World Press Photo : « Photojournalisme et journalisme citoyen sont complémentaires »

Bibi Aisha, photo: Jodi Bieber, South Africa, Institute for Artist Management/Goodman Gallery for Time magazine

A partir de vendredi et jusqu’au 9 octobre, le Carolinum à Prague accueille la nouvelle édition du World Press Photo. Créée en 1955 aux Pays-Bas, World Press Photo est une organisation indépendante qui vise à récompenser les meilleures photos journalistiques. Et depuis les années 1990, le palmarès est aussi présenté à Prague.

Bibi Aisha, photo: Jodi Bieber, South Africa, Institute for Artist Management/Goodman Gallery for Time magazine
Cette année, c’est la photo de la photographe sud-africaine Jodi Bieber, représentant Bibi Aisha, jeune Afghane au visage mutilé, qui a remporté le premier prix du World Press Photo pour l’année 2010. C’est la première fois qu’un portrait remporte le premier prix et pour cause : le visage de Bibi Aisha, dont le nez a été tranché parce qu’elle avait fui son mari violent, exprime à la fois toute la beauté et la détresse des femmes afghanes.

54 photographes de 23 pays ont été récompensés cette année. Quels sont les grands événements que l’on peut retenir pour 2010, par l’objectif de ces photoreporters. Réponse de Michaela Kindlová, coordinatrice du World Press Photo à Prague :

Haiti, photo: Daniel Morel
« Je distinguerais deux groupes : d’un côté les catastrophes naturelles et leurs conséquences sur les gens, d’un autre côté, les combats et accrochages de diverses guerres locales qui n’ont toujours pas disparu de la surface de la planète. Voilà deux éléments dominants, qu’il s’agisse de Haïti, Mexico ou encore de pays d’Afrique. Ces deux éléments ont la plus grande incidence sur la vie des habitants. »

Comme tous les ans, le World Press Photo est placé sous le patronage de la ville de Prague et un prix éponyme est remis à l’un des photographes. Cette année, c’est l’Irlandais Andrew McConnel qui reçoit le Prix Praha. Une de ses photos a fait le tour du monde. Andrew McConnel :

Joséphine Nsimba Mpongo joue du violoncelle, Kinshasa, photo: Andrew McConnell, Panos Pictures, Der Spiegel
« J’ai été envoyé à Kinshasa, au Congo, pour photographier l’Orchestre Symphonique Kimbanguiste, le seul orchestre symphonique de toute l’Afrique centrale. J’ai passé quelques jours avec eux. Cette photo représente Joséphine Nsimba Mpongo, joueuse de violoncelle. La force de cette photo, c’est qu’on y voit deux mondes : Joséphine qui répète, inspirée, derrière une enceinte et de l’autre côté, un quartier pauvre et chaotique. Cette photo montre que l’on peut dépasser les problèmes de la vie quotidienne et qu’il existe autre chose. »

Somalie, photo: Omar Feisal, Reuters
Andrew McConnel préfère photographier les gens, les destins des individus comme il l’a également fait dans son cycle sur le Sahara occidental. Plutôt que des photos de guerre à proprement parler, un des thèmes les plus fréquents du World Press Photo, Andrew McConnel s’attache plutôt à montrer en quoi des conflits touchent les gens ordinaires dans leur quotidien.

Les gens ordinaires, ce sont eux qui aujourd’hui font aussi l’information. Iran, Egypte, Syrie et autres pays secoués par des tentatives de démocratisation : les acteurs de l’histoire sont aussi ceux qui la captent en premier avec leurs téléphones portables. Mais pour Andrew McConnel, cela ne remplace pas le métier de photoreporter :

Metropolis, photo: Martin Roemers, Panos Pictures
« Je pense que c’est complémentaire, il y a plus d’images aujourd’hui qu’il n’y en a jamais eu auparavant. Tout le monde y a accès grâce aux téléphones ou à des appareils photos bon marché. Il n’y a pas un événement sans que des milliers de photos nous en parviennent. Je pense qu’il y a toujours de la place pour la photo de qualité, intelligente et profonde. Mais il est certain que le citoyen journaliste va avoir un rôle plus important à l’avenir. J’espère que les deux pourront cohabiter. » C’est aussi l’avis de Michaela Kindlová :

Photo: Thomas P. Peschak, Save Our Seas Foundation
« Le monde s’est accéléré de même que la possibilité de transmettre les photos aux médias. Le monde a rétréci. Je me souviens encore qu’il y a quelques années, il y avait tous les ans quelque chose que personne n’avait encore photographié. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Mais la photographie reste et sa spécificité, le fait que ce soit un moment qui est capté, rien ne pourra la supplanter. La technologie actuelle et le progrès n’a pas fait de mal au photojournalisme, au contraire, cela le soutient et lui sert d’accélérateur. »