Sous le communisme, une université illégale à Brno

'Rayons de liberté'

Dans la Tchécoslovaquie communiste, des séminaires clandestins organisés dans appartements privés (appelés en tchèque « bytové semináře ») étaient une forme de résistance au régime totalitaire. Jacques Derrida, Paul Ricœur, le philosophe britannique Roger Scruton, le Tchèque Jan Patočka et bien d’autres intellectuels brillants donnaient ainsi des conférences à un public de tout âge, permettant ainsi la circulation de la libre pensée dans un pays où la liberté a été étouffée.

Ces séminaires clandestins ont été organisés non seulement Prague, mais également à Brno, ville qui se trouvait quelque peu à l’abri de la surveillance policière, même si l’opposition au régime totalitaire y était tout aussi active que dans la capitale. Souhaitant rappeler ce chapitre peu connu de l’histoire de la ville, le Musée morave de Brno a récemment inauguré une exposition découverte intitulée « Paprsky svobody » (Rayons de liberté) qui s’intéresse plus particulièrement au soutien apporté aux dissidents de Brno par l’intelligentsia britannique.

Pour parler du phénomène des séminaires non-officiels dans l’ancienne Tchécoslovaquie (désignés également comme ‘une université clandestine’ – podzemní univerzita), Radio Prague Int. s’est entretenu avec Petra Pichlová, la commissaire de cette exposition. Elle revient sur la mission de cette université singulière et sur la manière dont elle a été organisée.

Petra Pichlová | Photo: Jan Cága,  Musée régional Morave

« Cette activité s’est développée dans l’ancienne Tchécoslovaquie notamment en lien avec le mouvement d’opposition de la Charte 77, c’est-à-dire à l’époque de la ‘normalisation’ qui a suivi l’écrasement du Printemps de Prague. Les personnes qui ne pouvaient pas faire leurs études à l’époque ont ainsi trouvé un moyen d’accéder à un enseignement universitaire. Les cours qu’ils fréquentaient dans des appartements privés étaient par ailleurs souvent dispensés par des professeurs tchèques renvoyés des universités ou autres institutions académiques pour des raisons politiques. »

« Les séminaires se déroulaient dans des appartements de dissidents, donc des personnes opposées au régime qui, forcément, étaient dans le viseur de la police secrète. Le risque était énorme pour tout le monde : pour les organisateurs, pour les professeurs, ainsi que pour les participants. C’était un acte de courage de la part de tous. »

Quelle était la particularité des séminaires clandestins organisés à Brno, comparé à Prague ?

« A Prague, les séminaires ont été mis en place à partir de 1979 en collaboration avec la fondation internationale Jan Hus Educational Foundation basée à Oxford et ils ont été étroitement surveillés par la police communiste, la StB. Il y a eu de nombreuses arrestations. Par exemple, le philosophe Bill Newton-Smith a été emmené par la StB dans les environs de Prague en hiver et a dû revenir à pied, dans la neige. C’est précisément ce danger que les organisateurs de la fondation Jan Hus voulaient éviter en délocalisant partiellement, pour ainsi dire, cette université clandestine à Brno. Là-bas, les séminaires se sont déroulés de 1984 à 1989, sans que les autorisés communistes ne s’en rendent compte. On a réussi à tenir secrets les séminaires grâce à des règles très strictes qui devaient être respectées au pied de la lettre. »

Roger Scruton | Photo: Vít Pohanka,  Radio Prague Int.

« Il y avait trois personnalités clés grâce auxquelles ces séminaires clandestins ont pu être organisés à Brno : Jiří Müller, qui a élaboré justement tout le système de règles presque conspirationnistes. Du côté britannique, il était assisté par le philosophe Roger Scruton. Les deux hommes s’entendaient très bien, ce qui explique pourquoi le système fonctionnait si bien. Enfin, les séminaires se déroulaient dans l’appartement de Petr Oslzlý, homme de théâtre qui souhaitait que les séminaires soient également consacrés aux différentes disciplines artistiques. Ainsi, l’université clandestine de Brno a accueilli non seulement des philosophes, mais aussi des plasticiens, musiciens ou encore des écologistes. »

Quelles étaient ces règles « conspirationnistes » à respecter ? Et comment peut-on aujourd’hui reconstituer le fonctionnement de l’université clandestine, dont il n’existe apparemment que très peu de traces aujourd’hui ?

'Rayons de liberté' | Photo: Vít Pohanka,  Radio Prague Int.

« Les souvenirs des témoins de l’époque sont une source majeure pour nous. Mais il est difficile de les retrouver pour les interroger : on ne sait pas vraiment qui a participé à ces séminaires. L’un des rares noms que nous connaissons est celui du Premier ministre sortant Petr Fiala qui, après la révolution de Velours, a continué de collaborer avec Roger Scruton dans le domaine académique. »

« Sinon, il n’existe pas de listes de participants, comme il n’existe pas d’autres documents ou de photos. Ce dont nous disposons, ce sont des sortes de ‘rapports’ que devaient rédiger les conférenciers à leur retour en Grande-Bretagne. Pour cela, ils devaient tout mémoriser ! Pour un Britannique, cela devait être extrêmement difficile de se souvenir des noms de famille et des adresses tchèques. Au lieu de mémoriser, une artiste britannique dessinait dans ses agendas des images qui avaient une signification pour elle, mais dont le message était incompréhensible pour les douaniers et les gardes-frontières. »

Photo: Fonds de Barbara Day/Musée régional Morave

« En fait, et c’est une autre particularité des séminaires de Brno, Jiří Müller a réparti ses collaborateurs étrangers dans deux groupes. Certains venaient donc à Brno juste pour donner des conférences dans l’appartement de la famille Oslzlý, tandis que d’autres, recrutés parmi les étudiants de Roger Scruton, avaient une autre mission : ils se réunissaient dans l’appartement de Jiří Müller et réglaient avec lui des questions pratiques : le transport du matériel, l’organisation, le financement, etc. C’est aussi ce que nous montrons dans l’exposition : le soutien de la part des Britanniques a été intellectuel, mais aussi matériel : nous montrons un ordinateur, une imprimante, une caméra et des cassettes vidéo que la Fondation Jan Hus a offerts aux dissidents de Brno. Sans oublier une Trabant, placée devant la salle d’exposition. Elle rappelle un incident survenu en 1985, quand Jiří Müller et Roger Scruton ont fui, dans une Trabant, la police secrète, qui a fini par extrader le philosophe britannique de Tchécoslovaquie. »

Auteurs: Magdalena Hrozínková , Olga Vasinkevich
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