Ce que les Tchèques ont pensé et pensent de l’Union européenne

Photo: Commission européenne

Depuis l’adhésion en 2004 du pays dans l’Union européenne, la perception des Tchèques de cette appartenance a foncièrement changé. Plus de détails dans cette nouvelle revue de presse qui vous présentera aussi un extrait d’une interview dans laquelle l’archevêque de Prague Dominik Duka explique sa position à l’égard de ladite « crise migratoire » et, ensuite, un autre regard sur la libération de la Tchécoslovaquie en 1945. Cette rubrique permettra aussi d’évoquer la nouvelle appellation officielle de l’Université Charles et la parution en version tchèque d’un livre d’André Breton, dont on commémore cette année le 50e anniversaire du décès.

Photo: Commission européenne
Après la chute du régime communiste en novembre 1989, le pays affichait une orientation fortement pro-occidentale, un regard libéral sur l’économie du marché, ainsi que des attentes positives liées à l’OTAN et à l’UE. Au début des années 1990, l’adhésion du pays à l’Union européenne représentait pour les Tchèques un symbole de l’appartenance du pays à l’Occident. Depuis, la popularité de cette institution n’a de cesse de baisser. Dans une note publiée sur le site ihned.cz, le sociologue Jan Hartl réfléchit sur les causes de ce changement :

« Dans une enquête effectuée en 1993, 85% des habitants ont exprimé leur accord avec l’entrée du pays dans la Communauté européenne. La perspective d’un emploi plus attrayant, les possibilités d’études à l’étranger pour les jeunes, l’amélioration de l’environnement, le renforcement du droit et une plus grande discipline, la suppression de la corruption et une plus grande qualité de la démocratie. Autant d’espoirs qui ont été à l’époque liés à l’entrée du pays dans l’Union européenne. Si une grande partie de la population espérait une élévation de leur niveau de vie, les gens n’avaient pas de telles attentes en revanche d’une amélioration dans la sphère sociale, dans le domaine culturel et dans celui des relations humaines. »

En 2004, au moment de l’entrée du pays dans l’UE, à laquelle 77% des gens ont donné leur aval, une partie importante de la population se déclarait inquiète de perdre les certitudes sociales et de voir son niveau de vie baisser. La présidence tchèque de l’Union européenne en 2009, au bilan pour le moins mitigé, a renforcé chez les Tchèques le sentiment que la Tchéquie jouait dans l’Union européenne un rôle passif. La situation ultérieure compliquée sur la scène européenne, notamment en rapport avec la crise grecque et la « crise migratoire » n’a pu que renforcer la méfiance et la réticence des Tchèques à l’égard des institutions européennes. Le sociologue Jan Hartl conclut :

« Il faut admettre que la transformation de notre regard sur l’Union européenne est une chose alarmante. Le sentiment qu’il existe un important clivage entre les intérêts de l’UE et nationaux est de plus en plus fort comme si l’intégration de l’Europe ne constituait plus pour nous une évidence. Sera-t-on capables de trouver chez nous des personnalités pour lesquelles la coopération en Europe constituera un défi à relever ? »

Dominik Duka : « On ne peut pas simplement dire ‘ouvrez les frontières’ »

Dominik Duka, photo: ČT24
« La position de l’Eglise catholique tchèque à l’égard de la crise migratoire est loin d’être aussi univoque que celle que dévoilent les gestes du pape François ». C’est ce que constate l’édition de samedi dernier du quotidien Lidové noviny qui a publié une grande interview avec l’archevêque de Prague et primas tchèque, Dominik Duka. La peur de l’islam semble répandue et nourrie tant par les polémiques sur les réseaux sociaux que par certaines formations extrémistes locales mais le cardinal, connu pour ses positions très conservatrices, n’est pas d’accord :

« La peur de l’immigration n’est pas un signe d’islamophobie ou de chauvinisme. C’est le fruit d’une simple conscience du fait qu’au cours de l’année écoulée, une politique migratoire sauvage a apporté des risques et des problèmes. En même temps, on voit que les migrants ne sont pas intéressés à venir dans les pays du groupe de Visegrád, en raison entre autre de la mémoire historique. C’est effectivement ici que se trouvait un grand champ de bataille entre l’expansion de l’islam et la défense de l’Europe chrétienne. Des questions sociales et des questions linguistiques contribuent aussi à la volonté des migrants d’aller ailleurs. »

Dominik Duka estime qu’il existe deux façons extrêmes de réagir à la crise migratoire. Il y a celle qui néglige l’ensemble des problèmes qui y sont liés, ainsi que le fait qu’il existerait selon lui une prétendue politique des djihadistes. D’après le prélat, c’est à cette approche que l’on doit dans une grande mesure attribuer la prolifération de la peur au sein de la société. D’un autre côté, on voit ceux qui ne veulent accueillir aucun migrant et qui défendent, d’après ses propres paroles, « des positions chauvines et irraisonnables, car parmi les réfugiés on trouve des gens qui fuient pour se sauver leur vie ». Et de constater que « la population devrait apprécier le gouvernement pour son approche raisonnable à cet égard ».

Un autre regard sur le 71ème anniversaire de la Libération

Sergueï Wojciechowski
Outre les grands anniversaires, comme le 71ème anniversaire de la fin de la Deuxième Guerre mondiale voici quelques jours, il y y en d’autres qui passent plus inaperçus. C’est ce qu’a noté sur son blog mis en ligne sur le site aktuálně.cz, l’historien Vladimír Kučera en rappelant que 75 ans se sont écoulés depuis la mort, dans un camp du goulag soviétique, de Sergueï Wojciechowski, officier de l’armée tchécoslovaque. Ancien commandant de la Légion tchèque en Russie qui s’était auparavant engagé du côté des Armées blanches et qui est devenu dans les années 1920 citoyen tchécoslovaque, il a été au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale arrêté par un commando soviétique puis déporté dans l’Union soviétique. Vladimír Kučera situe cet événement survenu sur le territoire tchécoslovaque le 12 mai 1945, dans un contexte plus large :

« Sergueï Wojciechowski n’était pas le seul. Il y avait beaucoup de citoyens tchécoslovaques d’origine russe ayant quitté après la révolution d’Octobre de 1917 leur pays pour fuir « la terreur rouge » et pour s’installer en Tchécoslovaquie et qui ont été immédiatement après la libération du pays retenus par le NKVD. Ce qui n’honore point les représentants tchécoslovaques de l’époque, c’est qu’ils n’ont guère défendu leurs concitoyens. Etait-ce une preuve de leur reconnaissance pour la ‘libération’ ou bien un signe de résignation des asservis ? »

Selon Vladimíč Kučera, le nombre d’enlèvements, ainsi que l’existence d’organisations clandestines implantées dans le pays et dirigées directement de Moscou témoignent de ce que la Tchécoslovaquie n’était pas un pays libéré mais une proie. Le fait qu’aucune mention officielle du destin tragique de Sergueï Wojciechowski n’a été cette année faite est pour lui déplorable.

L'Université Charles de Prague va modifier son nom

Photo: Kristýna Maková
Le quotidien Lidové noviny a informé du projet de l’Université Charles de Prague de modifier son nom officiel à partir du mois de septembre, en supprimant la particule « de Prague ». Alors que cette année est marquée par le 700e anniversaire de la naissance du roi de Bohême Charles IV qui a fondé cette institution en 1348, le timing de cette démarche ne semble pas particulièrement heureux. Toutefois, le porte-parole universitaire Václav Hájek la justifie par le fait que des facultés faisant partie de l’Université Charles se trouvent également en dehors de la capitale, dans les villes de Plzeň et de Hradec Králové. Le journal a aussi écrit :

« Certains historiens voient cette décision d’un mauvais œil, indiquant que les principales universités européennes portent le nom de leurs villes respectives. D’autres en revanche rappellent que dans son histoire, l’Université Charles a vu son nom modifié à plusieurs reprises. Par ailleurs, son nom n’a pas été défini par le vœu de son fondateur, mais en évoluant au fur et à mesure. L’Université pragoise ou les Universités pragoises sont par exemple les appellations utilisées pour sa phase la plus ancienne. »

A l’heure actuelle, l’Université Charles, la plus ancienne université du pays, qui est composée de 17 facultés, accueille plus de 50 000 étudiants répartis dans des cours couvrant quelque 700 disciplines.

Redécouvrir André Breton

André Breton
Les pages culturelles du quotidien économique Hospodářské noviny ont retenu la parution en version tchèque du livre André Breton et Les Données fondamentales du surréalisme de Michel Carrouges. Jan Gabriel, poète et surréaliste, remarque à ce sujet qu’il s’agit d’un livre classique qui permet de comprendre « ce monstre absurde qu’est le surréalisme ». Et d’ajouter :

« Même s’il est sorti il y a déjà une soixantaine d’années, le livre demeure toujours d’actualité et peut servir d’inspiration. Sa version tchèque dans la préface de laquelle on peut lire que ‘le surréalisme est une révolte radicale contre cette civilisation’ sort à l’occasion du 50e anniversaire de la mort d’André Breton. En dépit de certains défauts éditoriaux, le livre a tous les atouts pour attirer même les lecteurs qui ne savent pas grand-chose sur le surréalisme et sur André Breton. »

Une occasion de rappeler les liens très forts qui existaient entre les surréalistes français et tchèques dans les années 1930, avant d’être interrompus par la Deuxième Guerre mondiale et avant d’être soumis aux impératifs du régime communiste.