Un moule pour fabriquer des pointes de lance, vestige inattendu datant de l’Age du Bronze

Le moule pour fabriquer des pointes de lance datant de l’Age du bronze

Les découvertes archéologiques fortuites sont ces apparitions imprévues qui rappellent que l’histoire est souvent enfouie juste sous nos pieds : dans un village de Moravie du Sud, un habitant a cru, le mois dernier, être tombé sur un banal rocher en retournant la terre de son jardin. Il s’agissait en réalité d’un artefact rarissime : un moule utilisé pour fabriquer des pointes de lance en bronze, vieux de plus de 3 000 ans.

Ce qui était au premier regard une dalle de pierre rectangulaire assez régulière qui a longtemps servi de fondation pour une grange, était en réalité un moule pour couler des pointes de lance datant de la fin de l’Age du bronze, comme l’explique Milan Salaš du Musée régional de Moravie. Son observation montre que la pierre est un négatif très précisément modelé permettant de couler le bronze pour la fabrication de ces armes de jet, et ce moule s’apparente donc à un outil technique indispensable pour un petit atelier métallurgique de la préhistoire.

Le moule pour fabriquer des pointes de lance | Photo: Marek Hensl,  ČRo

A l’Age du Bronze (environ 2 300 – 800 av. J.-C. en Europe), l’alliage cuivre-étain qui donne ce fameux bronze a transformé les sociétés. C’était une période de spécialisation technique, de réseaux d’échanges étendus et de sociétés stratifiées. La Moravie, située au carrefour des vallées fluviales de l’Europe centrale, a été une région importante pour ces interactions : des traces archéologiques montrent que des cultures variées, comme la culture de Nitra au début du Bronze moyen (vers 2 100 – 1 800 av. J.-C.) ou les traditions funéraires de la culture des urnes au Bronze final (vers 1 300 – 800  av. J.-C.), se sont succédées sur ce territoire aujourd’hui toujours aussi riche en découvertes archéologiques.

Ce qui rend cet objet particulièrement exceptionnel, c’est moins le moule lui-même que son origine géologique : il ne provient en effet pas du sous-sol morave. Des analyses indiquent qu’il a été façonné dans une autre région d’Europe centrale, comme le détaille Antonín Přichystal de la faculté des sciences naturelles de l’Université Masaryk de Brno :

« Cet objet a certainement été rapporté ici. Nous avons découvert qu’il s’agissait de tuf, c’est-à-dire une roche volcanique. Elle est typique des Carpates. La région d’où elle pourrait provenir est probablement les versants sud-est du massif du Bükk, c’est-à-dire dans l’est de la Hongrie. »

Dans ce contexte, un moule servant à confectionner des pointes de lance qui a été importé jusque sur le territoire de l’actuelle Moravie en son temps n’est pas qu’un simple outil : il témoigne d’un réseau d’échanges sur des centaines de kilomètres, où les matières premières et les connaissances techniques circulaient également. Il suggère aussi l’existence de groupes spécialisés dans la production d’armes, et non seulement de communautés agricoles isolées.

Objets de l'âge du bronze | Photo: Musée de Roztoky

Car l’Age du Bronze en Moravie n’était pas homogène : il comprenait différentes traditions culturelles et techniques. Les séquences chronologiques établies par l’archéologie montrent qu’après les premières cultures comme celle d’Únětice ou la culture des tumulus, la région est progressivement absorbée dans une large tradition dite de la « culture des champ d’urnes » connue pour ses rites funéraires marqués par la crémation et l’inhumation d’urnes.

Ce passage correspond à une phase tardive de l’âge du Bronze dans laquelle les sociétés deviennent plus complexes, avec des hiérarchies sociales plus marquées, des artisans spécialisés, et peut-être l’émergence de groupes d’élite guerrière possédant leurs propres techniques de fabrication d’armes.

Les soldats de la guerre de Troie | Photo: George E. Koronaios,  National Archaeological Museum,  Athens/Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0

A cette époque, les guerriers portaient à la fois de l’armement offensif et défensif. Leur équipement comprenait un bouclier, des jambières et des casques. « Tout était en bronze », explique encore Milan Salaš :

« C’est exactement ce que décrit Homère. Les soldats de la guerre de Troie avaient le même équipement. Il décrit même qu’ils emportaient deux lances avec eux au combat. Ils en avaient toujours une en réserve. Lorsqu’un guerrier projetait sa lance à distance, il s’en débarrassait, c’est pourquoi il en avait une en plus. »

L’artefact mis au jour dans le village de Morkůvky est d’autant plus significatif qu’il éclaire un aspect rarement documenté : non seulement la présence de bronze et d’armes, mais la production active de ces armes sur place, de manière sérielle, répétitive et relativement massive de même que l’implication de communautés locales dans un échange culturel et technique plus large, reliant la Moravie à d’autres régions européennes.

En outre ce type de moule en pierre est beaucoup plus rare qu’un objet fini, car il implique l’étape de production, souvent effacée par le temps en raison de son usage intense et de sa fragilité. Ainsi, loin d’être un simple vestige, ce moule permet aujourd’hui aux archéologues de mieux comprendre comment on fabriquait et diffusait des armes, comment des technologies avancées circulaient, et comment les communautés humaines passées se connectaient à travers des territoires vastes et parfois difficiles d’accès.

Auteurs: Anna Kubišta , Marek Hensl | Source: iROZHLAS.cz
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