Orbis Pictus de Comenius, le « best-seller » du XVIIe siècle enfin traduit en français
Près de 250 ans avant la première édition du Petit Larousse illustré, un livre d’images avec leur description rencontrait un succès fou en Europe : Orbis sensualium pictus du pasteur, philosophe et pédagogue originaire de Moravie, Jan Amos Komenský, dit Comenius. Un ouvrage destiné aux enfants « révolutionnaire », comme le souligne son traducteur français Lucien X. Polastron. La toute première version française est en effet récemment sortie aux éditions Les Belles lettres, l’occasion pour en parler avec l’auteur de la traduction.
« C’est en fait un best-seller du XVIIe siècle et le premier livre illustré pour les enfants. Il y aurait beaucoup de choses à dire au sujet de Comenius : la grande surprise c’est que qu’il s’agit un théologien austère, mystérieux, pas très rigolo, et qu’il y a eu une idée absolument géniale, révolutionnaire, de faire ce livre illustré. Pourquoi illustré ? Parce que son opinion, c’était que l’enseignement qui était jusqu’alors régi par les Jésuites, était un enseignement hors sol, c’est-à-dire hors de la réalité théorique, verbale, verbeux, etc. Et donc lui, il a eu l’idée de partir de la réalité des choses, ce qui est tout à fait originale pour l’époque. Au départ, ce n’était pas un livre illustré, il en a fait une théorie d’abord, qui s’appelle la Grande Didactique, et qui a été un best-seller aussi, qui se vendait plus que la Bible. Il y professait premièrement qu’il fallait qu’un enfant soit instruit par sa mère jusqu’à six ans, qu’elle lui montre les choses de la vie et qu’elle les lui nomme : tout est parti de là. Ensuite, il a fait un programme beaucoup plus sophistiqué, qui va jusqu’à l’académie. Il trace comme ça la vie des jeunes gens jusqu’à un moment où ils seront parfaitement complets dans leur tête et dans leur corps. »
C’est d’autant plus intéressant qu’à cette époque-là, on ne portait pas forcément la même attention à l’enseignement à destination de enfants. Avec ce livre, l’idée est de montrer aux plus petits et aux plus jeunes, comment est le monde. C’est assez révolutionnaire.
« C’est tout à fait révolutionnaire pour l’époque, pour l’Europe, pour tout le monde. C’est-à-dire que jamais on n’avait imaginé que le rôle de la mère avec l’enfant était primordial, et que tout partait de là. Et que si ça avait été raté, avant les six ans de l’enfant, ça partait un peu de travers. C’est donc tout à fait nouveau. Jusqu’au XIXe ou XXe siècles, on ne pensait pas à ce genre de choses. Et soudain, Comenius, ce pasteur avec sa grande barbe, un peu rédhibitoire, dit des choses très naturelles. Ensuite, au cours de sa vie, il a été sollicité, vous le savez, par tous les grands de ce monde. Richelieu, Harvard, aux États-Unis, le voulaient comme directeur d’institutions. À Londres, on le voulait pour diriger l’éducation nationale. Il y est allé, mais ensuite, il y a eu la guerre civile, donc il n’a pas pu le faire. Ensuite, il a fait une espèce de retraite. Il faut dire que c’était un homme traqué par les Habsbourg. Sa tête était mise à prix. Donc, il est allé de principauté en principauté jusqu’à la Suède et jusqu’à Amsterdam, où il a fini sa vie. Et là, il a eu l’idée de faire les illustrations de son livre, La Grande Didactique, et de faire une espèce de dictionnaire de l’existence avec toutes les choses de la vie et avec toutes les actions qu’on pouvait avoir sur ces choses. Donc, il y a les métiers, bien sûr, les objets, la nature, etc. Ce qui est très beau, c’est qu’il a fait faire 152 illustrations, une par petit chapitre, deux pages chacune. Et ces illustrations sont très humoristiques et très captivantes. Ce qui nous séduit le plus, en fait, c’est leur côté synoptique. C’est-à-dire qu’on mélange un petit peu tout. Il y a les objets mélangés à la nature, mélangés aux hommes, etc. Et tous les objets, tout ce qui est présent, tous les détails de l’image sont numérotés. »
C’est en effet très beau et cela fait penser aux albums d’images pour enfants qu’on a connus, ou au petit Larousse illustré. Le livre est présenté en version bilingue, avec à droite la version latine et votre traduction française, à gauche les illustrations. Et en effet les mots sont numérotés. On a par exemple les oiseaux aquatiques, avec le cygne blanc, l’oie, le canard. A côté de chaque animal, il y a un petit numéro qui renvoie au numéro se trouvant sur l’illustration à côté. C’est vraiment très pédagogique. C’est-à-dire que même si l’enfant ne sait pas lire, la mère, le parent, peut lire le texte et lui montrer avec le doigt chaque animal sur l’image.
« Exactement. L’enfant reconnaît instinctivement l’objet qui est montré. S’il y a une vache, il sait reconnaître une vache. Et on va lui apprendre le mot, évidemment en latin, puisque c’était la langue officielle de l’époque, en quelque sorte. Et ensuite, dans une traduction. Elle a été d’abord faite en tchèque. Ensuite, ça a été en allemand. Et puis, ça a fait boule de neige dans toutes les langues, excepté le français. »
Comment se fait-ils que le livre n’ait jamais été traduit en français ?
« En fait, on pouvait le lire en anglais, à la rigueur, ou en espagnol, en italien, ça a été fait aussi. J’ai l’impression qu’il y a eu une espèce de censure de la part de la France, bien que Richelieu ai eu l’idée d’utiliser Comenius pour diriger l’éducation nationale. Comenius n’a finalement pas voulu. Il ne connaissait pas le français, c’est pourquoi il a refusé de le faire. Et j’ai l’impression que la France s’est un peu vengée de lui, en laissant tomber son existence et sa production. »
Rappelons que Jan Amos Komenský, qui est né en Moravie, était théologien, philosophe, grammairien, pasteur. Il était membre du mouvement réformateur des Frères tchèques, héritiers de l’église ussite du XVe siècle. Il a subi de plein fouet les conséquences de la bataille de la Montagne Blanche et de la reprise en main de la région par les Habsbourgs. Il a dû fuir les pays tchèques en raison de sa foi. Il a d’ailleurs perdu sa famille dans ces événements. On retient souvent qu’il est mort à Amsterdam, mais en réalité il n’a cessé de sillonner l’Europe, de voyager en homme de la Renaissance, en n’étant jamais à un seul endroit même si ce sont circonstances qui l’ont poussé à avoir cette vie nomade. Ce qui ne l’a pas empêché de produire énormément de textes et d’ouvrages.
« 257, effectivement. Il a beaucoup changé de place en effet, d’abord, parce que sa tête était mise à prix, il était traqué. Il a perdu à la fois sa femme, ses enfants, tous ses biens – et sa grande bibliothèque deux fois dans son existence. C’est-à-dire qu’on ne peut pas être plus traqué que cela. Il allait de principauté en principauté, parce qu’il y avait quand même des sympathisants du protestantisme, où il était quand même bien accueilli et où il essayait de produire son œuvre. Ce qui est curieux, c’est qu’il a un peu échoué dans la réalisation de l’œuvre qu’il pensait la plus importante : la pandophie, c’est-à-dire une philosophie générale du monde, de l’univers et de l’existence. Il n’a pas réussi à le faire, c’est la raison pour laquelle il a longtemps été considéré comme un pédagogue avant d’être un philosophe. C’est une grave erreur qui a été commise par la plupart des gens qui le subventionnaient. Mais surtout, il a réussi quand même à faire quelque chose de très important pour l’histoire du livre : il a écrit un texte peu connu mais qui a eu un énorme succès à l’époque, qui s’intitule ‘Le labyrinthe du monde et le paradis du cœur’. C’est un texte littérairement très intéressant parce qu’il décrit le monde comme une horreur absolue, où il se passe des choses atroces, inacceptables et absurdes. Il est dirigé contre les dirigeants. Ensuite, il dit que la seule façon d’y échapper, c’est de se replier sur soi-même car c’est là que trouve le paradis du cœur. Ça a un côté très zen. C’est la raison pour laquelle on peut dire qu’il a un aspect révolutionnaire, même littérairement. D’ailleurs, la description qu’il fait dans la première partie de ce texte du labyrinthe a été repris ensuite par Kafka, Kubín, Hašek et divers auteurs de science-fiction qui se sont régalés à reprendre les idées de Cominus, sans le dire bien sûr, pour décrire ce qu’on appelle des dystopies. Donc, il est révolutionnaire plusieurs fois. »
En effet. Revenons sur les différents chapitres qui décrivent le monde. On y trouve de tout. La maison, l’écurie, le potier, l’échoppe du barbier - autant de choses qui faisaient partie du quotidien des gens de l’époque. On a aussi la nature, les fleurs, les métaux. Et puis, c’est vraiment inscrit dans une époque parce qu’on trouve, par contre un chapitre qui est quand même assez drastique, surtout si on pense que c’est destiné aux enfants. On y trouve en effet les supplices des criminels qui décrivent les punitions et les châtiments corporels pour les crimes qu’ils ont commis. Il y a en même temps des choses plus spirituelles, parce qu’on y décrit aussi les principales religions monothéistes : le judaïsme, le christianisme et ce qu’il appelle le mahométisme. C’est vraiment très complet et cela se présente comme un petit livre qu’on peut emporter avec soi pour observer le monde…
« C’est ce qu’on appelle un vademecum. Mais vous remarquerez qu’il ne prend pas les enfants pour des bébés définitifs : il leur montre en effet les supplices, il montre les femmes nues, il montre des choses impensables pour cette époque-là. Aujourd’hui, on cacherait les supplices aux enfants, on essaie de les empêcher de grandir, de manière générale, que ce soit à l’Éducation nationale ou dans de très nombreuses familles, ce qui est tout à fait regrettable. Mais Comenius a cette élégance de tout montrer. Donc, il faut vraiment reconnaître qu’il a été unique dans l’histoire. »
Vous parlez dans l’introduction de son rapport à l’enseignement et de la façon don, selon lui, t on devrait transmettre la connaissance aux enfants. Vous dites : « l’invention des groupes de niveau l’aurait horrifié ». En fait, il estimait que tout enfant pouvait avoir accès à la connaissance, tout simplement.
« Encore une fois, c’est remarquable qu’il ait pensé à dire, parce qu’il l’écrit très clairement, qu’il faut mélanger les garçons et les filles. S’il y a des enfants déficients, eh bien, il faut absolument qu’ils soient intégrés au groupe. C’est la seule façon pour eux de s’en sortir d’après lui. Et naturellement, pour lui, les riches et les pauvres, les nobles et les roturiers sont tous mélangés. C’est absolument incroyable pour le XVIIe siècle. Or aujourd’hui, on fait le contraire en créant ces fameux groupes de niveau qui seraient pour lui une horreur absolue. C’est le contraire de ce en quoi il croyait. »
Vous disiez que c’était un best-seller à l’époque. Est-ce qu’on sait à combien d’exemplaires ça a été imprimé et distribué ?
« Non, c’est impossible. Il n’y avait alors pas les droits d’auteur. Il n’y avait pas d’éditeur non plus, en fait. Il n’y avait que l’imprimeur. Le livre s’est publié, je crois, à 50 éditions dans les 100 premières années. Chaque imprimeur a décidé de le faire, et l’a donné à traduire, plus ou moins bien. D’ailleurs, il y a certaines éditions qui sont complètement fausses, un italien en particulier. Il y a eu un petit peu de français à un moment, dans une édition quadrilingue, c’est-à-dire dans quatre langues en plus du latin. Et naturellement, comme il y avait très peu de place, le texte en français est assez ridicule par moments. Je crois qu’il a en fait été traduit par celui qui a traduit l’italien et qui était un Italien et qui ne connaissait pas très bien le français et pas très bien le latin non plus. Donc cette édition est assez défectueuse. Mais surtout, ce qu’on voit, c’est une prolifération des éditions de ce livre ce qui explique qu’on dit que ça s’est vendu au moins autant que la Bible en plusieurs années. »
La condition étant tout de même de savoir lire. Donc ce n’était peut-être pas non plus abordable par toutes les couches de la société. Il ne fallait pas être illettré pour posséder et lire ce livre.
« Bien sûr. Je ne sais pas très bien ce qu’il faut dire à ce sujet-là, mais le fait qu’il y ait eu tellement d’éditions et tellement de quantités de livres imprimés montre que ce n’était pas un livre pour l’élite. La traduction et les images numérotées int fait que ce livre a eu un succès – on peut le dire – populaire. »
En traduisant cet ouvrage, est-ce que vous avez eu l’impression d’avoir un peu accès à la personnalité de Comenius ? C’est un ouvrage savant, mais est-ce que l’auteur y transparaît un peu ?
« Alors, pas du tout, parce qu’il était extrêmement austère et secret. Donc, à aucun moment, dans tous les textes que j’ai lus, les commentaires qui ont été faits, les diverses éditions critiques qui ont été faites, je n’ai vu que quelqu’un avait trouvé un détail quelconque sur sa vie privée, sur sa vie de tous les jours. En revanche, on voit qu’il a de gros défauts intellectuels – de notre point de vue aujourd’hui. Il a détesté Descartes, il a critiqué Galilée, il a critiqué Copernic, pour une raison tout à fait difficile à accepter aujourd’hui, qui était que pour lui la science sans Dieu n’existe pas. C’était le gros défaut de Comenius – et pourtant, il reste sympathique par tous les autres côtés, par cette façon de voir l’enfance comme quelque chose de très précieux, qu’il faut savoir ménager et éduquer avec énormément d’attention. C’est quelque chose de vraiment très touchant de sa part, d’autant plus qu’il a perdu ses enfants. A dix ans, il n’avait par ailleurs plus ni père, ni mère, ni même ses deux sœurs. Donc, il s’est très tôt retrouvé orphelin. Je pense que c’est peut-être cela qui a déterminé son existence. Cela l’a amené à être cet homme très riche, très rigoureux, très droit, et qui suit une pensée de façon absolument inimitable. »
Dans quelle mesure la pensée réformatrice, réformée, a-t-elle inspiré sa vocation pédagogique de transmission et de partage des connaissances ?
« L’enseignement de Jan Hus, et des Frères tchèques, était qu’il fallait aller contre les méfaits de l’Église catholique. C’était une ouverture d’esprit dans une époque, qui était, à mon avis, assez rétrograde par ailleurs. Donc, on peut dire, effectivement, que le protestantisme a été une base énorme pour la pensée de Comenius. »
Une dernière question, plus personnelle. Qu’est-ce que ce travail et la découverte de ce texte vous ont apporté à vous, en tant que traducteur ?
« C’est très simple : je suis retombé à l’enfance. D’autant plus qu’il m’a fallu revenir sur quelque chose que j’avais oublié depuis une soixantaine d’années au moins : le latin. Il a fallu que je me remette au latin – et à un latin défectueux, celui du XVIIe siècle, pour lequel on n’est pas tellement aidé par les grands dictionnaires comme le Gafiot. Cela a donc été un très gros effort de compréhension sur le texte latin et de transposition. Ce qui a également représenté un effort complémentaire, c’est de faire du ligne à ligne : c’était une décision absolue de mon côté, et l’éditeur a été d’accord avec moi. Comme vous l’avez vu, les textes en latin sont sur des lignes de 1, 2, 3 mots maximum. Donc, la phrase s’étale sur plusieurs lignes successives. Il a donc fallu faire du mot à mot de façon à ce que la phrase soit compréhensible, et avec les numéros évidemment qui permettent de reporter immédiatement à l’image dont il est question. De ce côté-là, je trouve que l’idée de Comenius, en plus d’être quelque chose d’extrêmement intellectuel et philosophique, c’est très pratique, c’est très terre-à-terre, c’est incroyablement réaliste de sa part. C’est donc vraiment un chef-d’œuvre. Heureusement, Les Belles lettres, mon éditeur a très bien compris cela et il a accepté d’en faire en faire un fac-similé de l’édition du XVIIe siècle. »






