Vérités et mensonges des archives des services de sécurité

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La collaboration avec la police d'Etat communiste, la tristement célèbre StB... Voilà le thème qui est abordé presque quotidiennement ces derniers temps par la presse tchèque et qui révèle les noms de personnes connues ou occupant des postes importants qui auraient été les confidents de la police. Le cas de Josef Tosovsky est celui qui défraie particulièrement la chronique. Point étonnant : à la fin des années 90, il était le chef de gouvernement tchèque. Nous avons retenu pour vous quelques réactions qui sont apparus dans la presse...

Le comédien Jan Kanyza. Le chef de l'Interpol tchèque Pavol Mihal. Jaromir Nohavica, l'un des chanteurs les plus populaires dans le pays. L'ex-premier ministre Josef Tosovsky... La liste des Tchèques qui se sont illustrés dans différents domaines, dans des disciplines artistiques notamment, et qui auraient collaboré avec la police d'Etat, ne cesse de s'élargir. Pourquoi ces révélations apparaissent-elles seulement maintenant, près de dix-huit ans après la chute du régime communiste ?

Pourquoi si tard et comment se fait-il que les choses aient pu demeurer si longtemps cachées? La question préoccupe, aussi, le président de la République, Vaclav Klaus, qui s'est plaint devant les caméras de télévision que « certaines personnes pouvaient s'en tirer sans problème, tandis que d'autres sont aujourd'hui diabolisées ».

Une réponse existe : les archives des services de sécurité n'ont pas encore tout dévoilé, car on ne savait pas traiter comme il faut l'ensemble des documents qu'elles décelaient. Le projet portant le nom « Un passé ouvert » lancé par le Ministère de l'Intérieur, se propose de mettre sur pied une approche nouvelle de ces archives, de les ouvrir au public et de les numériser.

« L'ancienne direction des archives était trop prudente. Les gens nouveaux auront plus de volonté », déclare dans les pages du quotidien Hospodarske noviny Jan Ruml, qui fut ministre de l'Intérieur dans la première moitié des années 90. Avec cette approche nouvelle, verra-t-on augmenter le nombre d'anciens collaborateurs avec la StB ? Pavel Zacek :

« C'est tout à fait possible... Mais il ne s'agit plus seulement de savoir si un dossier de la StB concernant telle ou telle personne existe. L'enjeu, aujourd'hui, c'est de savoir si cette personne a collaboré vraiment avec le régime... Il ne faut pas voir les choses en noir et blanc. Grâce au nouveau système de recherches, nous serons capables de découvrir aussi les héros. C'est-à-dire ceux qui ont su s'opposer à la pression exercée, qui ont refusé de collaborer et que le régime a par la suite puni. »

La StB tenait des dizaines de milliers de dossiers sur les personnes qui collaboraient avec elle. Deux ans après la chute du régime communiste, les lois dites « de lustration » sont entrées en vigueur pour empêcher les gens liés avec la police secrète d'occuper d'importantes fonctions dans l'administration publique. Dans la deuxième moitié des années 90, les dossiers ont été rendus partiellement accessibles, pour être ouverts en 2001, à tous. HN rappelle dans ce contexte que « l'accès aux archives a été assez compliqué et que l'intérêt du public a été faible ».

La journaliste Petruska Sustrova et ancienne dissidente explique :

« Je trouve qu'il est naturel qu'au bout de dix ans, pendant lesquels il n'y avait qu'un petit intérêt pour dévoiler ce chapitre du passé, on voit apparaître une nouvelle vague d'intérêt. C'est toujours comme ça, c'est fatal. Après la guerre, en Allemagne, la plus forte épuration du nazisme n'a commencé que dans les années soixante. Avec l'arrivée d'une nouvelle génération, les gens s'intéressent davantage aux questions du passé ».

A l'instar d'autres pays postcommunistes, la République tchèque a-t-elle, elle aussi, son vrai scandale de collaboration d'un haut fonctionnaire avec la police d'Etat ? Il en serait ainsi d'après les informations publiées dans le quotidien MfD selon lesquelles Josef Tosovsky, ancien gouverneur de la Banque nationale et Premier ministre d'un cabinet d'experts, en 1989, aurait collaboré avec la police d'Etat. Ces informations s'appuient justement sur des documents jusqu'ici non identifiés figurant dans les archives du Ministère de l'Intérieur.

Josef Tosovsky, photo: CTK
Josef Tosovsky, l'une des figures les plus populaires dans les années postcommunistes, aurait eu des liaisons avec le service d'espionnage économique. Il devait élaborer à cette fin des analyses économiques ou communiquer des rapports « initiés » sur ses réunions avec des hommes de finance étrangers. Le journal MfD qui a déclenché « l'affaire » et qui poursuit quotidiennement ses investigations admet tout de même que Tosovsky n'aurait dénoncé aucun de ses collègues.

Ancien membre du parti communiste, Tosovsky travaille aujourd'hui à Bâle, en Suisse, où il dirige l'Institut de la stabilité financière. Au lendemain de la diffusion dans la presse de l'information sur cette collaboration, il a publié une déclaration où il dit : « Je n'ai jamais collaboré avec la police politique, la StB ». Et d'ajouter que dans le cadre de son travail à la Banque d'Etat tchécoslovaque, dans la deuxième moitié des années 80, il avait par définition accès à différentes informations confidentielles, à caractère économique.

« Josef Tosovsky était un carriériste de l'époque de la normalisation qui offrait des analyses et des informations de son lieu de travail », écrit l'historien Petr Zitek dans le journal Lidove noviny pour s'interroger plus loin : « Mais saura-t-on mieux comprendre l'ancien régime si l'on considère comme un criminel chacun qui avait fait à l'époque une carrière ? ». Plus loin, il écrit, je cite :

« Les élites tchèques d'aujourd'hui se recrutent dans une grande mesure parmi ceux qui servaient l'ancien régime de la même manière que Monsieur Tosovsky. Il serait naïf de penser qu'une révolution puisse balayer « l'ancien ordre » avec tous ceux qui le soutenaient... Ne soyons pas trop sévères avec ces carriéristes. Nous devons être reconnaissants que grâce aux communistes qui, tout de suite après la chute du régime, se sont métamorphosés en démocrates, le changement de régime ressemblait plus à un happening qu'à une guerre civile ».

Pour conclure, l'historien choisit un ton ironique pour inviter ses collègues journalistes à identifier l'officier de la StB, un certain colonel Sojka, chargé de diriger Tosovsky, car il joue dans l'affaire un rôle bien plus important que ce dernier, son interprétation de la situation étant présentée comme « vrai ». « Ce bonhomme que fait-il d'ailleurs aujourd'hui ? », se demande-t-il à la fin.

Le politologue Jiri Pehe ne partage pas, lui non plus, l'engouement d'une certaine partie de la presse et sa course aux archives. Dans les pages du quotidien Pravo, il écrit : « Ce que les causes Tosovsky et Nohavica ont de décourageant, c'est qu'elles témoignent d'une étrange effervescence du jacobinisme. Sur le plan mental, les nouveaux chefs du personnel, les « kadrovaci », ressemblent dangereusement à ceux, dont ils voudraient prétendument (et assez tardivement) épurer la société. Ce sont souvent les mêmes idéologues, les mêmes esprits bornés, ne sachant pas situer les choses dans leur contexte, que ceux de l'époque communiste ».

La cause de Josef Tosovsky sera débattue, aussi, sur le terrain parlementaire. Les députés voudront savoir comme l'ex-Premier ministre, figurant dans les dossiers de la police d'Etat, avait pu obtenir un certificat de sécurité. Des critiques sévères à l'adresse du travail du Bureau de sécurité national sont à attendre.