Plongée dans les profondeurs mystérieuses des mines d'uranium

Lenka Elbe

Une jeune Anglaise se rend à Jáchymov, station thermale de Bohême de l'ouest, pour chercher les traces de son père disparu. Et tout à coup, la terre s'ouvre sous ses pieds et elle est engloutie par les profondeurs insondables des mines d'uranium. L'histoire de cette disparition lourde de conséquences est le sujet du roman auquel son auteure Lenka Elbe (1979) a donné le titre intraduisible U Ra No vA. Le livre a obtenu le prestigieux prix Magnesia litera du Premier roman 2021.

Une ville maudite

La mine à Jáchymov | Photo: Petr Lněnička,  ČRo

Jáchymov (en allemand Sankt Joachimsthal) est une ancienne ville minière dont le nom éveille des réminiscences funestes. Bâtie sur des mines d'argent, source de sa prospérité, elle devient au début du XXe siècle une station thermale élégante. Elle doit sa réputation aux effets curatifs des eaux radioactives jaillissant du sous-sol où se trouvaient non seulement les gisements d'argent mais également ceux de pechblende appelée aussi uraninite. C'est ce minerai d'uranium qui a permis à Marie Curie-Sklodowska d'isoler le radium et c'est l'extraction de ce minerai qui deviendra le chapitre le plus sombre de l'histoire de la ville et la cause de sa décadence. Sous la terreur stalinienne, dans les années 1950, de nombreux prisonniers politiques travaillent dans les conditions inhumaines, souffrent et souvent meurent dans les mines de Jáchymov. C'est donc cette ville au passé sinistre qui est le théâtre du roman U Ra No vA. Lenka Elbe explique que parmi les forçats du régime totalitaire à Jáchymov, il y avait aussi un de ses proches :

La mine de Jáchymov | Photo: Jan Helebrant,  Wikimedia Commons,  CC BY 2.0

« Mon grand-père y a été incarcéré en tant que prisonnier politique. Heureusement, il n'y a passé qu'un temps relativement court, à la différence de ceux qui souvent n'ont pas survécu à leur incarcération. Dans mon enfance, mon grand-père m'a raconté cette période de sa vie. C'était un narrateur épatant et j'ai passé avec lui beaucoup de temps pendant mes vacances et aussi chez moi. Comme il vivait dans une ferme du Plateau tchéco-morave difficile à chauffer l'hiver, il passait les saisons froides chez nous. »

Le camp de travail de la mine de Jáchymov | Photo: Palfi,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0 DEED

Une approche inédite de l'histoire

La mine de Jáchymov | Photo: Jan Helebrant,  Wikimedia Commons,  CC BY 2.0

Lenka Elbe désire tirer de l'oubli ce chapitre obscur de l'histoire de Jáchymov, mais elle ne veut pas écrire un roman historique. Son imagination et le caractère original de son talent la poussent à choisir un autre point de vue, une autre approche de cette page de l'histoire :

« J'ai choisi une autre voie pour saisir, pour évoquer la terreur des années 1950 sans situer le sujet de mon livre dans cette période. Cela peut contrarier certains lecteurs. J'ai eu peur que ces lecteurs ne soient trop nombreux mais c'était finalement plutôt le contraire. Beaucoup de lecteurs ont compris ce que je voulais dire et apprécient cette approche différente de ce thème. »

Les conséquences d'une disparition inexplicable

Photo: Argo

Le sujet  du roman n'est donc pas situé dans les années 1950 mais il commence en 1968 lorsqu'une jeune Anglaise, Angela Kurz, se lance sur les traces de son père qui était d'origine tchèque. Venue chercher un prisonnier disparu dans les mines d'uranium, elle est engloutie par un effondrement de terrain et disparait à son tour. Elle a laissé cependant à Londres un jeune homme, Henry Robotham, qu'elle aimait et chez lequel sa disparition inexpliquée et inexplicable déclenche un traumatisme psychique. Trente ans plus tard, Henry Robotham, toujours en proie à ses troubles psychiques, se lance, lui aussi, sur les traces de son amie disparue. Et cela permet à Lenka Elbe de nous raconter une histoire qui marie le croyable et l'incroyable :

La mine de Jáchymov | Photo: Jan Helebrant,  Wikimedia Commons,  CC BY 2.0

« Je portais ce thème en moi mais je ne savais pas comment le saisir. Cependant, je savais déjà que le résultat serait différent. J'aime beaucoup quand la réalité se confond avec le fantasque parce que je pense que la réalité est ainsi renforcée. Beaucoup de gens n'aiment pas cette façon de voir les choses, mais cela fait partie de moi-même et je ne peux pas changer. Il y a six ans, cette histoire s'est révélée à moi. C'était une véritable révélation. Je me suis mise à écrire et en l'espace de trois mois j'ai écrit dans une espèce de frénésie tout le sujet du roman. Bien sûr c'était encore très rudimentaire mais il y avait des éléments principaux de l'histoire et je savais déjà comment tout cela allait finir. »

Comment retrouver la santé mentale

Jáchymov | Photo: Igor Budykin,  Radio Prague Int.

Henry Robotham arrive à Jáchymov accompagné de sa femme Suzanne. Le couple s'installe dans un établissement thermal qui porte un nom symbolique, Sklodowska, et dès son arrivée commence une suite d'événements aussi étranges qu'étonnants. Henry Robotham en oubliera presque le premier objectif de son séjour à Jáchymov qui était de retrouver son équilibre mental. Lenka Elbe a donné à Henry quelques traits qui font de ce personnage névrosé et fragile aussi un homme de courage :

« Il croit d'abord qu'il ne resterait à Jáchymov qu'un moment, qu'il s'y débarrassera de son traumatisme selon les instructions de son psychiatre qui lui conseille qu'il faut affronter directement les causes de ses maux. Il vient à Jáchymov pour hurler à l'endroit où son amie a disparu. Il espère mettre fin à ce sentiment de manque qui le ronge, à cette absence d'une amie qui n'a jamais été retrouvée. Il espère parvenir à un achèvement, à une fin. Quand quelqu'un meurt, quand vous assistez à ses obsèques, c'est quelque chose comme un achèvement rituel, et c'est ce qui lui manque. »

Les découvertes de Henry Robotham

Jáchymov | Photo: Mejdlowiki,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 3.0

A sa grande surprise, Henry Robotham trouve au cimetière de Jáchymov le tombeau d'Angela Kurz qui a pourtant disparu, selon les informations officielles, sans laisser de traces. En plus, il identifie sur le poignet d'un vieux jardinier qui s'occupe du tombeau la montre ayant appartenu à Angela. Tout cela n´en finit pas de l’intriguer et le mènera vers d'autres découvertes. A l'hôtel, il est accueilli par Estela Hans, directrice de l'établissement, une femme vers laquelle il est attiré par une étrange sympathie. Par contre, c'est une espèce d'aversion que lui inspire un des clients de l'hôtel qui s'appelle Joe Sagrado Colorado Chuchin, homme d'une arrogance inquiétante. Henry découvrira progressivement qu'une lutte âpre et sournoise est livrée entre Estela Hans et Chuchin. Il ne sait pas encore qu'il devient témoin du combat entre les forces du bien et du mal.

Entre le bien et le mal

Lenka Elbe admet d'ailleurs que son livre pourrait être lu comme un appel à la vigilance contre le mal caché et omniprésent qui menace nos libertés et nos vies, qui peut nous sembler vaincu mais qui n'est jamais complètement conjuré :

« Le mal est immortel. Nous ne le vaincrons jamais et mon livre est une parabole sur le mal. Quand le mal se matérialise, quand le mal prend corps, quand il devient immortel, que ferions-nous pour le dompter ? Et cela dépend des gens du monde entier, à chaque endroit de notre planète. Il faut qu'ils se rendent compte que le mal est toujours là, et qu'il faut déployer toujours de grands efforts pour l'arrêter, pour le bloquer. »

Le conflit dangereux qui gronde sous la surface des apparences quotidiennes de la vie d'un palace thermal donne l'occasion à l'auteure de déployer toute sa fantaisie. Elle ne cesse de surprendre le lecteur par des révélations inattendues et des coups de théâtre, elle multiplie des situations probables et improbables qui s'insèrent pourtant très bien dans la structure de ce roman où rien n'est impossible. Il devient de plus en plus probable que l'explication de tous ces événements insolites se trouve au-dessous de la ville, dans les profondeurs de ces mines d'uranium désaffectées qui ne livrent pas facilement leurs secrets. Et c'est Jáchymov, cette ville transfigurée par l'imagination, ville minée, mystérieuse et pleine de dangers où les crimes anciens engendrent des crimes nouveaux et où le passé totalitaire est toujours vivant, qui devient le personnage principal du roman.

Jáchymov | Photo: VitVit,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0 DEED
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Auteur: Václav Richter
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