Voyage dans le monde intérieur de Miroslav Šašek

Exposition Le monde de Šašek, photo: Anaïs Raimbault

Paris, Rome, Munich, mais également l’Australie ou encore Cap Canaveral : ce sont autant de destinations que les lecteurs d’Europe de l’Ouest, petits et grands, ont pu découvrir à compter de la fin des années 1950 grâce aux ravissants albums écrits et illustrés par l’auteur tchèque Miroslav Šašek. Une exposition à la Galerie de Bohême de l’Est de Pardubice présente jusqu’au 23 février une très large sélection de ses œuvres, connues ou moins. Un véritable voyage autour de la planète en même temps qu’une excursion dans le monde intérieur de Miroslav Šašek qu’a pu faire RPI.

Les livres de Miroslav Šašek, photo: Anaïs Raimbault

Faire découvrir le monde aux enfants en leur parlant de ce qui les intéresse vraiment : c’est en se mettant à leur hauteur que Miroslav Šašek a conçu, de la fin des années 1950 au début des années 1970, des albums illustrés présentant des villes et des pays plus ou moins lointains telles que Venise, San Francisco ou Israël. Tout d’abord publiés en anglais et en français, ces guides de voyage peu banals associent parfaitement explications historiques, informations architecturales et éléments du quotidien.

Exposition Le monde de Šašek, photo: Anaïs Raimbault
Par la suite, le coup de crayon plein de malice de Šašek a fait le bonheur des lecteurs allemands, hispanophones, japonais et bien d’autres. Les Tchèques, en revanche, ont dû attendre quelques décennies de plus pour découvrir les œuvres de cet auteur, qui avait quitté son pays à 31 ans sans se douter qu’il n’y remettrait plus jamais les pieds. Et c’est grâce aux efforts coordonnés des éditions Baobab et de la Fondation Miroslav Šašek qu’a pu être publiée son œuvre en version tchèque à partir de 2013.

Des albums illustrés dont le style très années 1950 fait actuellement le plaisir des visiteurs de l’exposition Šaškův svět – Le monde de Šašek à la Galerie de Bohême de l’Est de Pardubice, qui met à profit les trois étages de la Maison U Jonáše pour présenter non seulement les planches originales et des études de personnages réalisées pour ces ouvrages illustrés, mais également des toiles – dont certaines inspirées par la préparation de ces livres – ainsi que d’autres travaux de Miroslav Šašek. La commissaire de l’exposition, Vanda Skálová, explique comment est née cette série de « guides de voyage » pas comme les autres et ce qui en fait le charme :

Exposition Le monde de Šašek, photo: Anaïs Raimbault
« Cette collection de livres sur les villes et pays a commencé avec Paris. Au début, il ne souhaitait traiter que Paris, Rome et Londres, trois villes qui lui semblaient intéressantes et variées. Puis il a commencé à recevoir des propositions, et une partie des livres de la collection a ensuite été réalisée sur commande. Dans ses illustrations, il est intéressant de remarquer le contraste entre sa représentation très minutieuse de l’architecture (on voit bien qu’il a fait des études d’architecture) et ses études de personnages, qui sont figuratives, montrent son sens du détail et se rapprochent de caricatures. »

« Ses livres ont du succès actuellement, non pas parce qu’ils sont rétro mais parce qu’il s’agit d’un travail fait à la main, sans ordinateur, un travail consciencieux. C’était une autre époque, et Miroslav Šašek passait par exemple un mois dans chaque ville. Cela peut sembler un luxe aujourd’hui. Mais cela devait être aussi épuisant. Avant de partir, il faisait énormément de recherches, de préparation de matériels, et puis une fois sur place, il passait ses journées à faire des croquis dans la ville et ses soirées à finir de les peindre à l’hôtel. Il voyageait beaucoup, mais était-il vraiment heureux ? Étant donné qu’il avait quitté sa patrie sans vraiment le vouloir, je n’en suis pas certaine. »

Exposition Le monde de Šašek, photo: Anaïs Raimbault

Miroslav Šašek à San Francisco, photo: Fondation Miroslav Šašek
Šašek n’avait en effet pas prévu de quitter son pays pour toujours : en 1947, lorsqu’il part pour Paris avec sa première épouse, c’est pour y étudier à l’École des Beaux-Arts. Mais l’histoire en décide autrement, et après le coup de Prague de février 1948, le couple choisit de ne pas rentrer. Après plusieurs années passées à Munich, à travailler à Radio Free Europe, après un divorce, aussi, Šašek choisit finalement de se consacrer à la littérature.

Mais au milieu des planches multiculturelles bariolées et pleines d’humour exposées à la Galerie de Bohême de l’Est de Pardubice, on découvre également un autre Šašek. Il y a tout d’abord sa production d’avant l’exil, dont il ne reste malheureusement plus que les « produits finaux », des livres exposés sous vitrine.

Le Paris de Miroslav Šašek, photo: Fondation Miroslav Šašek
Pendant la guerre, Miroslav Šašek travaillait en effet en tant qu’illustrateur pour les journaux, mais aussi en tant que typographe et graphiste pour des petites maisons d’édition. Déjà, à l’époque, sa production s’adressait aux enfants. Et puis, surtout, on découvre dans l’exposition ce Šašek qui ne créait que pour lui-même, à mille lieues des commandes d’éditeurs de destinations toujours plus exotiques. Un Šašek plus sombre, mais peut-être plus authentique, comme l’explique Vanda Skálová.

« Pour ce qui est de sa création libre, à l’exception de deux œuvres, nous exposons l’intégralité de ce dont dispose la fondation. Je voulais montrer à travers cette exposition que Šašek, c’est en fait deux personnes : ses travaux pour les livres sont diamétralement opposés à sa création libre, qui est en grande partie faite de souvenirs des villes dans lesquelles il a vécu. Ses toiles personnelles sont complètement différentes, que ce soit en termes de couleurs, d’ambiance, etc. D’après moi, c’est le destin de l’émigré qu’on y voit : même s’il a eu la chance de voyager dans le monde entier, même s’il pouvait se permettre de refuser des commandes, la mélancolie était toujours présente en lui. Dans sa création libre, il pouvait se permettre d’exprimer ce mal du pays, ce genre de voile gris qui caractérise ses représentations des villes. À l’inverse, ses livres sont drôles, colorés, divers et variés. »

D’ailleurs, c’est peut-être cette nostalgie qui l’a empêché de concevoir un album sur Prague… Mais les éditions Baobab ont comblé ce manque en publiant, en 2015, un album intitulé To je Praha qui existe également en version anglaise. Associés aux collages et dessins de Michaela Kukovičová, les textes drôles et instructifs d’Olga Černá, dont la grand-mère était la cousine de Miroslav Šašek, nous y offrent une vision de la Prague certes contemporaine, mais bien dans la continuité de l’esprit de Šašek.