Paternoster - une ingénieuse invention très prisée par les Tchèques

Le directeur Vaclav Kasik

L'arrêt du paternoster - cet ascenceur multi-cabines sans porte qui ne s'arrête jamais - a fait l'objet d'une cérémonie solennelle, et même costumée. A 17h mardi, le directeur de la radio, Vaclav Kasik, a éteint cette machine qui reste un symbole du bâtiment historique de la radio publique:

Le directeur Vaclav Kasik
« Tel un chirurgien je vais provoquer l'infarctus de cette machine qui fonctionne depuis 1932. Je suis content que ce soit le plus ancien paternoster encore en fonction dans le pays. Après sa rénovation et réparation, il sera remis en service. Mon prédecesseur m'a reproché d'être celui qui va éteindre le paternoster. Mais je vous déclare ici que je ne l'éteins que pour qu'il soit rallumé dans deux ans ou deux ans et demi dans un meilleur état. C'est un peu de l'humour régressif mais c'est aussi un moment plein d'émotion, parce que les fois où cet ascenceur n'a pas fonctionné dans notre histoire, on sait ce qu'il s'est passé ici... »

Le directeur Vaclav Kasik
Vaclav Kasik faisait ici référence aux épisodes tragiques de l'histoire du bâtiment, en 1945 et 1968. Alors un peu d'histoire justement : le paternoster a été inventé en 1884 par un Anglais, un certain J. E. Hall. Son invention a d'abord été nommée l'ascenceur cyclique, ce qui paraît somme toute logique. Et puis la machine a pris l'appellation de paternoster, et là, tout le monde se demande pourquoi.

Paternoster, « Notre Père » en latin, c'est la prière que récitent les chrétiens sur un chapelet. Le chapelet, voilà l'analogie faite, les cabines du paternoster étant les grains du chapelet. Un peu tiré par les cheveux le coup du chapelet ? D'autres pseudo-experts avancent que les deux cabines côte à côte peuvent ressembler à un confessionnal, avec d'un côté le prêtre et de l'autre le pénitent à confesse, qui en sortant doit souvent réciter plus d'une fois le « Notre père ». Bon, personnellement, cette théorie me paraît plus vraisemblable, mais on m'a maintes fois répété qu'elle ne valait pas tripette.

David Kabele
En tout cas, le paternoster a bien été inventé en 1884. Et David Kabele, un vrai expert cette fois-ci, nous a parlé de l'histoire du paternoster à Prague et dans la région :

« La plupart des paternosters ont été faits ici dans la première moitié du XXe siecle, pendant la première république tchécoslovaque, à l'époque où les pays tchèques connaissaient un âge d'or. En Allemagne et en Grande Bretagne, énormément de paternosters ont été fermés pendant la seconde moitié du XXe siècle, parce qu'ils étaient prétendumment dangereux. Mais ici ils sont restés parce que les communistes n'avaient pas vraiment peur des normes européennes. Ce n'est que dans les années 1990 que certains ont été fermés mais heureusement la tendance est aujourd'hui à les conserver, à les restaurer et à en faire des monuments historiques. »

Aujourd'hui il reste environ 70 paternosters sur le territoire tchèque. Il en reste plusieurs dans le centre de Prague, notamment dans l'immeuble du Lucerna, au ministère de l'Industrie, ou dans l'immeuble du YMCA. Et David Kabele est tellement passionné qu'il les visite et les emprunte tous, pour les référencer sur son site internet, http://paternoster.archii.cz.

En 2004, avant 2004 même, les employés de la radio n'avaient qu'une seule crainte. De nombreuses rumeurs ont circulé à Prague sur ce qui allait devoir changer avec l'adhésion du pays à l'UE et tous ce que les technocrates bruxellois allaient encore inventer pour changer les bonnes habitudes. Parmi ces rumeurs, la mort annoncée du paternoster, voué à un tragique destin pour sa non-conformité aux normes européennes. Bon, c'est vrai, les Tchèques ont dû changer quelques habitudes : ils ne peuvent plus appeller leur rhum « rhum », mais doivent l'appeler « Tuzemak ». Ce sont des choses qui arrivent... Mais le paternoster a survécu ! Il a survécu à l'entrée dans l'UE et il va survivre aux travaux de rénovation de la radio, et va même se faire une nouvelle beauté. Pour le plus grand plaisir de David Kabele, pour qui le paternoster n'est pas qu'une série de cabines qui montent et qui descendent, bien au contraire :

« Certainement que les paternosters ont un côté spirituel. Il est dit que les paternosters mettent la vie humaine en perspective. Cet ascenceur, c'est comme la vie. Des fois les choses vont mal, tout va de mal en pis et vous vous enfoncez vers le bas. Et puis, à un moment votre chemin fait un demi-tour et vous remontez la pente à nouveau, et tout va pour le mieux, puis de nouveau vous ressombrez avant de vous être aperçu de quoi que ce soit. »

C'était David Kabele, expert en paternoster et à ses heures philosophe, et je pense qu'il est bon de se quitter sur cette dernière et profonde réflexion. En espérant que si la vie ressemble vraiment à un paternoster, vous aurez plus de phases ascendantes que descendantes...