Suicidaire, saint Jacques ? En Bohême, la curieuse affaire d’une statue au sommet d’une passerelle
Dans un petit village de Bohême de l’Ouest traversé par l’un des chemins de Compostelle, l’installation d’une statue de saint Jacques au sommet d’une toute nouvelle passerelle a déclenché des réactions inattendues. Notamment de certains automobilistes qui passent à proximité et, surpris par l’emplacement de la sculpture, pensent qu’il s’agit d’un individu qui s’apprête à se suicider. Absurde de prime abord, l’affaire, très médiatisée, reflète aussi l’impact croissant et nocif que peuvent prendre les réseaux sociaux.
Petit village de quelque 1 300 habitants situé à une dizaine de kilomètres au nord-ouest de Plzeň, en Bohême de l’Ouest, Chotíkov se trouve sur l’itinéraire vert de l’un des chemins de Compostelle qui, depuis les environs de Prague, mène en direction de l’Allemagne.
C’est pour permettre aux pélerins ou simples randonneurs de traverser la E49, une route européenne qui relie Magdebourg en Allemagne à Vienne, que cette nouvelle passerelle, inaugurée au début du mois de septembre, a été construite.
Avec, donc, comme un symbole, une statue de saint Jacques au sommet de l’arc qui embellit l’ouvrage, une dizaine de mètres au-dessus de la route, et ce, alors que la police de la région, comme le confirme sa porte-parole Pavla Burešová, y était opposée :
« Au cours de l’été, nous avons informé l’autorité administrative et le maître d’œuvre de l’avis défavorable de la police tchèque. Nous avons déconseillé l’installation de la statue en raison du risque potentiel pour la sécurité et la fluidité du trafic routier, car nous avions estimé qu’elle pourrait détourner l’attention des conducteurs. »
Malgré les objections de la police, le service d’urbanisme de Kralovice, petite ville dont dépend la commune de Chotíkov, a, elle, autorisé l’installation de la statue. Selon Ivo Tišer, responsable du département en charge des projets de construction et d’aménagement, la loi sur les voies publiques a en effet été respectée à la lettre :
« Dans le cas présent, la police a simplement estimé que l’installation de la statue à cet endroit pourrait nuire à la fluidité et à la sécurité du trafic. Mais il ne s’agissait que d’une recommandation, le document n’avait même pas le statut d’avis contraignant. De mon côté, étant tenu de respecter la loi, je ne pouvais pas décider autrement que d’autoriser la réalisation du projet. Il en aurait été autrement si la police avait mentionné des paramètres d’ordre technique, mais ce n’était pas le cas. »
Installée le 4 septembre, la statue a été inaugurée officiellement dix jours plus tard, en même temps que la passerelle, faisant déjà l’objet de débats. Selon Pavla Burešová, la police locale a également enregistré plusieurs réactions étonnées d’automobilistes :
« Nous avons reçu plusieurs appels sur la ligne 158 (la ligne 158 est une ligne d’urgence gratuite de la police tchèque pour les situations où la sécurité des personnes, des biens ou l’ordre public sont menacés) de la part d’automobilistes qui pensaient que quelqu’un se trouvait au sommet de la passerelle dans l’intention de se suicider. »
De son côté, la maire de Chotíkov, Eva Hirschfeldová, qui parle « d’hystérie » depuis que les médias ont relayé cette drôle d’affaire, a déclaré qu’il n’était pas question de déplacer la statue, toutes les expertises statiques, visuelles et artistiques réalisées jusqu’à présent ayant confirmé que son emplacement était approprié tant du point de vue structurel qu’esthétique :
« Que des gens depuis la route s’étonnent du fait qu’une statue se trouve au sommet de la passerelle et se demandent pourquoi elle n’a pas été installée en bas ou ailleurs, nous nous y attendions. Qu’il y ait des réactions négatives, que certains n’apprécient pas le projet, nous nous y étions préparés aussi. Par contre, nous ne nous attendions absolument pas à ce que des groupes d’automobilistes, principalement de jeunes conducteurs, appellent à plusieurs reprises la ligne 158 pour ensuite s’en vanter sur les réseaux sociaux. »
« Avec le recul, je pense qu’il s'agit là d’une forme d’hystérie et d’un sensationnalisme artificiel, car certaines personnes profitent de la situation pour se mettre en valeur. Je regrette que la statue et la passerelle, qui sont de belles réussites selon moi, soient ainsi menacées, et c’est pourquoi ces réactions sont d’autant plus regrettables, même si chacun a le droit de s’exprimer comme il l’entend sur les réseaux sociaux. »
Désormais, des travaux d’éclairage, de signalisation et d’aménagement des environs de la passerelle sont envisagés afin d’atténuer les différents aspects négatifs de l’emplacement de la statue, tandis que la police continue de souhaiter voir celle-ci être retirée ou déplacée.
Une volonté entendue puisque, au terme d’une procédure de révision du permis de construire délivré, le conseil de la région de Plzeň, en sa qualité d’autorité supérieure en matière d’urbanisme, a décidé de faire retirer la sculpture. Mais puisque rien n’est jamais simple dans ce genre d’affaire, le sort de la statue n’est pas encore fixé pour autant, comme le confirme la maire de Chotíkov :
« Nous ne le savons pas encore. La statue a été installée conformément à un permis de construire qui a été délivré en bonne et due forme. Nous n’avons donc enfreint aucun règlement. À présent, le conseil régional a décidé d’annuler un avis qui avait été rendu préalablement et a renvoyé le dossier au service d’urbanisme de Kralovice. Mais celui-ci maintient sa position, à savoir que la statue pouvait être installée au sommet de la passerelle. En tant que maire, je ne peux pas aller la démonter. Je n’ai ni projet ni financement pour d’éventuels travaux. Les discussions vont donc se poursuivre et il est prématuré de dire ce qu’il adviendra de cette statue. »
De son côté, le responsable du département en charge des projets de construction et d’aménagement de Kralovice, Ivo Tišer, n’est pas d’accord avec le service d’urbanisme du conseil régional :
« Je suis convaincu que c’est une mauvaise décision qui a été prise dans ce cas concret, et je considère qu’elle est même tendancieuse. Si cela est nécessaire, je suis prêt à faire appel auprès du ministère des Transports. »
En attendant de savoir quel sort sera finalement réservé à la statue, la maire de Chotíkov, Eva Hirschfeldová, souhaite déplacer le débat en envisageant l’affaire sous un angle différent, toujours convaincue du bien-fondé du projet :
« Au bout de ces quatre semaines, je perçois de plus en plus de réactions positives, tant dans les milieux professionnels que parmi le grand public qui s’intéresse à l’art dans l’espace public. J’ai reçu de nombreux messages de soutien, y compris de personnes vivant à l’autre bout du pays. Cette affaire a eu un énorme retentissement médiatique. Bien sûr, j’ai aussi été trés désagréablement surprise, les commentaires sur les réseaux sociaux, souvent vulgaires et insultants, m’ont touchée personnellement. »
« Chotíkov est une petite commune que je dirige avec un adjoint et quatre autres employés à la mairie, c’est donc le genre de choses auxquelles vous n’êtes pas habitué. Mais il ne faut pas oublier que l’ancien pont, qui était dans un état de délabrement avancé, a été démoli en décembre 2021. En trois ans et demi, nous avons conçu le projet, obtenu des subventions, sélectionné un maître d’œuvre et aujourd’hui, nous avons un nouveau pont qui est magnifique sur le plan architectural et orné d’une œuvre d’art réalisée par un sculpteur de renom. Je pense donc que nous pouvons être fiers de ce que nous avons accompli. »






