« Nous avons réussi à nous occuper, mais rebondir, je ne sais pas » : le bilan mitigé du tourisme francophone en République tchèque

Photo illustrative: tookapic/Pixabay, CC0

En République tchèque, l’industrie du tourisme s’efforce de s’adapter aux diverses restrictions en lien avec l’épidémie de coronavirus. C’est notamment ce que font Wine travel in Czech et Boheme trips, deux jeunes agences de voyages francophones.

Photo: Ľubomír Smatana / Czech Radio

Créée peu avant le début du confinement, l’entreprise Boheme trips, qui propose des voyages de pleine nature, devait à l’origine s’adresser principalement aux touristes français et belges, ainsi qu’aux tours opérateurs. Huit mois plus tard, le projet a été complètement remodelé par les restrictions liées au coronavirus et la chute de la demande. Wine travel in Czech, une autre agence de voyage spécialisée elle dans l’œnotourisme, a également tenté de s’adapter, entre dégustations de vin en ligne et vidéos d’œnologie sur internet.

« Pour l’instant, Boheme trips compte une cinquantaine de clients. Il y a de nombreuses dates de départ prévues en partenariat avec les tours opérateurs français, mais en ce moment, tout cela est au point mort. »

Entre le château de Karlštejn, le Paradis de Bohême, Cracovie et la Slovaquie, Boheme trips organise des voyages de quelques jours en Europe centrale. Mais créer une agence de voyages au début d’une pandémie mondiale n’est pas facile, comme nous le confirme Jérémie Sultan, fondateur du projet :

Karlštejn, photo: Klára Stejskalová

« Je travaillais pour des tours opérateurs français comme Terres d’aventure ou Atalante. En arrivant en République tchèque j’ai voulu rester dans ce secteur mais sur un projet plus local. »

« C´est pourquoi j’ai créé Boheme trips, je voulais être en relation directe avec des tours opérateurs français. »

« La pandémie a changé mon projet puisque, depuis maintenant huit mois, le voyage de groupes à l’étranger est au point mort, ce qui a poussé Boheme trips à se réinventer. Aujourd’hui, nous nous adressons principalement à la communauté francophone de Prague via l’organisation d’activités à la journée. Nous envisageons également d’autres cibles comme les entreprises situées sur le territoire tchèque.

En fait, le projet fonctionne pour le moment surtout avec des francophones expatriés à Prague  qui ont envie de découvrir la nature tchèque un peu différemment. »

Photo: Štěpánka Budková

Boheme trips propose avant tout des voyages basés sur la randonnée et d’autres activités de pleine nature comme le kayak, la via ferrata, le VTT ou encore les raquettes. Or, ces loisirs permettent de respecter les gestes barrières, contrairement au tourisme de masse selon Jérémie Sultan. C’est pourquoi l’agence réussit tout de même à s’en sortir :

« Nous sommes contraints de respecter les règles sanitaires en vigueur, c’est pourquoi Boheme trips fait confiance à des partenaires qui désinfectent leurs vélos, nous mettons à disposition du gel hydroalcoolique, etc. Nous avons la chance de faire des activités en pleine nature, donc nous ne sommes pas en milieu confiné, ce qui fait que l’organisation des voyages Boheme trips est toujours possible même pendant cette pandémie.

J’ai envie de créer un tourisme qui reconnecte les gens à la nature, avec un autre rapport au temps. Boheme trips propose des activités où l’on va plus lentement : la marche à pied, le vélo et le canoé-kayak par exemple. Pour moi, c’est important de s’inscrire dans une démarche un peu plus durable et la situation actuelle montre que nous devons envisager le tourisme différemment. »

Photo: Barbora Němcová

Des voyages en petits groupes avec un guide francophone expérimenté, la location de kayak ou vélos, l’hébergement et le transport : comptez au moins cinquante euros pour un voyage d’une journée avec Boheme trips, environ quatre-cent euros pour un voyage de trois jours. Jérémie Sultan affirme qu’il aimerait rendre plus accessible les escapades nature de son agence, mais cela reste impossible en ce moment, notamment à cause de la pandémie de Covid-19 :

« Pouvoir démocratiser les activités serait une bonne chose, mais économiquement cela reste compliqué. Il y a sûrement des solutions à trouver, mais c’est vrai que pour le moment Boheme trips s’adresse à des clients qui ont un pouvoir d’achat élevé. Il faut savoir que derrière chaque expérience Boheme trips se trouvent des guides compétents et souvent plusieurs prestations comme la location de matériel et la réservation d’un transport privé. Tout cela a un coût. Je comprends que pour certains ce soit compliqué financièrement de participer à nos voyages. »

Photo: Štěpánka Budková

Si le sur-mesure est devenu une véritable tendance au sein des agences de voyages ces dernières années, la pandémie de Covid-19 en a fait une norme en raison des imprévus. Isabelle Du Plessix, co-fondatrice de Wine travel in Czech, qui propose des activités oenotouristiques en plusieurs langues, a également dû s’adapter à la situation sanitaire :

« Nous travaillons avec ma collègue tchèque depuis trois ans sur ce projet et Wine travel in Czech existe officiellement depuis deux ans. Quand je suis arrivée ici, je pensais que la République tchèque était le pays de la bière, puis j’ai découvert qu’il y avait du vin, et je dirais même du vin de qualité. Le Covid nous a touchés de plein fouet. Après ces deux ans de travail, Wine travel in Czech était en pleine croissance, nous avions des clients originaires du monde entier : des Américains, des Européens, des Français, etc. Tout s’est écroulé en mars, toutes nos réservations s’annulaient progressivement. Ça a été un choc, une épreuve. Nous avons mis quelques semaines à nous en remettre et nous nous sommes questionnées sur l’avenir. »

« Finalement, nous avons décidé de toucher la clientèle locale et notamment la communauté française de Prague. C’est pourquoi nous avons créé des tours pour eux. Nous leur avons fait découvrir les vignobles de Troja, sur le court terme nous nous sommes reconvertis dans les cours d’œnologie. Nous avons mis en place une classe de six sessions pour apprendre à connaitre le vin ; c’est-à-dire apprendre la manière de le goûter, son histoire et les processus de fabrication. Nous faisons désormais beaucoup de dégustations sur une seule session, la prochaine est par  exemple sur le pinot noir tchèque. »

Grébovka, photo: Archives de Radio Prague

Si à l’origine Wine travel in Czech organise des visites des vignobles de Prague, des voyages en Bohême à Kutná Hora ou en Moravie du Sud, l’agence a innové pour faire découvrir le vin tchèque et le patrimoine viticole à ses clients, en particulier pendant le confinement au printemps :

« Tout a été annulé, nous avons donc fait une dégustation de vins en ligne. C’était très sympathique. Nous demandions à chaque participant d’avoir un pinot noir et un ryzlink. L’objectif était d’apprendre à nos clients à déguster du vin, à travers l’odeur entre autres. Chacun avait un vin différent et nous leur demandions de critiquer ou en tout cas de décrire ce vin en toute honnêteté. Nous avons également tourné des vidéos, notamment dans le parc de Grébovka : je montrais ce qu’il y avait dans ces vignobles. Nous avons aussi fait des vidéos pour présenter Wine travel in Czech. »

Mais la créativité de Wine travel in Czech ces huit derniers mois n’a pas suffi à redresser les finances de l’agence selon sa co-fondatrice Isabelle Du Plessix :

« Nous avons réussi à nous occuper, mais rebondir, je ne sais pas. Nous avons toujours un manque à gagner terrible : il n’y a en ce moment que des annulations et pas de réservations. Cet été nous avons organisé quelques tours avec des expatriés. Nous sommes allés en Bohême et en Moravie du Sud. Mais cela ne remplace pas ce que nous avons perdu. Nous avons reçu une aide gouvernementale, ce qui nous a permis de refaire notre site. Mais pour le moment, ce que nous gagnons nous permet tout juste de payer nos frais fixes. »

« Nous sommes encore optimistes pour l’avenir mais à long terme seulement. En attendant, il faut avoir les reins solides et nous faire connaître, garder notre marque, faire de l’optimisation sur notre site internet. Mais nous ne pouvons pas encore compter sur les touristes à court terme.

Photo: CzechTourism

« Nous avions une croissance de 100% et l’année 2020 s’annonçait vraiment excellente. En moyenne, au mois de septembre, nous organisions trois à six tours par semaine, ce qui était un début, cette année nous n’en avons organisé aucun. Concernant les dégustations, nous en avons fait deux en septembre 2020, mais cela ne compense pas nos pertes. Nous pensions que nous allions doubler le nombre de tours cette année en passant à une trentaine dans le mois, finalement nous n’en avons eu aucun. Le mois de septembre a vraiment été catastrophique. C’est pour ça que nous comptons sur la communauté francophone de Prague pour nous aider et assister à nos cours d’œnologie. »

Boheme trips fait appel à cinq guides francophones, dont Jérémie Sultan. Ils ne sont pas salariés, car il n’y a pas assez de clients et donc de voyages. Du côté de Wine travel in Czech, les deux associées n’ont toujours pas de salaire fixe. Il s’agit dans les deux cas de petites structures, les grands espaces ouverts dans lesquels ont lieu les escapades de Boheme trips et les voyages dans des vignobles organisés par Wine travel in Czech ne permettent pas une circulation active du virus. Un des objectifs de ce tourisme local est aussi de limiter l’empreinte carbone des participants. Des VTT, du vin et des masques, voilà le tourisme de demain ?

Pour plus d’informations sur Boheme trips : https://www.bohemetrips.com/

Et sur Wine travel in Czech : https://winetravelinczech.com/