B. Geremek - A. Milinkevitch : rencontre à Prague entre l'ancien dissident polonais et l'opposant à la dernière dictature européenne

Dans la capitale tchèque, la semaine dernière a non seulement été marquée par l'anniversaire de Vaclav Havel mais aussi par le Forum 2000, une conférence internationale que l'ancien dissident et président a initiée il y a dix ans. Parmi les invités cette année, le Polonais Bronislaw Geremek et le Biélorusse Alexandre Milinkevitch.

Survivant du ghetto de Varsovie, co-fondateur de Solidarnosc, puis ministre polonais des Affaires étrangères, B. Geremek est aujourd'hui député européen (Groupe Alliance des démocrates et des libéraux pour l'Europe). Opposant et candidat aux dernières élections présidentielles remportées par Alexandre Loukachenko avec plus de 82% des voix, Alexandre Milinkevitch continue son combat contre le régime dictatorial en place à Minsk. C'est à lui que j'ai d'abord demandé de décrire la situation dans son pays, six mois après ce scrutin comparé à une « farce » par le Conseil de l'Europe.

A. Milinkevitch : « La situation est bien sûr différente de celle d'avant les élections. Les gens ont moins peur et sont plus actifs. Ils supportent l'opposition qui est désormais visible. Avant, on pensait qu'il n'y avait qu'un seul opposant, aujourd'hui la situation a changé. »

Radio Prague : L'oppositon biélorusse est-elle unie aujourd'hui ?

A.M :« Il y a un peu de problèmes. Nous sommes un peu partagés sur la question de l'indépendance. Les communistes et une partie des sociaux-démocrates sont pour une union, même réduite, avec la Russie. La majorité du parti social-démocrate est pour l'indépendance. En Biélorussie il n'y a pas de politiciens contre les Russes, quelqu'un de russophobe ne peut pas gagner d'élections chez nous, mais la majorité des Biélorusses veulent vivre dans leur propre pays. La lutte entre les partis sur ce point existe. En plus, la Russie cherche à changer la donne. Aujourd'hui, la coalition de l'opposition est pro-européenne et pro-indépendance, et à Moscou on voudrait changer cette orientation. Cela nous freine, mais pour les prochaines élections locales, nous sommes unis. »

R.P : Vous êtes aujourd'hui à Prague. Les pays de la région que sont surtout la Pologne, les pays baltes ou la République tchèque vous soutiennent, mais vous avez parlé d'un problème, d'un manque d'unité dans la position des pays de l'UE concernant un soutien à l'opposition démocratique biélorusse.

A.M : « Le soutien moral est énorme, il est très important pour nous. Mais on doit trouver les moyens de travailler avec les ONG non enregistrées et les partis clandestins chez nous. »

R.P : Quelle attitude attendez-vous de Bruxelles ?

A.M : « Il faut trouver les méthodes pour une aide efficace. Je connais le moyen de le faire, mais il y a des règles très strictes qui empêchent de le faire... »

R.P : Lesquelles ?

A.M : « Ce sont des règles qui ont été introduites pour les pays en voie de développement démocratique, et nous sommes une dictature, alors il faut travailler différemment... »

R.P : M. Geremek, on a parlé de l'attitude de l'UE et du manque d'unité dans la position des Etats-membres. Quelles observations faites-vous au Parlement européen ?

B. Geremek : « D'abord je voudrais dire que l'attitude de l'UE progresse dans la bonne direction. Je me rappelle, il y a deux ans et encore avant, la Biélorussie semblait appartenir pour toujours sinon à l'URSS à la Fédération russe. Pour la paix européenne, ce rapport de soumission de la Biélorussie par rapport à la Russie semblait être un bon facteur... Et cela a changé. J'ai le sentiment que dans toutes les institutions européennes, en particulier à la Commission, au Parlement, et un peu aussi au Conseil européen, on se rend compte que la Biélorussie est une dictature et que la Biélorussie a une aspiration européenne. Le problème, c'est ce qu'on peut attendre de ces institutions, après les déclarations de principe sans réalisation pratique. »


Pour Bronislaw Geremek, il y a trois domaines importants : la possibilité donnée aux Biélorusses de se rendre dans l'UE en diminuant le prix des visas, un visa Schengen à 60 euros équivalant à un salaire mensuel en Biélorussie - deuxièment donner des bourses, par centaines voire par milliers, aux étudiants biélorusses, comme le font les pays baltes, la Pologne, et dans une moindre mesure la République tchèque. Et troisièment, le problème crucial de l'information :

B.G : « L'ex-dissident que je suis parle d'expérience, de notre expérience polonaise, tchèque et autre. L'appui principal pour notre lutte venait des possibilités qui nous étaient offertes de communiquer, d'avoir accès aux informations, d'avoir une certaine technique de diffusion des informations. »

A.M : « Pour nous, le plus important, c'est de sortir de l'isolement médiatique. Il n'y a pas de radio pour nous depuis dix ans, pas de télévisions, et les journaux sont presque liquidés... Alors il nous reste l'Internet, les petits journaux locaux, très efficaces dans les petites villes, et le porte à porte avant les élections, comme maintenant avant les prochaines élections locales. »

Photo: Commission européenne
B.G : « Et puis pourquoi ne pas penser à une radio biélorusse ? Pas une radio allemande, anglaise ou française, mais une radio biélorusse sur le sol européen qui pourrait informer les citoyens biélorusses dans leur langue sur la situation dans le monde. Pourquoi ne pas penser aussi à une certaine couverture de la télévision dans les pays limitrophes de la Biélorussie donnant cette information ? Pour cela il faudrait une décision de l'UE dans son ensemble, et ces décisions pourraient êtres prises en premier lieu par les pays limitrophes. Aucun danger pour la stabilité européenne, au contraire : il n'y a pas de stabilité européenne quand il y a une dictature. La seule dictature existante sur le sol européen, c'est la Biélorussie. Il faut aider le peuple biélorusse. Je crois que nous, les pays de la région, devons être les premiers à organiser une certaine pression sur les institutions européennes. Nous devons aussi par notre exemple pratique exercer cette pression, faire ce que nous pouvons, nous les Tchèques, Hongrois, Lituaniens, Estoniens et Polonais. Organiser cette information, donner les possibilités d'éducation - La Pologne le fait en donnant des centaines de bourses, la République tchèque a commencé également. Nous faisons cela dans l'esprit européen. »


C'était le député polonais du Parlement européen Bronislaw Geremek et l'opposant Alexandre Milinkevitch, le Biélorusse qui fait partie avec Ingrid Bétancourt des principaux favoris du prochain prix Sakharov de la liberté de pensée, un prix qui sera remis à la fin du mois par le Parlement européen.