Anita Rind ou la quête d’une vie à la recherche de sa famille disparue dans les camps nazis (I)

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« Ainsi étions-nous » est le résultat d’une quête. Celle d’Anita Rind, fille de Paul et Ady Rind, tous deux Juifs de Tchécoslovaquie qui se sont retrouvés, comme bien d’autres, dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale. Si la famille d’Anita Rind a miraculeusement survécu, cachée dans le Sud de la France, pendant toute l’Occupation, presque tous leurs proches restés en Tchécoslovaquie ont péri dans les camps d’extermination nazis. Pendant plus de trente ans, Anita Rind a fouillé les archives pour retrouver la trace de ces proches disparus. Radio Prague vous propose la première partie d’un entretien réalisé avec Anita Rind, sur cette quête de longue haleine.

Anita Rind, vous avez été journaliste au Monde de 1969 à 1988. Au cours de votre carrière vous avez été correspondante à Vienne, à la fin des années 1970. Ce n’est pas en tant que journaliste que nous vous accueillons, mais pour un ouvrage que vous avez publié en 2010, aux Editions Gaussen, qui s’appelle Ainsi étions-nous. C’est l’histoire de votre famille qui a disparu presque entièrement dans les camps nazis et de votre quête pour en retrouver les traces. Celles-ci mènent en Tchécoslovaquie, d’où votre famille était originaire. D’où venait exactement votre famille, du côté de votre père et de votre mère ?

Ady Rind
« Ils venaient de deux coins opposés par rapport à Prague. Ils étaient tous deux originaires de Bohême. Peut-être qu’une partie de la famille venait de Moravie, mais les personnes qui m’étaient les plus proches venaient de Bohême du Nord et de Bohême du Sud. Ma mère, Ady Rind, née Polak était originaire de Louny en Bohême du Nord. Mon père au contraire venait du Sud, de České Budějovice et de Kaplice. Mon père faisait des études d’économie. Ils se sont rencontrés à Prague où ma mère, un peu avant-gardiste, exécutait les vœux posthumes de son père, marchand de céréales en gros, qui avait souhaité qu’elle ait un métier ; chose peu courante à l’époque. Elle avait fait des études de comptabilité et travaillait dans une banque à Prague. Elle aimait beaucoup le théâtre et mon père aussi. D’après les photos, j’ai constaté qu’ils faisaient partie d’une bande d’amis qui allaient nager ensemble, se rendaient à des concerts… Il y avait beaucoup de cousins de mon père, des universitaires, des médecins et des philologues qui habitaient à České Budějovice, mais qui se retrouvaient souvent à Prague. »

Paul Rind
Vos parents évoluaient donc, à Prague, dans une communauté culturelle et intellectuelle importante... Pour resituer un peu, puisque vous parlez français, ce qui pourrait être surprenant au vu de ce que nous venons de dire : vous-même êtes née en France, un peu au hasard de l’emploi de votre père, Paul Rind. Petite, vous avez eu des contacts fréquents avec la Tchécoslovaquie. Comment avez-vous oscillé entre ces deux terres ?

« Mes parents se sont mariés en 1923 et mon père qui était économiste, travaillait pour une société américaine qui l’a envoyé à Anvers, où il est resté un an. Il devait ensuite aller à Düsseldorf. Ma mère avait préparé tous les bagages, et la veille d’embarquer leurs affaires, elle a reçu un télégramme très bref de mon père: ‘Düsseldorf annulé, Paris.’ Mes parents sont finalement arrivés à Paris en 1925. Mon père a continué à travailler pour cette société à Paris. »

Anita et Marguerite
C’est ainsi que vous, et votre jumelle – car il faut préciser que vous aviez une jumelle, malheureusement décédée aujourd’hui – êtes nées à Paris…

« Il y a d’abord eu un garçon, de trois ans notre aîné, René, né à Neuilly-sur-Seine. Nous sommes arrivées plus tard, en 1929. Ma mère ne savait pas qu’elle avait des jumelles, même si son gynécologue trouvait qu’elle était un peu volumineuse. Elle me racontait toujours qu’à la fin, elle pouvait poser son assiette et manger sur son abdomen ! Elle est allée à la clinique, je suis arrivée la première et l’accoucheur lui a dit qu’il y en avait une deuxième, ma sœur, Marguerite. »

Vous dites, dans votre ouvrage, que malgré le fait que vous soyez née en France, vous vous rendiez fréquemment, petite, en Tchécoslovaquie voir votre famille à Kaplice. En raison de l’histoire et de la guerre qui approchait, il y a ensuite un jour où vous n’avez plus pu y retourner. Rappelez-nous dans quelles circonstances vous avez vu la Tchécoslovaquie pour la dernière fois… Il s’agit d’une date spéciale.

Été 1934,  jardin de Kaplice ; au 1er rang,  assis de g. à d. : Anita et Marguerite,  René,  la grandmère Marie,  l'oncle Ernst; au 2e rang: Ady Rind,  une amie de la famille,  le grand-père Rudolf,  la tante Rosa,  Paul Rind
« En effet. Depuis qu’on était toutes petites, tous les ans, on partait en grandes vacances, de juillets à septembre, à Kaplice, dans la grande maison de mon grand-père qui était médecin. On y voyait tout le reste de la famille. La dernière fois qu’on y est allés, c’était pour les grandes vacances de 1938. On devait repartir en septembre comme d’habitude. Or, j’ai eu une crise d’appendicite aiguë, il a donc fallu m’opérer d’urgence. Mon père, mon frère et ma sœur sont repartis en France et moi je suis restée avec ma mère à Prague jusqu’à ce que je puisse être debout. En 1938, ça allait déjà très mal, il y avait déjà eu les lois de Nuremberg en 1935. Mes parents avaient donc décidé de rapatrier un certain nombre de choses de Tchécoslovaquie. J’étais à Prague, mes tantes et mes oncles s’occupaient de moi et ma mère est retournée à Kaplice pour finir les bagages et rassembler toutes ses affaires. A ce moment-là, une dame qui était locataire dans la maison de mon grand-père, lui a interdit l’entrée en disant qu’elle était juive et qu’elle n’avait plus droit d’entrée dans cette maison qui était pourtant la nôtre. »

L’atmosphère était déjà très pesante à l’époque…

Été 1938,  dernières vacances en Tchécoslovaquie,  Ady et Paul  Rind avec les jumelles dans la ville d'eaux de Piešťany
« Oui… Il y avait déjà des partis politiques tchèques très pro-allemands et pour le rattachement des Sudètes à l’Allemagne. Nous sommes repartis avec le train du 10 septembre 1938, c’est-à-dire quelques jours avant les Accords de Munich qui ont abouti à l’annexion des Sudètes par Hitler. »

Ady et Paul cachés dans le hameau du Rossoul  (1942-45)
Nous allons devoir faire un saut dans le temps et résumer la suite immédiate, ce qui est très difficile, car on ne résume pas une vie cachée sous l’occupation en France. Vous voyez donc la Tchécoslovaquie pour la dernière fois le 10 septembre 1938, lorsque vous retournez en France. Mais la guerre rattrape vite le pays. La France va être occupée. Votre famille et vous allez devoir vous cacher. Vous faites le récit de ces années noires. Vous avez été séparés, les parents d’un côté et les enfants de l’autre. Votre sœur et vous étiez cachées dans des institutions religieuses. C’est une véritable épopée. La guerre prend fin. Par miracle et par chance, vous avez survécu ainsi que vos parents, votre sœur et votre frère. En 1945, vous pensez à la famille restée en Tchécoslovaquie. Essayez-vous de reprendre contact ?

Paul Rind au Rossoul
« Oui… Mon père était quelqu’un de très prévoyant. On est partis de la zone occupée pour aller dans la zone libre. Mes parents se sont cachés chez des paysans et mon frère et nous, dans une institution religieuse, assez loin les uns des autres. On n’a pas vu nos parents pendant trois ans. Ma mère pensait évidemment tout le temps à ses sœurs. Les dernières nouvelles remontaient à des cartes tamponnées par les services de la Gestapo à Prague. Elles avaient juste donné quelques nouvelles en 1940, depuis on n’avait plus rien. Cinq ans sans nouvelles. A Prague il n’y a pas eu de ghetto comme à Varsovie, sauf que c’était la même chose. Il y a eu des lois très sévères, émises par Heydrich, le bras droit d’Hitler. Il avait été décidé que les Juifs n’avaient plus le droit de louer, qu’ils devaient vivre les uns avec les autres. Il y a eu des rassemblements. Les cartes qu’on a reçues en 1940, c’étaient des nouvelles disant : ‘Nous sommes tous réunis, nous vivons ensemble.’ C’est tout, car ils ne pouvaient pas dire plus. Le 6 juin 1945, ma mère a envoyé deux télégrammes à la Croix Rouge tchèque à Prague, pour demander des nouvelles. Mais elle ne savait pas qu’elles et leurs familles avaient perdu leur logement. Elle a donné les adresses de ses deux sœurs, celles d’avant la guerre… Elle a reçu une réponse lapidaire : ‘Inconnues à cette adresse, donnez-nous plus de précisions’. Sauf qu’on n’en avait pas. Ma mère m’en a parlé, même si mes parents étaient discrets et n’ont jamais fait état de leurs souffrances. A l’époque, j’avais 14 ans. Je me suis dit intérieurement : je veux retrouver toutes ces personnes, car j’étais attachée à elles depuis ma toute petite enfance. »

Suite et fin de cet entretien dans une prochaine édition des Chapitres de l'Histoire.