Cette année plus que jamais, le festival Ji.hlava met les pieds dans le plat
La 29e édition du festival international du film documentaire Ji.hlava débute ce vendredi dans la principale ville de la région de Vysočina. Parmi les quelque 300 films qui seront projetés cette année, une rétrospective intitulée « Jídlo a doba » (« L’alimentation et l’époque ») présentera des films tchèques des années 1950 aux années 1980 ayant pour sujet la nourriture, « un thème rassembleur plutôt que diviseur », pour citer le directeur du festival Marek Hovorka. Au micro de RPI, l’historien de l’alimentation Martin Franc – qui a sélectionné les films pour la rétrospective – détaille les caractéristiques de la production cinématographique documentaire alimentaire de la Tchécoslovaquie communiste. Mais tout d’abord, il revient sur la nourriture en tant qu’élément rassembleur chez les Tchèques, pendant la deuxième moitié du XXe siècle et aujourd’hui.
« On peut dire que pour les Tchèques, la nourriture a toujours été un thème important. C’est le sujet des conversations du quotidien, au travail, entre amis… Comme l’a indiqué une ethnologue finlandaise, la première chose qu’une mère tchèque demande à son enfant au retour de l’école, c’est ‘Qu’est-ce que vous avez mangé ce midi ?’ »
Dis-moi ce que tu manges ; je te dirai qui tu es
« Ce qu’on mangeait et comment on le mangeait reflétaient autrefois la hiérarchie dans la société ; la façon de se nourrir exprimait l’appartenance à un groupe donné ; c’était un symbole de statut très fort. Et selon moi, cela a conduit à quelque chose que l’on peut observer aujourd’hui encore : le dédain du milieu intellectuel pour tout ce qui a trait à la nourriture. Pour beaucoup d’intellectuels tchèques, aujourd’hui encore, être invité à une émission culinaire est quelque chose de déshonorant. Les émissions culinaires sont, pour eux, la preuve qu’une chaîne de télévision ne se consacre pas à la culture avec un grand C. Ce qui est tellement différent des pays tels que l’Italie ou la France, par exemple ! Pour ma part, j’aimerais que cette méfiance, ce désengagement de tout thème lié à la nourriture, évolue, et que les intellectuels tchèques aussi commencent à considérer la nourriture comme élément à part entière de la culture de la société. »
Pour en revenir au festival : cette sélection de 27 films tchèques qui y sera présentée se compose-t-elle de films destinés à la télévision, à objectif publicitaire ou informatif, ou bien de films artistiques ?
« La grande majorité des films sélectionnés sont des films à objectif promotionnel, et souvent commercial. Sans être des spots publicitaires à proprement parler, certains ont toutefois un caractère publicitaire : par exemple, la plus ancienne émission culinaire – diffusée par la Télévision tchécoslovaque de 1963 à 1970 – était en fait une production publicitaire à laquelle contribuait la Direction générale du commerce alimentaire… »
Des saucisses et des hommes
« Nous avons également choisi de nombreux films d’éducation populaire, de propagande, qui avaient pour objectif la lutte contre l’obésité, par exemple. Et bien évidemment, nous avons également cherché à y faire figurer des films à ambition artistique, des films dans lesquels la nourriture soulève certaines questions de société, montre comment elle vit… Là, je mentionnerais le film Lidé a párky (‘Les Gens et les saucisses’), du réalisateur Pavel Blumenfeld et qui, réalisé en 1948, montre un monde alors nouveau : celui des distributeurs automatiques d’aliments. »
« Parmi les films que nous avons choisis, celui qui est le moins directement lié au thème de l’alimentation, c’est Dukovany – vroucí kotel (‘La Centrale de Dukovany : une marmite bouillante’), réalisé en 1987 par Drahomíra Vihanová. Ce film artistique sonde la vie des personnes auxquelles on accorde le moins d’attention lors de la construction de la centrale nucléaire de Dukovany : les cuisinières de la cantine du chantier. »
Cette rétrospective de films tchèques couvre l’époque de la Tchécoslovaquie communiste, des années 1950 aux années 1980, donc. Quelles tendances et évolutions peut-on constater au cours de ces quatre décennies de films tchèques à thématique alimentaire ?
« On peut tout d’abord distinguer la production de la période allant de l’après-guerre – juste avant le coup de Prague en 1948 – jusqu’au milieu des années 1950. A l’époque, la réalité de l’alimentation était largement marquée par le système de rationnement qui, en Tchécoslovaquie, n’a pris fin qu’en 1953. Les films de cette époque cherchaient à montrer qu’il fallait utiliser au maximum les ressources disponibles, mais aussi que la société était parfaitement capable de s’en sortir avec cela. Les films cherchaient donc à rassurer les spectateurs. C’est par exemple le cas du film Přímou cestou (‘Par circuit direct’, 1948) de Ludvík Toman, qui est fait de séquences montrant qu’il y a de tout et en quantité suffisante, qu’il suffit juste de bien gérer cela. »
Rationnement et répression
« La deuxième tendance des films de cette période, c’est l’évocation de la répression envers les gens qui, d’une façon ou d’une autre, perturbent ce système de rationnement, à savoir les spéculateurs, les gens qui travaillent sur le marché noir. Là, je mentionnerais le film absolument choquant To jsou ONI (‘C’est EUX’, 1952) de Jindřich Ferenc, un exemple typique de film de propagande, basé sur des scènes tournées pendant le procès de faussaires de tickets de rationnement. Le style est le même que celui des procès politiques avec Rudolf Slanský, Milada Horáková, etc. Des interrogatoires extrêmement offensifs, agressifs, manipulateurs de la part du tribunal, du procurateur… C’est un film d’une brutalité inouïe. »
« Puis, dans la deuxième moitié des années 1950, la société s’ouvre un peu plus. Les films mettant l’accent sur l’économie des ressources y sont toujours dominants, mais leur esprit est quelque peu plus positif… Là, je mentionnerais le film Sváteční oběd (‘Le Repas de fête’, 1958) de Vladimír Voves, qui fait la promotion de la viande surgelée en montrant une ménagère qui veut préparer un repas de fête pour son époux, mais elle doit le faire avec de la viande surgelée, car il y a une pénurie de viande fraîche… Mais tout cela est montré dans le calme, dans un esprit didactique, sans aucune trace de répression. »
Publicité et obésité
« Les années 1960 apportent des changements majeurs. En effet, la gamme de produits disponibles s’élargit considérablement, et cela marque l’arrivée de la publicité. Car il y a désormais de la concurrence sur le marché, même si elle est minimale. On voit de plus en plus des éléments venant du monde occidental, qu’il s’agisse des émissions culinaires ou d’une volonté d’inclure l’humour dans la publicité, pour établir un lien positif avec le spectateur-consommateur. »
« A cette époque – qui dure jusque dans les années 1970 – on voit également apparaître de plus en plus de films de propagande traitant de la santé, et surtout d’un problème alors croissant : l’obésité. Cette problématique y est souvent abordée avec humour et exagération. Dans les années 1960 à 1980, c’était un vrai problème en Tchécoslovaquie. On peut même dire qu’après 1968 – avec la baisse de la motivation, de l’envie d’être performant au travail liée à la prise de conscience que ce n’était pas la qualité du travail, mais l’engagement politique qui influençait la carrière, et en parallèle de cela, la diminution du travail manuel – le problème de l’obésité s’est encore aggravé. »
« Une émission qui illustre parfaitement cette tendance, c’est Nebezpečný svět kalorií (‘Le Dangereux monde des calories’), diffusée dans les années 1970, et dont allons montrer un épisode à Ji.hlava. Elle était présentée par le médecin Rajko Doleček, qui œuvrait pour la lutte contre l’obésité. »
Censure et dessins animés
« La période des années 1970 est un peu compliquée, avec la censure qui touche également le domaine du film documentaire. En même temps, les éléments venant du monde occidental étant d’un seul coup limités, on constate qu’il y a moins de films intéressants sur la nourriture qu’auparavant. Il s’agit principalement de films descriptifs. »
« La publicité, elle, mise toujours sur l’humour. Il faut dire que les produits ne sont pas vraiment attirants, ni en matière d’emballage, ni en matière de contenu… Il était donc nécessaire d’avoir recours à l’art de la publicité, qui associait souvent dessin animé et moment de surprise : il fallait souvent attendre pour comprendre de quoi le spot faisait la publicité. »
« Au tournant des années 1970-1980, on constate un retour des films qui cherchent à prendre la mesure de la société. Je citerais par exemple l’émission télévisée Hovory o nemluvňatech (‘Discussions sur les nourrissons’) qui faisait intervenir des personnes célèbres – et pas uniquement des femmes : l’épisode que nous présentons fait d’ailleurs intervenir le chanteur de musique country Pavel Bobek, qui était célèbre à l’époque… Je pense aussi au film Pře o vepře (‘Le Procès du porc’, 1981), qui montre la relation si particulière et ambiguë des Tchèques avec la viande de porc : on y parle de la dangerosité d’une consommation élevée de viande de porc, très grasse, mais devenue symbole de la cuisine nationale. Parce que si elle manquait souvent sur les étals des boucheries dans les années 1960, dans les années 1970, la Tchécoslovaquie parvient à atteindre l’autosuffisance… Ainsi, s’il fallait citer LE plat de la période de la normalisation, ça serait évidemment l’escalope de porc panée ! Plat de fête par excellence, c’était aussi celui qu’on emportait en randonnée, car il peut être mangé froid ! »
Le retour des émissions culinaires
« Enfin, je finirai avec la période courte, mais intéressante que constitue la fin des années 1980. Non seulement la critique est de plus en plus présente dans les films documentaires, mais aussi on y retrouve des caractéristiques propres au monde occidental. Cela marque le grand retour des émissions culinaires, sauf qu’à la différence des émissions des années 1960, qui étaient animées par des cuisiniers professionnels, là, ce sont des célébrités qui font la cuisine. A Ji.hlava, nous allons présenter aux festivaliers deux extraits de l’émission Přijďte k nám na večeři (‘Venez dîner à la maison’), avec aux fourneaux le conférencier Vladimír Dvořák accompagné de l’actrice Jiřina Bohdalová, qui cuisinent un plat chinois. Car à l’époque, la cuisine chinoise était on ne peut plus à la mode ! Pour moi, c’est donc ce qui caractérise les films documentaires tchèques de cette époque : y figurent les impulsions consuméristes du monde occidental. »






