24 février : quatre ans après, une Tchéquie transformée par les échos de la guerre en Ukraine
Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, la Tchéquie s’apparente à un miroir des tensions qui traversent aujourd’hui l’Europe centrale, voire l’Europe toute entière. Forte du traumatisme d’août 1968, elle a d’abord incarné l’un des soutiens les plus résolus à Kyiv, avant de laisser émerger en son sein des forces aux voix discordantes. Avec aujourd’hui à sa tête un gouvernement bien plus réservé, la Tchéquie offre l’image d’un paysage politique profondément transformé, plus polarisé, mais avec une société civile toujours très active dans son aide à l’Ukraine.
Le choc du 24 février et « des semaines infinies »
Lorsque la Russie lance son invasion à grande échelle le 24 février 2022, le choc est immense – et tout particulièrement pour les Tchèques qui, pour beaucoup, ont en tête les images des chars soviétiques à Prague en août 1968. Le gouvernement d’alors, dirigé par Petr Fiala (ODS), adopte immédiatement une ligne claire : soutien militaire, humanitaire et politique à l’Ukraine, accueil massif de réfugiés, plaidoyer actif au sein de l’Union européenne pour des sanctions renforcées contre Moscou.
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Rappelant que longtemps les menaces russes ont été ignorées par les partenaires occidentaux et comme pour donner corps à la prophétie du « On vous l’avait bien dit », Prague est devenue ainsi l’un des centres européens de la solidarité avec Kyiv. Des armes et des munitions sont livrées en un temps record, car la Tchéquie possède à la fois un réservoir de matériel datant d’avant 1989 compatible avec celui de l’armée ukrainienne, et une industrie de défense particulièrement développée. Des collectes s’organisent aussi très vite et, aux côtés de dirigeants polonais et slovène, le Premier ministre Petr Fiala fait partie des premiers politiques à se rendre en train à Kyiv à la mi-mars.
Au moment de l’attaque russe du 24 février, Tomáš Kopečný était ministre adjoint à la Défense. Il s’était souvenu de son travail de coordination dès les premières heures :
« J’ai vraiment eu ensuite le sentiment de vivre des semaines infinies. Tout prenait du temps. J’ai donc décidé d’appeler l’ambassadeur d’Ukraine. Je lui ai dit que je voyais bien le mécontentement général, que les gens en Tchéquie se sentaient frustrés et voulaient faire quelque chose. Le lendemain, je l’ai appelé avec une idée concrète : organiser un système de collecte de fonds auprès d’une banque qui serait choisie par l’ambassade ukrainienne et où les citoyens tchèques pourraient envoyer leurs dons. Le 24 février, j’ai aussi eu l’idée d’appeler des millionnaires tchèques pour leur demande une aide financière. Ce n’était pas si facile, car tout le monde voulait des garanties. Il fallait aussi avoir un compte transparent dans une banque tchèque rattaché à l’ambassade. Ce qui m’a le plus surpris, c’est la vitesse à laquelle les dons ont afflué. On a ouvert ce compte le 26 février à 11h. A midi, on a fait une petite annonce sur les réseaux sociaux. En une heure, il y avait déjà 5 millions de couronnes, soit 200 000 euros. Et en 24 heures, il y avait 2 millions d’euros… »
Rapidement, la Tchéquie a aussi participé à la formation de soldats ukrainiens et s’est impliquée dans les discussions sur les achats conjoints de munitions auprès de pays tiers. Là aussi, c’est à la fois le résultat des contacts de nombreux acteurs dans le secteur de l’armement, et celui d’une initiative portée par Petr Pavel, élu président en 2023. Cet ancien général et ex-président du Comité militaire de l’OTAN a toujours affiché un positionnement pro-ukrainien sans ambiguïté, défendant une vision stratégique claire : la sécurité de la Tchéquie se joue à l’Est, et toute concession à Moscou ne ferait qu’encourager d’autres agressions. A plusieurs reprises, il a rappelé que l’aide à l’Ukraine n’était pas un acte de charité, mais un investissement dans la sécurité de la Tchéquie, ce que rappelait lundi sur la Télévision tchèque, l’ancien Premier ministre Petr Fiala.
« Le monde est extrêmement dangereux. La situation est telle que même les pays neutres augmentent leurs dépenses en matière de défense », a-t-il souligné, estimant que le nouveau gouvernement actuel commettait une grave erreur en ne consacrant pas suffisamment de fonds à ce domaine.
A l’unisson avec le président tchèque sur le sujet, le précédent gouvernement n’avait en outre eu de cesse de marteler que la reconstruction de l’Ukraine était aussi une opportunité économique pour la Tchéquie – créant dans cette optique un poste de chargé gouvernemental pour la reconstruction de l’Ukraine confié à l’époque à Tomáš Kopečný.
Une société civile exceptionnellement mobilisée
Au-delà des institutions, l’un des phénomènes les plus marquants de ces quatre années est la vitalité de la société civile tchèque. Des collectes de fonds massives ont été organisées pour soutenir l’armée ukrainienne. L’initiative « Dárek pro Putina » (« Un cadeau pour Poutine ») lève des millions de couronnes pour financer du matériel militaire destiné à Kyiv mais pas seulement.
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Récemment, elle a collecté plus de 7,7 millions d’euros pour des générateurs destinés aux Ukrainiens transis par le froid après des frappes massives de l’armée russe sur les infrastructures énergétiques, mais cherche aussi à rassembler assez de fonds pour financer les bras bioniques d’un combattant ukrainien amputé. Cette mobilisation, souvent portée par des bénévoles et des ONG, traduit un engagement direct d’une partie de la population.
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Des milliers de familles tchèques ont également accueilli des réfugiés ukrainiens dès les premiers jours où affluaient femmes, enfants et personnes âgées aux frontières et à la gare centrale de Prague. Des bénévoles ont vu leur engagement spontané déterminer leur vie depuis lors, comme c’est le cas de Petr Pijáček, travailleur social impliqué jusqu’à aujourd’hui dans l’aide aux Ukrainiens.
Des municipalités, des écoles et universités, des entreprises se sont mobilisées pour faciliter leur intégration. Avec plus de 397 000 Ukrainiens sur son territoire, dont de nombreux enfants qu’il a fallu scolariser, la Tchéquie est ainsi le pays européen qui a accueilli le plus grand nombre de réfugiés proportionnellement à la taille de sa population.
Quelques citoyens tchèques ont même choisi de s’engager volontairement aux côtés des forces armées ukrainiennes. Leur nombre reste limité, mais leur présence a un fort impact symbolique. Lors de la grande manifestation pour l’Ukraine organisée samedi dernier à Prague, un hommage a d’ailleurs été rendu aux ressortissants tchèques tombés au front.
Quatre ans plus tard, un soutien entre constance et lassitude
Les sondages réalisés au fil des quatre dernières années montrent une évolution plus nuancée. Dans les premiers mois de la guerre, le soutien à l’Ukraine était majoritaire et relativement stable. Mais l’inflation, la crise énergétique et la lassitude face à un conflit qui s’enlise ont progressivement modifié l’état d’esprit général. La propagande pro-russe, qui passe le plus souvent sous les radars via d’opaques mais néanmoins très actifs relais sur Internet, a aussi fait son œuvre.
Une partie de la population continue de considérer l’aide à Kyiv comme un impératif moral et stratégique. Une autre exprime des doutes croissants sur son coût économique, surtout en raison de la durée du conflit. Un sondage publié ce mardi par le site Novinky.cz, montre que si 77 % des Tchèques sont toujours favorables à une forme d’aide à l’Ukraine, ils sont divisés sur la question des réfugiés : environ un quart des personnes interrogées considère les réfugiés comme un atout, tandis que 37 % les perçoivent comme une menace.
Les partis populistes et eurosceptiques n’ont pas hésité à exploiter toutes ces inquiétudes, liant la guerre à la baisse du pouvoir d’achat ou à la hausse des prix de l’énergie. Ainsi la Tchéquie n’échappe pas à la vague européenne de défiance à l’égard des élites libérales, amorcée après la crise financière de 2008-2009 et démultipliée par la pandémie.
Une inflexion politique depuis les dernières législatives
C’est dans ce contexte particulier qu’est revenu au pouvoir le milliardaire populiste Andrej Babiš, Premier ministre pour la deuxième fois. Plus réticent à l’égard d’un engagement sans limite en faveur de Kyiv, il a adopté un ton différent de celui de son prédécesseur. Andrej Babiš n’a toutefois pas rompu avec les engagements de la Tchéquie au sein de l’UE et de l’OTAN. Il a d’ailleurs assuré que Prague continuerait de coordonner l’initiative sur les munitions « mais sans y participer financièrement ». Mais il met davantage l’accent sur la nécessité de négociations.
A cet égard, son message via le réseau X à l’occasion de ce quatrième anniversaire est éloquent : s’il parle d’« agression absolument injustifiable », il y insiste sur le fait que « parler de paix est possible depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump », ce président américain qui avait fait figure de modèle pour Andrej Babiš jusqu’à l’attaque du Capitole.
Si le drapeau ukrainien ne flotte plus quotidiennement devant le siège du gouvernement, il a toutefois été à nouveau hissé ce 24 février – et ce, en dépit de partenaires de coalition, Tomio Okamura (SPD) en tête, ouvertement hostiles à l’Ukraine. Un geste qui n’est pas passé inaperçu auprès de la diplomatie ukrainienne.
En tout état de cause, le changement de ton au sein de l’exécutif a créé une sorte de cohabitation inédite et un déséquilibre au sommet de l’Etat : entre un président qui plaide pour un soutien stratégique et durable à l’Ukraine, et un gouvernement plus enclin à temporiser.
La société tchèque à un carrefour
Souvent désignée comme un carrefour de l’Europe centrale, la Tchéquie l’est aujourd’hui aussi en termes historiques : dans une Europe en recomposition, plus que jamais menacée par la Russie sinon par les bombes en tout cas par les attaques hybrides visant à saper ses fondements démocratiques, la question est de savoir quelle direction Prague prendra.
La polarisation, la fragmentation et les différentes tensions au sein de la société, révélées au grand jour par quatre ans de guerre en Ukraine, feront-elles basculer définitivement le pays du côté de ses voisins slovaque et hongrois, perdus dans les eaux troubles de l’illibéralisme et du populisme, ou la résilience et l’esprit de solidarité du pays, exprimés clairement au lendemain de l’agression russe, lui permettront-ils d’éviter une marginalisation dans le concert certes réduit mais toujours existant des nations démocratiques ?










