Audiovisuel public : la FIJ et l’UER demandent au gouvernement tchèque de protéger la TV et la radio publiques

Les délégués du 100e congrès annuel de la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ), réunis à Paris, ont conclu leurs quatre jours de débats par un appel spécial adressé au Premier ministre tchèque Andrej Babiš concernant l’audiovisuel public et les réformes en cours à Prague.

Cette initiative de la FIJ fait suite à un rapport urgent transmis par l’un de ses membres, le Syndicat des journalistes de République tchèque, concernant la réforme législative en préparation qui modifierait en profondeur le statut, le financement et les missions de la télévision publique (Česká televize) et de la radio publique (Český rozhlas).

Anthony Bellanger est le secrétaire général de la FIJ :

Anthony Bellanger | Photo: X de Martin Balucha

« Il y a eu une motion urgente votée à l’unanimité par le congrès du centenaire. C’était un congrès mondial réunissant plus de 350 journalistes issus de plus de 120 pays.

Quand une motion urgente est adoptée à l’unanimité, cela signifie que le sujet est grave, sérieux, et que tout le monde a bien compris qu’il y avait une volonté de la communauté mondiale des journalistes de soutenir notre organisation tchèque dans la défense des médias de service public.

Après, ce qui m’inquiète le plus, c’est le résultat. Quand on en arrive à une motion urgente, c’est souvent parce qu’il s’agit de situations assez graves. Et sur le service public tchèque, je suis inquiet pour la suite. Il y a un couperet qui va tomber dans quelques jours.

Il est clair que le poids de la Fédération internationale des journalistes - qui est la seule organisation professionnelle mondiale de journalistes, avec 600 000 membres dans le monde - doit peser de tout son poids pour que le gouvernement change son fusil d’épaule.

Le financement public est la clé du service public. Si vous commencez à réduire la redevance, il sera ensuite facile de dire : “Nous n’avons pas assez de moyens, ce n’est pas notre faute.” Et alors on coupe les budgets.

Or, si on coupe les moyens du service public, cela signifie aussi moins d’information pour les citoyens, en tout cas moins d’information diversifiée, ouverte, respectueuse de la liberté d’expression et du pluralisme.

À partir de là, c’est la porte ouverte à une disparition lente du service public. Pourtant, quand on travaille dans une télévision ou une radio de service public, on rend d’abord service au public.

Moi, en tant que secrétaire général de la Fédération internationale, je savais que cette motion serait soutenue. Dans une assemblée aussi grande et aussi diverse, on n’est jamais certain de rien, mais notre congrès a parfaitement compris l’urgence de cette motion présentée par notre organisation tchèque. Quand un vote est unanime, c’est qu’il n’y a même plus de débat : il faut agir, et très vite. »

Andrej Babiš : « Les pays où il existe encore une redevance ne sont plus très nombreux »

Dimanche, dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, le chef du gouvernement tchèque a martelé que les plans de sa coalition en la matière demeuraient inchangés, carte à l’appui :

« Concernant ce débat sur les redevances, s’il vous plaît… c’est une histoire sans fin. Encore une fois, certains disent que nous menaçons quelque chose. Voici une carte : les pays en rouge financent les médias publics à partir du budget de l’État, les pays en bleu fonctionnent avec des redevances télé et radio. Et comme vous pouvez le voir, les pays où il existe encore une redevance ne sont plus très nombreux. La majorité des États financent désormais cela directement par le budget public.

Nous avions cette réforme dans notre programme. La procédure de consultation se termine le 15 mai. Ensuite, nous nous assiérons autour de la table au sein de la coalition et nous négocierons avec les directions de la Télévision tchèque et de la Radio tchèque.

Vous serez informés de tout cela. Peut-être que cela paraît inhabituel pour certains, mais nous appliquons notre programme, et nous continuerons à l’appliquer. »

Selon Anthony Bellanger, la Tchéquie est loin d’être un cas isolé :

« De plus en plus, on fait la guerre au service public. Et on utilise toujours le même argument : cela coûterait trop cher.

On entend exactement le même discours à la BBC, à France Télévisions, à la RAI en Italie, au Canada, à la NHK au Japon. Toujours la même chose.

Pourtant, si l’on remonte à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le service public d’information a été mis en place à une époque où tous les États étaient à genoux, où il n’y avait plus d’argent. Et malgré cela, on a construit des services publics de qualité.

C’est vrai pour les médias, mais aussi pour la sécurité sociale, les transports publics ou les grandes entreprises nationales créées à cette époque. Donc l’argument financier n’a pas de sens.

Quand on veut un vrai service public digne de ce nom, on lui donne les moyens nécessaires. Et la redevance est un bon système. Le service public appartient aussi au public lorsqu’il le finance directement.

À partir du moment où l’on dit : “Non, on ne paie plus la redevance”, on remet potentiellement le service public dans d’autres mains : celles de la publicité, des actionnaires privés. Et là, on met en danger le contenu lui-même. »

« Je me souviens que Nicolas Sarkozy disait exactement la même chose en France : “Plus personne ne regarde le service public.”

Or, quand on regarde les audiences, on constate qu’il existe certes d’autres chaînes - et le pluralisme, c’est aussi cela - mais ces chaînes ont des lignes politiques très claires, des intérêts économiques très clairs, des actionnaires très identifiés.

Quand on veut un service rendu au public, il faut lui donner les moyens d’exister. Et lorsqu’on dispose d’un service public de qualité, les audiences suivent.

C’est trop facile de dire que les gens ne regardent plus pour justifier une baisse des budgets. Souvent, c’est justement parce qu’on a diminué les moyens que les audiences baissent ensuite. »

L’Union Européenne de Radio-Télévision elle aussi inquiète

Le même jour que l’adoption de cette motion de la FIJ à Paris, le 7 mai, l'Union Européenne de Radio-Télévision (UER, ou EBU en anglais), la plus grande alliance de médias de service public dans le monde, a annoncé elle aussi envoyer une missive au Premier ministre tchèque « pour lui faire part de ses préoccupations concernant un projet de loi qui pourrait porter atteinte à l'indépendance, à la stabilité et à la conformité européenne des médias de service public en Tchéquie ». La lettre de la de la FIJ devrait quant à elle être reçue par le Premier ministre dans quelques jours.

Anthony Bellanger :

« La lettre partira dès la semaine prochaine. Je vais être très vite en contact avec la responsable de notre syndicat sur place afin qu’elle soit envoyée au gouvernement dans les jours qui viennent et qu’elle arrive le plus rapidement possible en Tchéquie.

Le contenu est simple : nous demandons au gouvernement de revenir sur sa décision et nous défendons les principes mêmes du service public.

Un pays comme le vôtre doit disposer d’un service public fort et de qualité, surtout compte tenu de son histoire récente.

Le citoyen tchèque a besoin de ce service public. Vous avez connu pendant des décennies des télévisions d’État. Il ne faut pas maintenant basculer dans l’extrême inverse, c’est-à-dire vers des médias qui appartiendraient à quelques milliardaires décidant d’investir dans les télévisions ou les médias en général.

C’est malheureusement ce que l’on voit de plus en plus aujourd’hui dans le reste de l’Europe. »