Yvona Kreuzmannová : « La danse contemporaine met en avant l’individu »

Yvona Kreuzmannová

Yvona Kreuzmannová est une femme aux talents et aux activités multiples : danseuse elle même, elle a fondé, juste après la chute du communisme le plus important festival de danse contemporaine du pays « Tanec Praha » (Prague Danse) et a fait venir en République tchèque une pléiade de solistes et de compagnies mondialement connus, tels que Maguy Marin, Marie Chouinard, Mikhail Baryshnikov, Merce Cunningham ou encore la troupe taïwanaise Cloud Gate Dance Theatre. Mère divorcée de deux enfants, Yvona Kreuzmannová joue au volley-ball amateur, fait de la plongée sous-marine et occupe le poste de directrice artistique du projet « Plzeň, capitale culturelle de l’Europe en 2015 ». En 2003, elle a été nommée Chevalier de l’Ordre national du Mérite.

Yvona Kreuzmannová
Yvona Kreuzmannová, nous nous trouvons au théâtre Ponec, rue Husitská, dans le 3e arrondissement de Prague. Vous avez fondé ce premier théâtre tchèque dédié à la danse contemporaine au milieu des années 1990. A l’époque, le bâtiment était en ruines. Pourquoi l’avez-vous choisi ?

« La danse contemporaine n’était pas présente dans notre pays depuis la fin des années 1930 jusqu’à la fin des années 1980, donc pendant la moitié du siècle…Je voulais créer des conditions ‘décentes’ pour le développement de cette discipline chez nous. Ce n’était pas facile. J’ai essayé de mettre en place le théâtre dans quatre ou cinq espaces différents, mais sans succès, personne ne voulait s’en occuper, la danse contemporaine était inconnue ici.

Finalement, j’ai gagné, avec mon projet, une compétition publique lancée par la municipalité de Prague 3 qui a donné à cet édifice une fonction culturelle. J’ai voulu à tout prix faire rénover ce bâtiment qui avait été une usine métallurgique à la fin du XIXe siècle et ensuite, au début du XXe siècle, une salle de cinéma mise en place par un certain František Ponec. J’ai mis trois ans à trouver de l’argent et à reconstruire le bâtiment. Le théâtre a ouvert en 2001 et aujourd’hui encore, c’est le seul théâtre professionnel de danse contemporaine en République tchèque. »

Depuis quand date votre passion pour la danse ?

« J’étais danseuse dans les années 1980. Or, comme je vous le disais, sous l’ancien régime, il était impossible de pratiquer la danse contemporaine au niveau professionnel… »

Mais il y avait des tentatives, n’est-ce pas ? Pavel Šmok et son ballet de chambre de Prague, par exemple…

Maguy Marin
« Oui, mais Pavel a transformé la danse classique en danse néo-classique. Vous avez raison, dans le contexte tchèque, cela était très moderne. Mais moi, j’étais plutôt attirée par les grandes personnalités de la danse américaine : Martha Graham, Merce Cunningham, José Limón. Nous n’avions pas la chance de pouvoir les étudier ici. Tout de suite après la chute du régime, en 1990-1991, je suis partie à l’étranger, en France. Je savais que la seule chose que je pouvais faire pour aider à développer cette discipline chez nous, c’était de faire venir ici les grandes figures de la danse contemporaine (nous avons commencé avec Maguy Marin et Le Grand Théâtre de Genève), présenter au public local ce qui se fait dans le monde, surtout en Europe, et essayer de créer de bonnes conditions pour le développement de la danse tchèque. »

Comment vous et vos amis vous êtes-vous débrouillés pour suivre la danse mondiale sous le communisme ? Et pourquoi, en fait, la danse contemporaine était si mal vue à l’époque ? Etait-ce une simple aversion à l’égard de tout ce qui venait de l’Occident ?

« Nous avons pu profiter des programmes et des projections de films proposés par L’Institut français de Prague ou par L’ambassade des Etats-Unis. Nous avons eu aussi des sources d’informations plus ou moins ‘secrètes’. Le régime totalitaire n’était pas favorable au développement des arts contemporains en tant que tels. A la danse moderne en particulier, qui accorde une place importante à l’individu. Ce n’est pas l’école du ballet russe où les danseurs doivent se ressembler. Ici, l’accent est mis sur l’individualité, ce que, évidemment, le régime n’a pas pu accepter. Les communistes ont laissé passer le ballet classique et la danse folklorique, c’était tout. »

Yvona Kreuzmannová
Lorsque vous êtes partie pour la première fois en France, au début des années 1990, vous parliez déjà français ?

« Oui, j’ai étudié le français sous le communisme, cela m’a un peu ‘sauvé la vie’. J’ai toujours aimé la chanson française, la littérature, la poésie de ce pays… J’ai fréquenté des cours de français à partir d’environ douze ans. »

Dans les interviews, vous évoquez souvent votre père qui était botaniste. Vous dites qu’il vous a beaucoup influencée. Dans quelle mesure ?

« Mon père était spécialiste à l’UNESCO pour l’industrie de la forêt et le sauvetage des forêts tropicales. Malheureusement, il est mort lors d’un voyage au Mozambique. Il parlait neuf langues étrangères, il m’a donc influencée surtout au niveau ‘linguistique’. »

Revenons encore à la danse contemporaine. Quand on voit les performances de certains danseurs qui sont souvent à la limite de notre imagination et qui nous semblent même être à limite des possibilités du corps humain, on peut se demander ce qu’on peut encore inventer dans ce domaine ? Comment évolue la danse contemporaine ?

Photo: Petr Otta
« Elle évolue énormément. Ce n’est pas seulement une question de limite du corps. C’est aussi une question de nouvelles technologies et de leur utilisation sur scène. Elles peuvent créer des effets tout à fait fascinants, mais en même temps, elles font un peu disparaître la dimension humaine que je trouve très importante dans les arts vivants. On discute souvent de cette approche moderne avec mes collègues étrangers et nos opinions divergent. Des spectacles de danse qui font appel aux nouvelles technologies sont, à mon avis, un peu froids. Nous avons appris à utiliser les iPods, iPhones et je ne sais quoi encore, mais il devient de plus en plus difficile de communiquer directement avec les autres. Je trouve alors que la place du théâtre, qui permet de rétablir ce contact direct, est très importante. Je recherche cette intimité, cet aspect humain, aussi dans les villes : par exemple Plzeň est une ville à l’ambiance humaine, à la différence de Prague ou de Marseille… C’est l’avantage des villes à dimension moyenne. »

Nous parlerons des préparatifs du projet « Plzeň, capitale culturelle de l’Europe en 2015 », dans lequel Yvona Kreuzmannová est impliquée, dans une de nos prochaines émissions. Rappelons que la 23e édition du festival international « Tanec Praha » (Prague Danse) aura lieu du 6 au 29 juin prochain, avec, comme principal invité, le chorégraphe flamand Sidi Larbi Cherkaoui et sa compagnie. Très prochainement, du 7 au 12 avril prochain aura lieu, à Ponec, le festival de la danse contemporaine et du théâtre du mouvement « La plate-forme de danse tchèque ».

Plus de détails sur www.divadloponec.cz et www.tanecpraha.cz.