Proposition d’emprunt à la langue tchèque : TRAPAS !

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Salut à tous les tchécophiles de Radio Prague – Ahoj vám všem, milovníkům češtiny Radia Praha ! Cette semaine, nous vous proposons d’évoquer une notion tchèque intraduisible en français. Et qui, à notre sens, fait cruellement défaut à la langue française. C’est pourquoi nous vous proposons, après vous l’avoir expliquée, de la diffuser sans modération…

« Trapný », un des adjectifs les plus savoureux de la langue tchèque, est un concept intraduisible. «Trapný », au masculin, « trapná », au féminin, « trapné », au neutre et au pluriel, « trapnost »étant un nom commun décrivant l’état en question, « trapas »étant une situation particulièrement « trapná »… Mais de quoi s’agit-il ? Quelques traductions s’en approchent, permettant au francophone de se faire une idée : « embarrassant », « gênant » ou encore « honteux »… Mais « trapný » est bien plus. « Trapný » permet à celui qui l’utilise d’exprimer l’autodérision ou la dérision, selon la situation.

Exemple : c’est l’histoire contée par un ami à qui j’ai demandé de préciser le sens du mot. « C’était l’hiver, à la campagne, nous étions juste sortis un instant de la petite maison de campagne pour prendre un verre au bar du village. Une copine était là, elle avait juste enfilé rapidement un manteau en sortant du lit. Apparemment, elle n’en était pas vraiment consciente, puisqu’elle a enlevé son manteau pour aller demander le menu, exhibant ainsi à tous les habitués du comptoir son joli soutien-gorge… ! Ca, c’est une situation tout à fait « trapná »». Cet exemple est tout à fait éclairant sur la notion de « trapný » : en effet, l’anecdote contée n’a rien de dramatique, elle est même plutôt cocasse, et on imagine toute la compagnie et même la copine en question en rire, encore maintenant. Sans l’existence du vocable « trapný », la jeune fille aurait été forcée de décrire la situation comme « une honte ! » ou « extrêmement gênante »… Peut-être aurait-elle alors pris plus à cœur l’affront de cette situation à sa propre dignité. Le mot « trapný » lui permet de relativiser sa honte.

L’anecdote relatée est caricaturale, elle permet de se faire une idée de la notion de « trapnost ». L’adjectif est cependant utilisé beaucoup plus largement, décrivant toutes sortes de situations, de la plus anodine à la plus handicapante… C’est pour les situations les plus délicates que l’emprunt du mot « trapný » aurait véritablement un sens en français. En effet, ce mot a le pouvoir incroyable de relativiser la situation, l’utilisateur prenant conscience, au moment de le prononcer, du fait qu’il existe toutes sortes de situations embarrassantes, et que finalement, la meilleure réaction est peut-être d’en rire, ou au moins de la décrire teintée d’ironie, d’autodérision. Finalement, l’utilisateur du mot « trapný » ne peut pas se prendre trop au sérieux, et c’est là que réside son véritable charme. Ce mot reflète-t-il un trait de caractère des Tchèques, de cette sagesse locale consistant à éviter de prendre les situations courantes trop au sérieux pour s’en protéger, de la même façon que la solution proposée, « to neřeš! » - « ne le résous pas ! », que nous avons évoquée dans une émission précédente ?

Quoi qu’il en soit, l’émission serait incomplète sans un exemple moins cocasse. Une bourde prononcée lors d’un entretien d’embauche, aux conséquences peu enviables, peut par exemple être qualifiée de « trapná ». Là où le Français prendrait sa tête dans ses mains ou lèverait les yeux au ciel en s’exclamant « la honte ! », le Tchèque possède le mot ultime qui lui permet de continuer sa journée sans se soucier outre mesure du lendemain : « trapas ! ». Précisons enfin que, par extension, l’adjectif « trapný » a tendance à être utilisé à toutes les sauces, qualifiant ici un film ou un livre, là une politique ou une émission de télévision… Exprimant alors l’idiotie ou le manque d’intérêt de la chose décrite, mais toujours avec cette pointe d’ironie teintée de bienveillance.

Il va sans dire qu’à la tentative d’interviewer des Tchèques francophones pour obtenir plus de détails, ou leur sentiment, sur le concept de « trapnost », je me suis heurtée à des réactions plutôt évidentes, finalement : « Ah non, désolé, c’est trop « trapný »… »

Pour finir, une proposition : améliorons la langue française, empruntons « trapný » aux Tchèques ! Il est suggéré de franciser l’adjectif, afin de le rendre plus prononçable pour tous. La proposition la plus satisfaisante est simple et efficace : « trap’ ». Bientôt, on s’étonnera de l’origine tchèque d’expressions populaires comme : « j’ai passé une soirée si trap’ »… ou encore « il est sympa, mais un peu trap’ ». Ceci se décline évidemment en « trapitude », « trapophilie »… bref, avis aux inventifs ! Et dédicace spéciale à tous les « trapophiles »…

C’est sur cette proposition qui, espérons-le, rencontrera un écho favorable auprès des tchécophiles de Radio Prague, que s’achève cette émission. En attendant de vous retrouver dès la semaine prochaine, portez-vous du mieux possible – mějte se co nejlíp !, portez le soleil en vous – slunce v duši, salut et à bientôt – zatím ahoj !