Festival Ji.hlava : tradition sicilienne et réflexions actuelles avec Clizia Centorrino
Réalisatrice italienne vivant en France, Clizia Centorrino est venue présenter son film Les Lucia au Festival international du film documentaire Ji.hlava. Au micro de Radio Prague International, elle parle de la procession de sainte Lucie, tradition typique du village de son grand-père, et des interrogations qu’elle soulève aujourd’hui. Mais tout d’abord, elle revient sur l’émotion ressentie lors de la première mondiale de son premier film.
« C’est une sensation fabuleuse ! Après autant de temps de travail, c’est incroyable de pouvoir enfin partager son film avec le public. Et d’être ici pour la première mondiale, c’est une joie immense. »
Le titre tchèque de ton film est Ty, které byly Lucií, à savoir « Celles qui ont été des Lucie ». Nos fidèles auditeurs feront peut-être le lien avec une tradition tchèque disparue, qui se célébrait le 13 décembre, jour de la Sainte-Lucie. Néanmoins, dans la commune sicilienne de Savoca, où tu as une partie de tes racines, la fête des Lucia se célèbre pendant l’été. En quoi consiste cette tradition qui fait l’objet de ton film, et pourquoi a-t-elle lieu pendant l’été ?
« La fête consiste à choisir une fillette âgée de 6 à 12 ans qui doit s’astreindre à l’immobilité pendant environ deux heures, à savoir la durée de la procession, en position de prière et avec une branche de palme entre ses mains. Elle est tentée par un diable portant une fourche à cinq pointes et un masque en bois, et qui va tenter de la faire bouger pendant toute la procession. La fillette est portée sur l’épaule d’un homme avec une corde autour de ses hanches. Cette corde est symboliquement tirée par des bœufs et par des soldats romains, qui n’arrivent pas à la déplacer, évidemment. »
« Pourquoi cette tradition a lieu en été plutôt qu’en décembre ? C’est plus largement lié à la façon de faire sicilienne : en août, les paysans s’arrêtaient de travailler, et ils pouvaient donc organiser cette fête. »
C’est un film, ou plutôt une tradition qui soulève beaucoup de questions à notre époque… Toi-même, tu te souviens dans le film que petite, tu avais demandé à ta mère si tu pourrais un jour être une Lucia. Maintenant que tu es adulte, regrettes-tu de ne pas avoir pu le faire ?
« Non, je ne le regrette pas ! Je pense même que cette ‘interdiction’ – que ma mère n’appellerait pas ‘interdiction’ ; disons plutôt qu’elle a vu que je n’étais pas si intéressée que ça pour le faire, étant donné que cela impliquait beaucoup de sacrifices que je n’étais certainement pas prête à faire – et ce dialogue avec ma mère ont fait naître en moi beaucoup de questionnements sur cette tradition, que j’ai toujours regardée avec beaucoup de fascination. Et que je regarde avec beaucoup de fascination… Mais je vis ce paradoxe du regard de l’enfant que j’étais et de celui de la femme que je suis devenue, et qui voit tous les points critiques de cette tradition. »
Lucia l’insoumise... ou la docile ?
Pour expliquer ce paradoxe : d’après la légende, Lucia est une femme forte, inébranlable, droite dans ses bottes, décidée, têtue et qui ne se laisse pas marcher sur les pieds, et c’est ce rôle que les petites filles doivent jouer. Mais en même temps, pour beaucoup, elles n’ont pas vraiment leur mot à dire : elles ne parlent pas pendant la procession, bien sûr, mais pas pendant les préparatifs non plus. Tu es la seule personne à leur donner la parole, en fait ! Ton film met en évidence ce paradoxe, sans pour autant porter de jugement. Constates-tu une évolution de la perception de cette tradition très locale dans la commune où elle a lieu ? Est-ce qu’aujourd’hui, les regards y sont plus critiques ? Est-ce que moins de gens viennent y assister… ou non ?
« Aussi bien les images d’archives utilisées dans le film que mon ressenti de spectatrice de longue date me permettent de constater qu’il y a de moins en moins de monde à y assister. Notamment parce que la Sicile se dépeuple – comme le reste de l’Italie, d’ailleurs, qui est un des pays dans lequel la migration est la plus élevée, et j’en suis un exemple, puisque je vis en France ; or comme le réalisateur Vittorio De Seta le soulignait, pour qu’une tradition survive, il faut des personnes prêtes à la maintenir.. »
« Sinon, je ne pense pas qu’il y ait une prise de conscience de ce qui se passe ; néanmoins, il y a des petits changements notamment en ce qui concerne l’engagement financier de la famille, car faire jouer santa Lucia à sa famille, c’est un véritable engagement. Mais je ne suis pas certaine qu’il y ait une prise de conscience sur les sacrifices que cela comporte pour la fillette, ni sur le fait que ni son corps ni son consentement ne soit respectés… Je n’ai pas l’ambition que mon film change quoi que ce soit, mais j’espère que le moment venu, lorsque les protagonistes le verront, cela ouvrira les discussions. »
C’est ta première fois à Jihlava, et en République tchèque aussi, d’ailleurs. Comment se passe ce festival pour toi ?
« J’y reste vraiment trop peu de temps : arrivée hier, j’ai vu deux films aujourd’hui, mais je repars demain déjà ! Mais ce que je peux dire, c’est que l’ambiance du festival est incroyable, avec un public d’âge varié, et beaucoup de jeunes et d’étudiants. J’ai été très bien accueillie, et ce que je trouve intéressant, c’est qu’il y a des propositions cinématographiques très variées, avec des esthétiques pas forcément similaires. Et c’est ça la richesse d’un festival, selon moi : de pouvoir proposer un panel de films complètement différents, avec des manières différentes de faire du cinéma. J’ai adoré être ici ; j’aurais voulu y rester plus longtemps… Je vais sûrement y revenir ! »




