« Budweiser, ça désigne ce qui vient de Ceske Budejovice !»

On parle de ce conflit comme de la guerre de cent ans des brasseurs. Depuis près d'un siècle en effet, la marque Budweiser fait l'objet d'une féroce bataille juridique entre Américains et Tchèques. D'un côté, le géant américain Anheuser Busch, premier producteur mondial de bière. De l'autre, la petite brasserie Budejovicky Budvar, propriété de l'Etat tchèque. Direction aujourd'hui Ceske Budejovice, la ville où se trouve cette brasserie, dans le sud de la Bohême, une ville longtemps connue sous son nom allemand de Budweis.

Dans tous les bars de cette ville de 100 000 habitants située à 200 km au sud de Prague, la clientèle, jeune et moins jeune, est unanime : la seule vraie Budweiser est celle fabriquée ici, dans la brasserie d'Etat.

Pour le maître-brasseur qui y exerce ces talents depuis plus de quarante ans, le breuvage américain n'a en effet rien à voir avec la bière fabriquée ici, appelée aussi l'or de Bohême. Josef Tolar :

« Notre bière est plus amère que la bière américaine. Elle a plus de goût. Ce qui est important, c'est le houblon naturel que l'on utilise ici. Dans notre production, nous avons davantage de polyphénoles que les Américains, ce qui rend notre bière meilleure. Par ailleurs, les bières américaines sont moins concentrées, contiennent moins d'extrait naturel au début de la fermentation, ce qui les rend plus légères. »

Le visiteur du musée de la brasserie Budejovicky Budvar est tout de suite mis dans l'ambiance. Quelques minutes après le début de la visite, le sujet épineux est abordé, et les Américains sont décrits comme les méchants qui ont usurpé la marque Budweiser, une marque aujourd'hui internationalement connue.

Le problème est pourtant loin d'être simple, car la marque Budweiser a d'abord été déposée outre-Atlantique, et ce dès 1878, près d'une vingtaine d'années avant la création de la brasserie de Bohême. Mais pour les Tchèques, la tradition brassicole dans cette région de Ceske Budejovice remonte au Moyen-âge, et il ne serait que justice que la marque Budweiser leur appartienne. Pour le porte-parole de la brasserie tchèque, Petr Samec, c'est un peu comme si une entreprise américaine avait déposé la marque Camembert à la fin du 19e siècle :

« En allemand, l'adjectif Budweiser désigne ce qui vient d'ici, de la ville de Ceske Budejovice. Notre brasserie dispute donc à la brasserie américaine le droit d'utilisation de la marque Budweiser, et ce litige fait l'objet de procédures dans le monde entier. Dans certains pays, les juges ont déjà tranché, parfois en notre faveur, comme en Allemagne, en France, en Autriche ou en Russie, où nous avons le droit d'utiliser la marque Budweiser. »

Dans d'autres pays en revanche, comme aux Etats-Unis, au Canada ou en Italie, la marque appartient aux Américains. Aux Etats-Unis, la bière tchèque est donc vendue sous le nom Czechvar.

Mais il y a quelques semaines, la guerre de cent ans des brasseurs a connu un nouveau rebondissement : à la surprise générale, Américains et Tchèques ont signé un contrat grâce auquel Anheuser Busch devient l'importateur exclusif de la bière tchèque sur le marché américain. La hache de guerre n'est pas pour autant enterrée et les procédures judiciaires continuent dans bon nombre d'autres pays.

Toutefois, pour les experts de l'industrie brassicole, cet accord pourrait être un premier pas vers le rachat de la brasserie de Ceske Budejovice par le groupe américain, un rachat qui ne pourra se faire qu'une fois la brasserie privatisée. Et le gouvernement tchèque vient justement d'annoncer qu'il envisageait de procéder bientôt à la privatisation de ce fleuron de l'économie nationale, d'où sortent plus d'1 million d'hectolitres de bière par an.