Saucisse ou pas saucisse ? Querelle autour de la dénomination des aliments d’origine végétale

Saucisses de tofu et saucisses de porc

Fin juin, la Tchéquie, par la voie de son ministre de l’Agriculture, a appelé la Commission européenne à réserver les termes issus des secteurs de la boucherie, de la charcuterie et de la poissonnerie aux seules denrées alimentaires d’origine animale. La décision du ministre de rouvrir le débat, quelques mois seulement après y avoir renoncé, suscite l’incompréhension des représentants de la filière des produits végétariens et végétaliens.

Marek Výborný | Photo: René Volfík,  iROZHLAS.cz

Peut-on appeler řízek (escalope), klobasa (saucisse) ou steak des aliments qui ne contiennent pas de viande ? Pour le ministre tchèque de l’Agriculture, Marek Výborný (KDU-ČSL), la question mérite d’être posée. A l’occasion d’un conseil des ministres de l’Agriculture de l’Union européenne tenu fin juin, la Tchéquie, soutenue par onze autres Etats membres, dont la France, a appelé la Commission européenne à « présenter une proposition législative visant à protéger les dénominations des denrées alimentaires d’origine animale ». Selon les ministres réunis, « il est essentiel que les aliments qui imitent, reproduisent ou remplacent les aliments d’origine animale n’induisent pas le consommateur en erreur quant à leur véritable nature par leur étiquetage ».

La Tchéquie espère ainsi que les termes relatifs aux denrées alimentaires à base de viande ou de poisson bénéficient d’une protection similaire à celle accordée au lait et aux produits laitiers au sein de l’Union européenne, à l’image du lait de soja, rebaptisé « boisson végétale » (rostlinný nápoj), dans les rayons des enseignes de grande distribution en Tchéquie.

Boisson végétale | Photo: Paul-Henri Perrain,  Radio Prague International

« De nouvelles restrictions qui favorisent un seul groupe d’intérêt »

Rayons tchèques de produits végétariens et végans | Photo: Paul-Henri Perrain,  Radio Prague International

Si en Tchéquie, la demande formulée par le ministre auprès de la Commission européenne a notamment été saluée par l’Union des transformateurs de viande et la Chambre agricole de la République tchèque, elle a en revanche provoqué une levée de boucliers immédiate chez les représentants de la filière des produits végétariens et végétaliens. Dans une lettre datée du 1er juillet adressée directement au ministre Výborný, une série de fabricants et commerçants, en tête desquels ProVeg Tchéquie et la Chambre tchèque des protéines alternatives, ont demandé au ministre de retirer sa proposition, suggérant des pressions des acteurs de la filière animale sur le ministère afin de nuire à leurs concurrents.

« Tout cela coûte du temps et de l’argent, et entraîne une perte de visibilité dans les rayons, une baisse des ventes et un désintérêt des clients. C’est exactement le contraire de ce que votre gouvernement déclare depuis longtemps comme son objectif : réduire la bureaucratie inutile, ne pas introduire de nouvelles réglementations superflues et garantir un environnement commercial libre et équitable. Au contraire, cette proposition crée de nouvelles restrictions qui favorisent un seul groupe d’intérêt. Il ne s’agit pas de protéger les consommateurs. Il s’agit d’un service politique taillé sur mesure pour un seul secteur », regrettent les auteurs de la lettre.

Ces derniers rappellent que selon un sondage YouGov, réalisé pour ProVeg Tchéquie en août 2024, 82 % des personnes interrogées imaginent un produit végétal sous la dénomination « saucisse de soja » et 69 % sont d’accord pour que des noms tels que « escalope végane » ou « saucisse végétale » puissent continuer à être utilisés. Quant au supposé risque de confusion pour les consommateurs, les auteurs de la lettre relèvent, par analogie, que les œufs en chocolat ne sont pas, à proprement parler, de véritables œufs, pas plus que les bâtonnets de poisson ne contiennent réellement de bâtonnets.

Un revirement inattendu

L’irritation des partisans du statu quo s’explique aussi par le rétropédalage soudain du ministre tchèque de l’Agriculture. En décembre dernier, M. Výborný avait déjà tenté d’ouvrir le débat, mais compte tenu des vives critiques que la proposition avait suscitées, ce dernier avait finalement renoncé. En janvier, le ministre avait même publié sur son compte X : « Nous n’étendrons pas la liste des noms protégés des produits à base de viande dans le cadre du décret, qu’il s’agisse de saucisses, d’escalopes ou de boulettes de viande. Après avoir examiné les commentaires, j’ai décidé de ne pas modifier le décret sur ce point controversé. Je pense que les règles actuellement en vigueur sont suffisantes. » Le volte-face en juin du ministre a, par conséquent, laissé pantois les acteurs de la filière végétale qui s’interrogent encore sur les raisons de ce revirement inopiné.

La Tchéquie n’est cependant pas le seul pays de l’Union européenne à réfléchir à protéger et réserver les termes issus des secteurs de la boucherie et de la charcuterie aux seules denrées alimentaires d’origine animale. La France, en 2022 et en 2024, avait pris deux décrets en ce sens qui ont finalement été annulés par le Conseil d’Etat après une décision de la Cour de Justice de l’Union européenne du 4 octobre 2024 autorisant l’utilisation de ces termes pour « décrire, commercialiser ou promouvoir des denrées alimentaires contenant des protéines végétales ».

Rayons tchèques de produits végétariens et végans | Photo: Paul-Henri Perrain,  Radio Prague International

La balle est désormais dans le camp de la Commission européenne, seule compétente en matière d’étiquetage des denrées alimentaires. Il lui appartient à présent de donner, ou non, suite aux demandes portées par l’initiative tchèque.