Traduire le Che en tchèque : quand Hedvika Vydrová était l’interprète d’Ernesto Guevara à Cuba
Le mois dernier, une mention spéciale a été décernée à Hedvika Vydrová lors de la remise des prix ibéro-américains à l’Université Charles de Prague. Après avoir obtenu son baccalauréat (1956) au lycée de Jaroměř, Hedvika Vydrová a étudié l’espagnol et le français à la Faculté de philosophie de l’Université Charles. En 1961, elle est partie travailler un an comme traductrice et interprète à La Havane.
La jeune Hedvika se retrouve directement aux côtés d’Ernesto « Che » Guevara, qui vient d’être nommé ministre par Fidel Castro. Elle doit traduire ses propos de l’espagnol au tchèque et aussi traduire en espagnol les discours des Tchécoslovaques dépêchés à Cuba par le régime communiste pour « prêcher la bonne parole » :
« À l'époque, il dirigeait le ministère de l'Industrie, le pauvre, car s'il s'intéressait à quelque chose, ce n'était pas vraiment l'industrie. Et ce qui est aussi intéressant, c'est qu'il était très beau. J'avais 21 ans et je l'appréciais, mais ce que je n'aimais pas, c'était traduire les absurdités, tout ce que me disaient ces spécialistes tchèques qui voulaient enseigner aux Cubains l'économie planifiée, alors qu'il n'y avait rien ici et que Cuba vivait encore dans le luxe américain. Donc, ils ne savaient pas. Mais le Che, lui, savait et avait une certaine clairvoyance, mais le plus tragique, c'est qu'il ne l'avait pas pour lui-même. »
Hedvika se rend compte que son espagnol est excellent, en grande partie grâce aux travaux des professeurs espagnols exilés qu’elle a eus à Prague. Cependant, elle se résout à demander à sa mère de lui envoyer un manuel d'économie socialiste, tant elle a du mal à comprendre le discours absurde de ces soi-disant spécialistes, dans l'espoir de pouvoir dire à Che Guevara quelque chose d’à peu près sensé.
« Comment dire ? Il aurait pu leur dire dès le début, à ces “spécialistes”, que ce qu’ils disaient n’avait aucun sens, mais il ne l’a pas fait, le guérillero se montrait très courtois. Ça m’amusait, mais ensuite ça a commencé à m’agacer parce qu’ils n’avaient aucune souplesse, et moi j’étais la médiatrice qui traduisait en espagnol. Bien sûr, j’ai appris les termes économiques, mais eux n’étaient pas des économistes théoriques, c’étaient des gens d’usine, c’est-à-dire ceux qui pensent en termes de : comment achetons-nous ceci pour pouvoir le vendre là-bas. »
En un an, Hedvika Vydrová, tout en menant un train de vie privilégiée, voit les conditions de vie empirer pour les Cubains.
« J'habitais un hôtel de luxe, où je n'aurais jamais vécu si j'étais resté ici. C'était vraiment sympa, mais finalement, quand je suis parti, l'année touchant à sa fin, il n'y avait plus de beurre, plus de lait, plus de pièces pour les voitures américaines qui faisaient office de taxis, et impossible de les faire fonctionner, car il ne restait plus rien. »
Hedvika Vydrová ne cache pas l’affection qu’elle avait pour le Che :
« Comme je vous l’ai dit : je l’aimais bien, je trouvais qu’il n’était pas à un poste qui lui convenait et qu’il aurait dû faire autre chose, comme travailler au ministère de la Culture ou de la Santé, car il était médecin, et cela a été complètement oublié par la suite. Et, à la différence de Fidel, il nous laissait notre espace, il ne voulait pas nous imposer le sien, ni ne s’immisçait dans le nôtre. »
Cinq ans après, en 1966, venant du Congo où il avait tenté d’organiser une insurrection sans succès, Ernesto « Che » Guevara a passé quatre mois dans une Tchécoslovaquie qui servait de « bouée logistique » aux Cubains. Hedvika Vydrová indique ne pas avoir été au courant de ce séjour pragois. L’année suivante, il est capturé et tué en Bolivie.
Elle affirme qu'avoir travaillé un an avec Che Guevara lui a conféré une certaine immunité à son retour à Prague et à la fin de ses études avec une thèse sur le héros national cubain José Martí.
« Et ils ne m'ont pas renvoyée de l'université, car lorsque le Printemps de Prague a pris fin avec l'arrivée des armées du Pacte de Varsovie, ce qu'on appelait l'entraide fraternelle, des réunions ont été organisées entre les fidèles de l'ancien régime pour déterminer s'ils pouvaient rester à la faculté ou non. La question fondamentale était : que pensez-vous de l'arrivée de l'armée ? Excellent, non ? Pour combattre la contre-révolution. Et j'ai répondu : "Non, premièrement, il n'y a pas eu de contre-révolution, et deuxièmement, ceux qui sont venus ne nous ont apporté que de la déception, et ce sera pire. Donc non, ce n'était pas de l'entraide, c'était une invasion et une occupation. »
Après la révolution de Velours à Prague, Hedvika Vydrová a été nommée maîtresse de conférences. En décembre 1989, elle est devenue cheffe du département des études romanes et, de 1993 à 2000, directrice de l’Institut des études romanes de la Faculté de philosophie de l’Université Charles. Elle enseigne également en tant qu’intervenante externe à la Faculté de pédagogie de l’Université de Bohême du Sud à České Budějovice. Elle a donné des conférences au Mexique, en Colombie et en Espagne. Elle est membre de l’Association de littérature hispano-américaine (depuis 1995). Elle se consacre à l’histoire de la littérature hispano-américaine et a publié des études critiques, notamment sur le modernisme, l’avant-garde poétique et le nouveau roman. Elle est coautrice du Dictionnaire des œuvres littéraires mondiales I, II (1988, 1989) et du Dictionnaire des écrivains d’Amérique latine (1996). Elle a collaboré de nombreuses années avec divers périodiques, avec la Radio publique tchécoslovaque puis tchèque, et avec des maisons d’édition en tant qu’auteure d’études introductives, éditrice et traductrice.







