Bastien Ossart : « On joue pour se faire plaisir, et si Molière arrive, tant mieux... »

Les Fourberies de Scapin

Peut-on jouer « Les Fourberies de Scapin » de Molière quand on n'est que trois ? Trois comédiens français, Olivier Martin, Bastien Ossart et Julien Cigana, ont tenté l'impossible, samedi dernier, sous les fresques baroques de la bibliothèque de l'Ecole mariale de Prague, en incarnant pratiquement tous les personnages de la célèbre comédie. Pour réussir cet exploit, ils ont employé toute une panoplie de moyens simples mais efficaces. Chacun des trois comédiens devait camper plusieurs personnages et se transformait donc avec une rapidité vertigineuse tantôt en père avare, acariâtre et goûteux, tantôt en sémillant jeune homme plein de tempérament, tantôt en valet fourbe qui sait si bien profiter des faiblesses et des vices de ses maîtres. Les trois comédiens qui ont assumé aussi la mise en scène de leur spectacle, réussissent ces petits prodiges par de brusques changements de masques, de perruques, de maquillages, de costumes, par une mimique et une gestuelle éloquentes, mais surtout grâce à quelque chose que l'on n'arrive pas à saisir et qui existe pourtant: la magie du théâtre.

Le spectacle a pu se réaliser grâce à l'ensemble de musique et de danse anciennes Collegium Marianum et sa directrice Jana Semeradova. Bastien Ossart, un des protagonistes du spectacle, explique :

« Nous avons joué « Médecin malgré lui » il y a quelques mois, et Jana (Semeradova) a vu le spectacle et nous a proposé de faire quelque chose ensemble. Ce n'était pas très précis au départ. C'était un vague projet d'improvisation musicale et théâtrale. Et puis l'idée nous est venue de monter un Molière et de le jouer à trois personnages puisque c'était le pari au départ. Nous l'avons adapté à notre sauce. Et de fil en aiguille nous avons monté le spectacle. Nous avons beaucoup improvisé en répétitions. Et en spectacle nous gardons aussi quelques plages réservées uniquement à l'improvisation. »

Pourquoi avez-vous choisi justement « Les Fourberies de Scapin » ?

« Nous avons lu beaucoup de pièces. Premièrement, nous avons essayé de créer un spectacle avec plusieurs pièces de Molière, une espèce de patchwork avec des pièces de Molière, et puis nous nous sommes rendus compte que cela ne marchait pas très bien et que c'était aussi, comment dire, une claque donnée au théâtre baroque, tout simplement. Et puis finalement, Scapin nous est apparu évident au niveau de la dramaturgie et de ce que l'on voulait faire sur le plateau. Nous avions pensé aussi à Tartuffe mais il nous fallait quelque chose de léger pour pouvoir faire cela. »

Croyez-vous qu'au temps de Molière on le jouait de la même façon ?

« Il y avait des parts réservées à l'improvisation, c'est une certitude. Les pièces étaient montées intégralement, donc ce n'est pas la même chose. Il arrivait parfois que les femmes soient jouées par des hommes. Maintenant c'est une forme nouvelle du théâtre baroque, c'est certain, mais les codes théâtraux que nous avons amenés là, ce sont les mêmes que ceux du XVIIe siècle. »

Quel est le rôle du geste dans ce genre de production ?

« Le geste, c'est la pensée, c'est ce que ne dit pas le personnage. C'est à dire, on peut dire amour et faire un geste de haine. Comme si l'on pensait que l'amour à ce moment-là était quelque chose qui se rapprochait de la haine. Le geste, c'est la pensée.»


Une large place dans le spectacle a été réservée à la musique. Des oeuvres de Jean-Baptiste Lully et de Marc-Antoine Charpentier ont servi d'intermèdes, mais la musique y jouait aussi un rôle dans l'action même et accompagnait certaines scènes tout en soulignant leur caractère dramatique, comique ou dansant. On en vient à se demander quel a été le rôle de la musique de scène à l'époque de Molière. Bastien Ossart :

« Je ne le sais pas. C'était utilisé beaucoup pendant les ballets, parce qu'il y avait beaucoup de ballets dans les pièces de Molière. Il y avait des moments d'improvisation qui avaient un accompagnement musical. A quoi ressemblait-il vraiment, je ne saurais pas le dire. Etait-ce vraiment un accompagnement symphonique? Etait-ce une espèce de bruitage ? Je ne le sais pas. »

Ce spectacle aura-t-il un avenir ?

« Oui, on va le jouer en France en mai et peut-être reviendra-t-on en été pour le jouer ici. On va tout faire pour le maintenir en vie. »

Pourquoi jouez-vous à la lumière des bougies ?

« C'est comme ça que cela se faisait au XVIIe siècle, il n'y avait pas d'électricité, ils éclairaient à la bougie, et on le fait comme ça aussi. »

La bougie vous donne-t-elle de l'inspiration ?

« Je ne dirais pas ça, mais cela apporte un univers tout de suite. C'est une chose qui est certaine. Quand nous répétons à la lumière des néons, et quand nous faisons, d'un coup, une générale avec des bougies comme ce soir, parce qu'avant cela nous n'avions pas encore répété avec les bougies, cela nous amène forcément ailleurs, parce que l'univers est différent. Un soir comme celui-là, nous allons rectifier des choses, de petites choses, de petits détails, mais il est vrai que cela nous amène dans un univers absolument différent. Ce n'est pas de l'inspiration, seulement cela nous amène ailleurs. »

Comment préparez-vous un tel spectacle? Y a-t-il un metteur en scène ou est-ce vous trois qui le préparez ? Est-ce vous trois qui vous chargez de la mise en scène?

« Absolument. Nous sommes trois et nous avons souvent travaillé ensemble, donc nous nous entendons très bien. Et cela se passe très bien en répétitions. C'est vrai, nous sommes trois metteurs en scène. Quand il y en a un qui n'est pas dans une scène, il sort du jeu et regarde et écoute les autres, et quand nous sommes trois sur la scène, nous nous filmons et puis nous regardons et nous donnons des notes. Nous sommes trois pour tout. »

Etes-vous toujours d'accord où y a-t-il des débats et même des refus?

« Il y a des choses qui nous paraissent évidentes pour ce que nous avons envie de faire. Et puis des choses qu'un tel aimerait faire et que l'autre ne trouve pas bonnes. En général, c'est un vote démocratique, c'est-à-dire s'il y en a deux qui ne sont pas d'accord, nous annulons l'idée et nous cherchons autre chose. »

Vous disputez-vous beaucoup ?

« Non, nous ne nous disputons pas. Il y a des prises de bec de temps en temps, mais c'est normal. Nous jouons tous très différemment donc il faut qu'avec cette différence là nous trouvions une unité. Donc, comme ce spectacle demande une unité absolue pour qu'il avance bien, nous cherchons tout le temps. Nous jouons pour nous faire plaisir, nous jouons en essayant de donner de la qualité, ce qui demande beaucoup de travail. Et si Molière arrive, tant mieux. »

Aujourd'hui, a-t-on encore besoin de Molière ?

« Ah oui ! En relisant bien ses pièces on y trouve quand même des choses qui résonnent très fort encore aujourd'hui. Et on en a besoin. Si on arrive, est c'est une grosse part du travail, à reproduire la beauté telle qu'on l'imagine, c'est à dire la beauté de Molière au XVIIe siècle, cela peut être quelque chose d'important. La beauté en soi est une parole, est un acte. Si cela arrive, cela peut être essentiel. »

Molière parle-t-il aussi de nos péchés, de nos vices et de nos plaisirs ?

« Oui, il ne fait que ça. Il parle peut-être plus du rire que du plaisir, mais il parle surtout des vices. Dans « Les Fourberies de Scapin », mais dans toutes ses pièces d'ailleurs, il y a toujours une part d'avarice, une part de cruauté, une part de tromperie, une part de fourberie, enfin, c'est surtout ça qui ressort. C'est son credo pour écrire ses pièces, le vice. »