Prix Nobel de chimie : le Tchèque Martin Jínek a collaboré au développement des ciseaux moléculaires

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Certes, c’est un duo 100% féminin qui, pour la première fois, a remporté un prix Nobel scientifique, comme l’ont souligné les médias internationaux mercredi suite à l’annonce des lauréates. Mais c’est vite oublier qu’aux côtés de l’Américaine Jennifer Doudna et la Française Emmanuelle Charpentier, un homme, et en l’occurrence un Tchèque, a également étroitement collaboré au développement des ciseaux moléculaires CRISPR-Cas9 qui prétendent à révolutionner la génétique. « Je me suis trouvé au bon endroit au bon moment », constate modestement le biochimiste Martin Jínek. Portrait.

Originaire de Třinec, ville située en Moravie-Silésie et connue pour ces aciéries, ses clubs de hockey et de football, le scientifique Martin Jínek, 41 ans, est lui aussi un passionné de sport, plus particulièrement d’expéditions en haute montagne. Il joue aussi de la guitare basse, et ce depuis ses études de chimie à l’Université de Cambridge. A l’école primaire déjà, ce fils d’une pédiatre et d’un informaticien s’était rapidement démarqué de ses camarades de classe grâce à son talent pour les sciences naturelles, qui lui a ensuite permis d’obtenir une bourse d'un lycée britannique.

Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna, photo: ČTK/AP/Henrik Montgomery

Son diplôme de Cambridge en poche, Martin Jínek a ensuite passé son doctorat au Laboratoire européen de biologie moléculaire de Heidelberg, en Allemagne, et son post-doctorat à l’Université de Californie à Berkeley, au sein du groupe scientifique dirigé par Jennifer Doudna. Cette collaboration a été décisive pour la carrière du jeune chercheur tchèque : en 2012, le trio composé de Jennifer Doudna, d’Emmanuelle Charpentier et de Martin Jínek publie dans la revue Science un article sur leur sensationnelle découverte : les ciseaux moléculaires désignés sous l’appellation CRISPR-Cas9.

ADN, source: geralt/Pixabay, CC0

La technologie permet de sélectionner l’ADN des cellules et d’y glisser un gène externe, doté des propriétés souhaitées. Un outil  moléculaire qui permet de « réécrire le code de la vie » et qui pourrait, par exemple, contribuer à améliorer l’agriculture, à trouver des traitements efficaces contre le cancer ou peut-être même, dans un horizon plus éloigné, à vaincre les maladies génétiques.

Dans un entretien publié dans l’édition de ce jeudi du quotidien tchèque Deník N, Martin Jínek a raconté :

« C’est la simple curiosité qui a été le moteur de nos recherches. Nous cherchions à comprendre comment les bactéries se défendent contre les virus. La découverte d’un outil qui permet de modifier l’ADN dans des plantes, des animaux et même des hommes, est un bonus dont nous n’avions pas rêvé, quelque chose d’absolument inattendu. Nous étions presque choqués par le succès de cette technologie et par l’enthousiasme de nos collègues des autres domaines qui l’ont développée. »

Aujourd’hui professeur de biochimie à l’Université de Zurich, Martin Jínek refuse cependant toute modification génétique à des fins non thérapeutiques qui consisterait par exemple à créer des « bébés sur mesure ».

Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna, photo: ČTK/AP/Susan Walsh

Conformément aux règles, le chercheur tchèque a  été tenu de céder les droits de la découverte qu’il a coréalisée à sa professeur Jennifer Doudna. S’il ne figure donc pas parmi les lauréats du prix Nobel de chimie 2020, il n’en reste pas moins un des six co-auteurs de l’étude à l’origine de la mise au point des ciseaux moléculaires. Il explique :

« Avec mon collègue Krzysztof Chylinski, nous partagieons la première place parmi les auteurs de l’étude. Dès le début, ce projet  a reposé sur la collaboration de deux laboratoires dirigés par Jennifer Doudna et Emmanuelle Charpentier. Dans chaque équipe, il y avait une personne qui effectuait des expériences. A Berkley, c’était moi, tandis que mon collègue Krzysztof effectuait le même travail dans l’équipe d’Emmanuelle Charpentier. C’était un travail d’équipe, mais une partie du projet m’a été entièrement confiée, que j’ai donc effectuée seul. Bref, je me suis retrouvé au bon endroit au bon moment. »

Installé en Suisse, Martin Jínek a refusé, il y a quelques années, de rejoindre le prestigieux centre scientifique tchèque CEITEC, situé à Brno. A la tête d’un groupe de recherches à Zurich, il se consacre à l’étude de l'ARN et des protéines. Son témoignage figure parmi les portraits des vingt-huit scientifiques tchèques qui seront bientôt publiés sous forme de livre aux éditions N media.