS

C’est ce qui m’a amenée à Jáchymov, au terme de deux décennies d’investigations sur différents paysages. J’ai beaucoup voyagé en Russie sur les traces du Goulag et des violences staliniennes. Je ne peux plus y aller aujourd’hui ; j’avais d’ailleurs cessé de m’y rendre dès 2018, car je ne me sentais plus totalement en sécurité dans ces lieux qui étaient très étroitement surveillés.

Je me suis donc dit que j’allais aborder la question sous un autre angle. Je pense que la guerre en Ukraine a aussi créé une sorte d’objectif de réécriture de l’histoire dans certains discours en Europe. Par ailleurs, je travaille depuis longtemps en Europe centrale sur les traces de la Shoah, qui constitue l’autre versant de mes recherches. Je pensais donc me concentrer sur les paysages des anciens camps nazis en République tchèque, parce qu’ils posent des problèmes similaires. On pense notamment à Terezín, dont les alentours sont aujourd’hui très bucoliques. »

Quand l’uranium tchécoslovaque servait à construire la première bombe atomique soviétique

Le ghetto et camp de transit de Theresienstadt est un bon exemple. Pour ceux qui ne connaissent pas la région, la ville de Terezín se trouve à proximité de Litoměřice, dans une région très fertile que l’on appelle le « verger de la Bohême ». L’Elbe passe non loin de là. Terezín est en outre une ville fortifiée du XVIIIe siècle, construite sous Marie-Thérèse. Tout cela crée un hiatus entre ce qui s’est passé pendant la guerre et la présence d’un paysage préexistant…

Photo: Barbora Navrátilová,  Radio Prague Int.

« Et qui continue tout simplement sa vie… En tout cas, après l’invasion de l’Ukraine, j’ai senti que l’urgence était ailleurs. J’ai voulu travailler sur l’impérialisme et sur les violences perpétrées par la Russie et l’Union soviétique en Europe centrale. C’est un thème qui reste très mal connu en France. On connaît les déportations qui ont eu lieu depuis l’Europe centrale, notamment les déportations de Tchèques vers la Russie soviétique et la Sibérie. En revanche, on connaît beaucoup moins l’existence des camps créés par les Soviétiques pour extraire l’uranium, et cette logique de prédation des ressources des pays d’Europe centrale. Cet uranium a servi à construire la première bombe atomique soviétique, testée en 1949. Le paradoxe est donc que c’est avec l’uranium de l’Europe centrale que l’on a construit des armes qui menaçaient précisément cette même Europe centrale. »

Jáchymov est une ville thermale située dans une région de montagne assez paisible, les monts Métallifères. Mais plusieurs couches historiques s’y superposent : Marie Curie et sa découverte des propriétés radioactives du radium, la région des Sudètes germanophone qui a été vidée de ses habitants originels après 1945, remplacés par d’autres populations que ce soit des Roms, des Tchèques de Volhynie, des Slovaques également. Enfin une autre couche historique, c’est ce passé d’extraction de l’uranium qui croise celui de la répression communiste à partir après 1948. D’ailleurs vous dites dans une expression très révélatrice que c’était un peu une espèce de Klondike communiste parce qu’il y a cette espèce de ruée vers les mines d’uranium qui vont être exploitées par des gens qui sont de fait réduits en esclavage…

Les bains de Jáchymov | Photo: Klára Stejskalová,  Radio Prague Int.

« Ce mot Klondike qui ne parle pas beaucoup d’ailleurs aux Français – on connaît mieux l’expression de la Ruée vers l’or – mais il est apparu presque dans tous les tous les entretiens que j’ai pu faire à Jáchymov. Lorsque j’ai construit mon protocole de recherche, je ne savais pas encore par où j’allais commencer. Je m’étais dit que je voulais travailler dans des lieux frontaliers, où la question du plurilinguisme se mêle à la construction d’une mémoire, parce que cette mémoire est elle-même plurilingue. Je cherchais aussi un endroit où plusieurs strates d’événements historiques avaient façonné le paysage. A Jáchymov, je cochais toutes les cases. C’était presque inquiétant, tellement ce lieu correspondait à ce que je cherchais.

L’expulsion des Allemands, par exemple, a énormément influé sur le paysage avant même qu’il ne soit transformé par l’exploitation industrielle de l’uranium. Une fois les Allemands expulsés, ils ont dû abandonner leurs villages. Les terres cultivables se sont alors transformées en forêts ou en pâturages. On ne voit plus les vergers, on ne voit plus les champs : c’est tout le paysage qui a été transformé. La violence soviétique vient ensuite se superposer à toutes ces strates historiques.

La mine de Jáchymov | Photo: Jan Helebrant,  Wikimedia Commons,  CC BY 2.0

Jáchymov est une ville thermale située non loin de Karlovy Vary. Mais elle est surtout un symbole de toute la région des Sudètes. Il n’y avait pas seulement des camps à Jáchymov : il y en avait un peu partout autour. Jáchymov est peut-être l’un des rares endroits où cette mémoire existe encore un peu et où j’ai été très bien accueillie. Les habitants ont accepté de me parler. Cela semblait plus compliqué dans d’autres villes où cette mémoire n’avait pas du tout été travaillée. Par ailleurs, plusieurs projets sont liés à Jáchymov, notamment la construction d’un centre de documentation et d’un mémorial. Mais il existe aussi des projets d’effacement. La mémoire est donc à la fois très présente et très absente dans la vie de la ville, ce qui favorise aussi la réflexion sur ces questions.

Et puis, lorsque je suis arrivée à Jáchymov, je me suis dit : ‘C’est comme à Terezín, il y a un côté ville morte.’ C’est seulement au fur et à mesure que j’en ai découvert les aspects très vivants et que j’ai pu me rapprocher des habitants que mon regard a changé. »

Jáchymov | Photo: UPVISION,  CzechTourism

 Jáchymov, ville fantôme et ville des vivants

Jáchymov était donc un ensemble de camps où des prisonniers, notamment des prisonniers politiques, étaient contraints d’extraire de l’uranium. Que sait-on aujourd’hui de ce système ? Comment cette géographie de la répression fonctionnait-elle ?

« Je pense que le modèle du Goulag stalinien, qui était déjà à l’époque un modèle bien rodé, a servi à l’organisation de ces camps. Il faut comprendre que, dans ce cas, l’objectif soviétique était avant tout économique. Il s’agissait d’extraire l’uranium. Il existe des documents sur les négociations avec la Tchécoslovaquie, au cours desquelles le pays a finalement dû renoncer à tout profit économique et céder l’essentiel des bénéfices à l’Union soviétique. Les négociateurs tchèques étaient même très fiers d’avoir obtenu cet accord, ce qui montre aussi à quel point la pression soviétique était déjà forte.

Sentier éducatif « L'enfer de Jáchymov » | Photo: Jana Strejčková,  ČRo

Assez vite, les Soviétiques ont cédé la gestion de l’infrastructure des camps au gouvernement tchécoslovaque. A partir des années 1950, les chefs des camps étaient donc tchèques. Les Soviétiques venaient prendre l’uranium, qui était ensuite transporté à travers le pays, puis jusqu’en Asie centrale, où étaient réalisés les essais nucléaires. Jáchymov était une ville fermée, à l’image de certaines villes fermées de l’Union soviétique, comme Semipalatinsk. On ne pouvait pas y accéder sans laissez-passer et plusieurs checkpoints contrôlaient les routes.

Ces dispositifs ont d’ailleurs laissé des traces dans la répartition actuelle des espaces. Il y avait une partie de la ville que j’ai appelée la ‘ville fantôme’ et une autre partie qui constitue la ville vivante. C’est presque comme s’il y avait une partie où l’on soignait les corps et une autre où on les détruisait. Il y avait plusieurs checkpoints avant d’entrer dans la zone interdite. Une partie de la population n’était donc jamais en contact avec les détenus. Il était relativement facile de faire croire, en tout cas à ceux qui voulaient le croire, qu’il ne s’agissait que de criminels et qu’il n’y avait pas de prisonniers politiques parmi eux.

Les mines d'uranium de Jáchymov | Photo: Jan Langer,  ČT24

C’est aussi pour cela que cette mémoire a mis énormément de temps à émerger. Les camps ont été démantelés au début des années 1960, lorsque l’uranium avait été en grande partie extrait, et cela avant même que certains détenus politiques condamnés à de très lourdes peines aient terminé leur peine. Ils ont été libérés, mais cela ne signifiait pas pour autant qu’ils étaient considérés comme ayant purgé leur peine. Beaucoup étaient en liberté conditionnelle et l’une des conditions était de ne pas parler de ce qui leur était arrivé. »

Des morts « sous nos pieds »

On sait combien de personnes sont mortes dans ces camps ? Et surtout, sait-on où elles sont enterrées ?

Réplique de l'escalier menant au camp de travail de Svornost | Photo: Palfi,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0 DEED

« C’est une grande question que je n’ai pas manqué de poser. Combien de morts ? C’est vraiment difficile à dire. En tout, environ 75 000 personnes sont passées par ces camps, prisonniers de droit commun et prisonniers politiques confondus. Mais la frontière entre les deux catégories n’est pas toujours très nette. On ignore en revanche le nombre de morts. Beaucoup de personnes sont mortes plus tard, notamment des suites des radiations. Ce que l’on connaît, ce sont par exemple les personnes qui ont été fusillées pour tentative d’évasion ou pour une autre infraction. Mais on ne connaît pas les victimes des radiations.

‘Cette terre doit être pleine de cadavres.’

Généralement, ce que j’entends lorsque je pose cette question, c’est qu’il s’agit d’une violence de masse sans sépultures. Lorsque les gens tombaient très malades, on les envoyait mourir à l’hôpital. Beaucoup sont morts après avoir été libérés. Certains de mes interlocuteurs m’ont dit : ‘Je n’ai pas connu mon grand-père parce qu’il est mort juste après être sorti du camp.’ Une personne qui travaille depuis très longtemps sur Jáchymov m’a dit récemment : ‘Cette terre doit être pleine de cadavres.’ C’est une image très forte : on ne sait pas exactement où sont ces morts, mais ils sont quelque part sous nos pieds. »

Dans cette chaîne d’exploitation et de répression, il y a la tristement célèbre Tour de la mort, à Ostrov. Que représentait exactement ce lieu ?

La Tour de la mort à Ostrov | Photo: Monika Červená,  ČRo

« La Tour de la mort se trouve à Ostrov, qui était lui aussi l’un des lieux du système concentrationnaire de Jáchymov. C’était une des étapes de la transformation de l’uranium. Après avoir été extrait, le minerai contenant de l’uranium devait être broyé afin de libérer autant que possible le matériau contenant l’uranium. Ce travail était effectué à Ostrov, dans une usine de transformation. La tour est effectivement rouge, en briques. Il faut d’ailleurs rappeler que tout ce territoire fait partie du patrimoine mondial de l’UNESCO, y compris la Tour rouge de la mort, en raison de la valeur exceptionnelle de ce paysage minier. Cela a peut-être aussi permis de conserver certains bâtiments et certains sites.

La Tour de la mort à Ostrov | Photo: Lucie Korcová,  ČRo Plus

Dans cette usine, les différentes sections étaient organisées selon la richesse du minerai : il y avait de l’uranium pauvre, moyennement riche et riche. Les détenus concassaient le minerai à mains nues. C’est de là que vient cette appellation de ‘Tour de la mort’ : ce travail était encore plus dangereux que celui effectué dans les mines, puisque les détenus étaient directement exposés aux radiations, en particulier ceux qui broyaient le minerai le plus riche en uranium. Les wagons partaient ensuite pour un long trajet à travers l’Union soviétique, vers l’Ukraine, puis la Sibérie et enfin l’Asie centrale. »

La Tour de la mort à Ostrov | Photo: Monika Červená,  ČRo

Un continuum de prédation et de répression

Quand vous décrivez cette prédation de l’uranium tchécoslovaque par l’Union soviétique, on pense aussi à la manière dont l’Allemagne nazie avait exploité les ressources et les infrastructures de la Tchécoslovaquie, notamment l’industrie de l’armement, après l’avoir occupée en 1939. Peut-on établir un parallèle ?

« Oui, ce sont tout à fait les mêmes logiques. D’ailleurs, les mines d’uranium avaient d’abord été exploitées par les nazis pendant l’occupation. A l’époque, ce sont notamment des prisonniers de guerre soviétiques qui travaillaient dans les mines. En 1945, lorsque le territoire est passé sous contrôle soviétique, ce sont d’abord des prisonniers de guerre allemands qui sont descendus dans les mines. C’est seulement lorsque l’URSS a été contrainte de rendre ces prisonniers qu’elle a eu recours à un procédé déjà bien connu : les condamnés des multiples procès politiques qui avaient lieu au même moment ont été acheminés vers ces camps.

La mine à Jáchymov | Photo: Jana Strejčková,  ČRo

Certains prisonniers politiques allemands qui travaillaient dans les mines de Jáchymov avaient d’ailleurs été transférés depuis des camps sibériens où ils étaient détenus avec d’autres prisonniers allemands. C’est ce qui a mis la puce à l’oreille aux organisations internationales. Les familles de ces prisonniers recevaient des cartes postales envoyées de Tchécoslovaquie alors qu’ils étaient censés se trouver en Sibérie. Leur adresse officielle était sibérienne : les familles ne comprenaient donc pas ce qui se passait. On a finalement découvert que l’URSS utilisait ses prisonniers dans les mines d’uranium, ce qui a provoqué un scandale international. Les prisonniers de guerre allemands ont alors été remplacés par des détenus politiques tchèques.

C’est vrai que ce sont absolument les mêmes techniques et les mêmes méthodes. Il y avait alors une compétition entre les Soviétiques et les Américains pour s’emparer des usines et des ressources minéralogiques, notamment nucléaires, de l’Allemagne. L’Allemagne travaillait elle aussi à sa propre bombe atomique, même si son programme n’était pas suffisamment centralisé pour aboutir. Les Américains ont relativement peu exploité ces ressources, tandis que les Soviétiques s’en sont emparés. Ils se sont ensuite rendu compte qu’il existait des ressources dans d’autres pays d’Europe centrale. L’Allemagne de l’Est a également produit de l’uranium pour l’Union soviétique, mais dans ce cas, ce sont des civils qui travaillaient dans les mines, et non des détenus. Le même phénomène s’est produit en Bulgarie, en Hongrie et en Pologne. »

Jáchymov | Photo: Paměť národa

Jáchymov, Ostrov et toute cette région d’exploitation et de répression semblent donc concentrer à eux seuls les tensions de la guerre froide, à une époque où la menace d’un affrontement nucléaire était très concrète.

Le camp de travail de la mine de Jáchymov | Photo: Zdeněk Trnka,  iROZHLAS.cz

« Absolument. Je trouve que Jáchymov est comme une petite capsule du destin européen. C’est une toute petite ville, mais on y retrouve tout ce qui a secoué l’Europe au XXe siècle – et qui continue de la secouer. Il reste d’abord des traces matérielles, mais cette histoire travaille aussi les mémoires et le tissu social. Par exemple, à Jáchymov, les acteurs qui s’engagent pour cette mémoire mettent en avant le fait qu’il n’existe pas suffisamment d’espaces où les habitants peuvent se parler. Bien sûr, les gens se parlent entre eux, mais il manque des espaces publics où l’on puisse simplement discuter ensemble. C’est vécu comme une sorte de trace du silence qui a longtemps pesé sur Jáchymov et sur la région. Et aujourd’hui, des Ukrainiens qui fuient la guerre arrivent dans cette région. Avec eux revient aussi la question de la peur nucléaire, cette peur d’un affrontement nucléaire avec laquelle nous vivons encore aujourd’hui. Cela ravive nécessairement cette histoire. »

Vous préparez un film documentaire sur Jáchymov. Quel est l’objectif de ce film et où en êtes-vous aujourd’hui ?

Sentier éducatif « L'enfer de Jáchymov » | Photo: Jana Strejčková,  ČRo

« Il m’est apparu assez vite que je devais recourir à une méthode de ‘recherche-création’. Je ne suis pas historienne : je travaille sur la mémoire, dans le champ des ‘memory studies’. Mais lorsqu’on parle de paysages, la dimension visuelle est évidemment très importante. Ma méthode passe beaucoup par la déambulation. Je vais dans les lieux, je marche et j’essaie de décrypter les traces dans le paysage. J’essaie de comprendre ce que le paysage peut nous dire et comment lire ces histoires qui sont, par ailleurs, très bien documentées. En quelque sorte, mon archive, c’est le paysage : les arbres, la montagne, les terrils. Les terrils, par exemple, permettent de comprendre le périmètre des camps. Ce sont des montagnes artificielles. Certains arbres, notamment les bouleaux, poussent sur ces terrils et dessinent des lignes qui permettent de reconstituer le périmètre du camp.

Pour comprendre ces choses-là, je parle bien sûr avec des habitants, des historiens et des survivants, mais mon travail passe aussi énormément par la marche dans ce paysage. Le film donne donc la parole à quelques survivants, à des habitants et à des historiens, mais je le conçois avant tout comme un film qui part du paysage. Le paysage en est peut-être le personnage principal. C’est pour moi quelque chose qui ne pouvait exister que par un médium visuel.

Jáchymov | Photo: Mejdlowiki,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 3.0

Je me suis tournée vers le cinéma assez tard et j’en suis aujourd’hui au stade de la recherche de financements. Cela fait quatre ans que je filme dans cette région avec un caméraman qui est également mon coréalisateur. Nous avons déjà tourné beaucoup de matière. Ce qu’il nous reste maintenant, c’est la postproduction, notamment le montage, qui est une étape très importante. Nous réfléchissons également à la bande-son. Nous ne voulons pas de musique dans le film, mais nous aimerions travailler véritablement sur les sons et les bruits, afin qu’ils soient évocateurs de ce qui s’est passé à Jáchymov.

Le bâtiment qui servait autrefois de vestiaire aux prisonniers politiques de la mine d'uranium de Rovnost | Photo: Dominik Hron,  ČRo

C’est donc un documentaire artistique, ou un documentaire de création. C’est ainsi que nous le concevons. J’interviens également à travers une voix off, qui tente de raconter mon implication personnelle dans cette mémoire. Elle est bien sûr liée au fait que je suis née en Union soviétique et que j’ai travaillé pendant longtemps sur le Goulag et sur sa mémoire. »

(Luba Jurgenson est co-porteuse scientifique du projet SPHINX/France 2030 - Sciences du patrimoine, héritage, innovation)