Réfugiés ukrainiens en Tchéquie : « D’une hospitalité remarquable à la méfiance, voire l’hostilité »
Joséphine Brive est doctorante en sociologie à l’Université de Bordeaux et chercheuse associée au Cefres de Prague. Depuis plusieurs mois, elle mène une étude comparative entre la France et la Tchéquie sur la manière dont la guerre en Ukraine est étudiée, racontée et analysée, à la fois dans les universités et dans les médias. Au fil de séjours réguliers à Prague, la chercheuse s’est entretenue avec universitaires, chercheurs et journalistes pour tenter de comprendre ce que révèle le regard tchèque sur ce conflit qui bouleverse l’Europe depuis l’invasion russe à grande échelle de 2022 et ce qui le différencie du regard français. Entre mémoire de 1968, accueil des réfugiés ukrainiens, place des experts et différences de traitement médiatique, elle revient dans cet entretien sur les premiers enseignements de ses travaux.
Joséphine Brive : « C’est une thèse de sociologie du journalisme, de sociologie des intellectuels et surtout de sociologie du travail intellectuel. »
Pourquoi avoir choisi de comparer la France et la Tchéquie sur le sujet ukrainien ?
« Je voulais comprendre ce qui se jouait au niveau européen et pas seulement français. Je voulais faire une comparaison, grossièrement, entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe centrale, pour voir si les différences nationales avaient un impact. Je voulais voir si, en République tchèque, le fait que ce soit le pays qui a accueilli le plus d’Ukrainiennes après 2022 en proportion de sa population, le fait que ce soit un pays qui a été envahi en 1968, changeait quelque chose à la façon dont le sujet de la guerre russo-ukrainienne était traité. »
On peut dire que vous en êtes à peu près à la moitié de vos travaux ?
« À la moitié de mon financement de thèse, mais peut-être un petit peu moins que la moitié de mes travaux. »
« Les Tchèques ne parlent pas autant de 1968 qu’on l’imagine »
Qu’est-ce qui vous a surprise, peut-être pour commencer, dans cette comparaison entre France et Tchéquie ? Qu’est-ce qui, dans les faits, ne se vérifie peut-être pas par rapport à ce que vous imaginiez ?
« On m’a moins parlé de l’invasion de 1968 que ce à quoi je m’attendais. C’était peut-être une préconception de chercheuse française. »
C’est-à-dire que du côté tchèque, on a moins évoqué le traumatisme de 1968 et de l’invasion soviétique que ce que vous pensiez ?
« Oui, c’est ça. On y a moins fait référence comme raison pour laquelle on avait accueilli beaucoup d’Ukrainiens et d’Ukrainiennes, ou pour laquelle les Tchèques se seraient sentis plus proches de l’expérience ukrainienne, parce qu’il y aurait eu un parallèle avec l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968. On m’en a moins parlé que ce à quoi je m’attendais. Les Tchèques y ont moins fait référence. »
Même si les politiciens, dans mon souvenir en tout cas, y avaient fait pas mal allusion ?
« Ce qu’on m’a expliqué ici, c’est que c’était une référence surtout présente en 2022 et en 2023. Moi, j’arrive en Tchéquie à la fin de l’année 2024. Et donc on en parle déjà moins. Même l’opinion publique avait déjà un petit peu basculé, passant d’une hospitalité assez remarquable envers les Ukrainiens à davantage de méfiance, voire un peu d’hostilité envers les réfugiées ukrainiennes. Donc j’arrive un petit peu après ce moment-là. »
L'accueil des universitaires russes
Vous utilisez le féminin, “Ukrainiennes”. Il y a eu majoritairement des femmes avec enfants, mais il y a aussi des hommes.
« Oui, bien sûr, mais j’utilise le féminin générique parce qu’environ 75 à 80 % des adultes qui fuient l’Ukraine sont des femmes, et la grande majorité sont des femmes avec des enfants. Donc, par habitude, je mets le féminin générique. »
D’autres éléments vous ont surprise ou marquée dans les entretiens que vous avez menés jusqu’à présent ici à Prague ?
« Je pense que j’ai été surprise par la volonté des acteurs universitaires d’accueillir davantage les intellectuels, notamment les universitaires, et par leur tentative de plaider aussi pour l’accueil d’universitaires russes sans qu’ils aient besoin d’être officiellement considérés comme “agents de l’étranger”, selon la terminologie utilisée par le pouvoir russe. Si j’ai bien compris, aujourd’hui sont surtout accueillis les universitaires russes désignés par le Kremlin comme “agents de l’étranger”. Mais c’est évidemment très restrictif et cela implique déjà de s’être mis en danger pour figurer sur cette liste, puis réussir à quitter la Russie. J’ai donc rencontré des acteurs universitaires qui tentaient de défendre une politique plus accueillante envers les universitaires russes en République tchèque, ce qui semblait assez difficilement acceptable au niveau politique. »
Et comparé à la France ?
« En France, il existe déjà le programme PAUSE, un programme d’accueil des universitaires et artistes en danger, mis en place depuis 2017. Au moment de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, les collègues ukrainiens et russes ont donc pu bénéficier de ce programme sur la base des risques encourus dans leur pays d’origine. Il y avait déjà des structures réutilisables, ce qui n’était pas le cas ici en République tchèque. Il existait des programmes européens, notamment liés aux bourses Marie Curie, mais pas de programme national tchèque. Et comme les universités et les facultés connaissent souvent des situations économiques difficiles, elles n’avaient pas forcément de fonds propres pour accueillir ces universitaires. Donc il y a à la fois des volontés politiques, mais aussi des réalités économiques très concrètes. L’absence de programme spécifique en République tchèque a rendu plus difficile l’accueil des universitaires russes ou ukrainiens. »
Des études ukrainiennes sont historiquement beaucoup plus développées en Tchéquie
Les principales différences que vous avez relevées jusqu’ici entre France et Tchéquie se situent à quel niveau ?
« Les études ukrainiennes sont historiquement beaucoup plus développées en République tchèque qu’en France. Les études littéraires ukrainiennes existent ici à la faculté des lettres de l’Université Charles à Prague, mais aussi à l'Université Masaryk de Brno et à Olomouc. J’ai pu rencontrer les trois départements. Pour un pays plus petit que la France, c’est beaucoup plus développé qu’en France, où seule l’INALCO permet une formation complète, de la licence au doctorat, en études ukrainiennes. Il y a donc davantage d’experts de l’Ukraine en République tchèque, notamment des spécialistes de la langue ukrainienne. C’est déjà une différence importante : ici, l’ukrainien était déjà enseigné, contrairement à la France. »
« Concernant les médias et la presse, c’est la partie de ma thèse la moins avancée pour l’instant. J’ai déjà réalisé tous les entretiens avec les universitaires tchèques que je souhaitais rencontrer, environ une vingtaine, et c’est pareil en France. Mais cette partie demande encore des recherches. Ce que je constate pour l’instant, c’est que la plupart des journalistes tchèques travaillant en Ukraine parlent ukrainien ou russe et travaillent sans fixeurs, à la fois grâce à leur connaissance du pays et des langues, mais aussi pour des raisons économiques, puisque les fixeurs et traducteurs coûtent cher. En France, à part quelques correspondants permanents ou pigistes installés sur place, les journalistes français ont beaucoup plus recours aux traducteurs et aux fixeurs. En sociologie du journalisme, cela change beaucoup de choses dans la production de l’information, parce qu’il y a un intermédiaire. Cela facilite certaines choses, mais peut aussi créer une distance. C’est donc très intéressant à étudier. »
Et pour ce qui est des grandes tendances médiatiques ou des lignes éditoriales, ce sera pour les prochains mois ?
« Oui, exactement. C’est encore un travail en cours. »
La différence entre Prague et la province est-elle notable dans ce que vous observez ?
« Les personnes interrogées parlent beaucoup de la marge de manœuvre et de la proximité avec le pouvoir. À l’Université Charles, par exemple, beaucoup d’étudiants, notamment en sciences sociales, peuvent ensuite être recrutés dans les cabinets ministériels, ce qui est moins le cas en dehors de Prague. Paradoxalement, cela laisse peut-être davantage d’autonomie aux universités situées hors de la capitale, parce que leur organisation est plus décentralisée. Mais ce sont encore des hypothèses basées sur quelques entretiens, donc cela demande à être vérifié. »
Pas encore de changements majeurs
La période actuelle marque un changement, avec le nouveau gouvernement et les lois en préparation. Certaines formations de la coalition avaient fait campagne contre l’aide aux Ukrainiens, contre la Lex Ukrajina et pour la modification des aides liées à la protection temporaire. Vous évoquiez un climat d’hostilité. L’avez-vous ressenti lors de vos séjours en Tchéquie ?
« Oui, il y avait une inquiétude pendant les élections. Mon dernier séjour remontait à octobre et novembre 2025, donc juste avant, pendant et après les résultats. Il y avait clairement une inquiétude. Aujourd’hui, j’interroge les acteurs pour voir ce qui a réellement changé depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement Babiš. Pour l’instant, les personnes que je rencontre ne constatent pas de changements majeurs. Elles attendent surtout de voir ce qui sera effectivement voté et appliqué. Sur le terrain, il n’y a pas encore de perception d’un véritable avant-après. »
Avez-vous le sentiment que vos interlocuteurs tchèques considèrent les Français comme moins concernés par la guerre ?
« Oui, cela revient souvent : “Vous êtes plus loin, vous vous rendez peut-être moins compte.” Mais dans le domaine universitaire, il y a aussi eu beaucoup de collaborations entre la France, la République tchèque et l’Ukraine. De nombreux universitaires ayant d’abord fait escale à Prague se sont ensuite installés plus durablement en France, notamment parmi les universitaires russes. Ces coopérations permettent justement de dépasser ces différences et de mutualiser les forces pour essayer de mieux comprendre l’Ukraine et de produire un savoir le plus juste possible sur cette guerre en cours. »






