Ces écrivains qui se sont exilés dans la langue française

Peut-on s'exiler dans la langue française ? Les écrivains de plusieurs pays qui se sont réunis à l'Institut français de Prague ont répondu, chacun à sa manière, à cette question. Ces hommes de lettres de conditions et de cultures diverses ont tous choisi le français comme leur langue d'écriture. L`écrivain Vaclav Jamek a animé un débat auquel ont participé Henri Lopes du Congo, Thomas Gunzig et Jacques Sojcher de Belgique, Fulvio Caccia d'Italie et Kiril Kadiiski de Bulgarie. Ils ont tâché d'expliquer pourquoi ils avaient choisi le français comme l'instrument de leur création littéraire et ont évoqué aussi les conséquences de cette décision pour leur vie et pour leurs oeuvres. S'exiler dans la langue française était pour eux tantôt une nécessité absolue, tantôt un refuge face au monde hostile et aux vicissitudes de l'histoire, tantôt une tentative de s'engager dans le chemin de la liberté.

L`écrivain Henri Lopes est né au Congo, dans une colonie française et, jeune garçon, a été envoyé en France pour y faire ses études. A l'issue de la rencontre à l'Institut français, ce poète et romancier qui est aujourd'hui ambassadeur de son pays à Paris, a essayé d'abord de définir le sujet du débat auquel il venait de participer :

«Le sujet bien sûr était un peu disparate parce que nous étions en face de plusieurs expériences, mais son point commun était l'exil. Est-ce que l'exil est fécond ou au contraire destructeur pour la création romanesque ? Et arrimé à cela le problème de la langue d'écriture. »

Quelle est votre opinion sur ce sujet. Quel est le rôle que l'exil peut jouer dans la création littéraire ?

Dans mon cas, j'ai apporté une expérience qui était tout à fait différente de celles des autres participants. J'ai essayé de montrer à partir de mon expérience et de celle de la génération qui est la mienne, que l'exil qui n'était pas un exil politique mais un arrachement au pays, a été quelque chose de fécond dans la mesure où nous vivions dans une société coloniale. Et le fait de partir à l'extérieur nous a ouvert les yeux. Parce qu'à l'extérieur, les lois, même dans la puissance coloniale, n'étaient pas les mêmes que dans la colonie. Si dans les colonies il y avait une discrimination entre les races, entre ce qu'on appelait les indigènes et les colonisateurs, elle n'existait pas dans la métropole, où nous étions traités comme les citoyens de ce pays. Et cela nous a fait brusquement prendre conscience que nous étions des hommes, qu'il y avait un ordre, mieux, que nous avons trouvé les alliés à notre cause. De ce point de vue, l'exil a été libérateur et de retour au pays nous étions comme Prométhée qui avait dérobé le feu. »

Vous êtes un écrivain congolais, vous êtes écrivain de langue française. Est-ce que le français est donc votre langue maternelle ?

« Oui et non. Disons que beaucoup de congolais, et même la plus grande partie des habitants congolais ont appris le français l'école, en tous cas ceux qui sont de ma génération, j'ai soixante-dix ans dans quelques mois. En même temps, le français est la langue officielle. Le français est la langue dans laquelle tous les actes gouvernementaux et institutionnels sont rédigés, l'hymne national est chanté en français, donc le français est devenu une langue africaine. Je n'avais pas d'autre choix parce que je peux dire que de mon enfance, maternellement et paternellement, j'étais multilingue, je parlais plusieurs langues africaines et le français. Aucune des langues de mon enfance n'est une langue écrite. La seule langue écrite de mon enfance était le français et la question ne se posait pas autrement pour moi. Si j'écrivais cela ne pouvais être qu'en français, parce que j'avais été alphabétisé et j'avais appris à nommer les choses en français. »


Pour l'écrivain Vaclav Jamek le choix du français a été décisif pour la suite de sa carrière littéraire. Et comme souvent dans les décisions cardinales, le hasard y a joué un rôle important. Pourquoi a-t-il donc choisi la langue française ?

« D'une part que je la connaissais, donc c'est quelque chose qui m'est venue. J'ai reçu la langue française un peu par hasard. J'ai souvent raconté cela. J'ai été tiré au sort en première année du lycée de Kladno, pour étudier le français. Il fallait diviser la classe en deux, la moitié devait étudier l'anglais, l'autre moitié le français. Je suis venu donc par hasard au français. Et puis un autre hasard m'a permis de faire mes études en France. Donc je connaissais le français. Et la situation d'un écrivain dans les années 1970-80, était une situation qui me semblait sans issue et qui était effectivement une situation sans issue pour quelqu'un qui voulait du moins écrire librement et ce qu'il avait envie d'écrire. Et jusqu'à un certain moment, j'ai écrit des livres en tchèque, pour le tiroir comme on disait à l'époque. Et puis je me suis rendu compte qu'écrire pour le tiroir conduisait au relâchement général de tout et finalement au mutisme - relâchement de l'écriture, et donc je me suis dit qu'il fallait choisir une autre solution, prendre un engagement peut-être difficile, relever le défi et le français était ce défi. Je n'étais pas sûr de pouvoir écrire un livre en français, mais je me suis dis à un moment : C'est la seule chose que je n'ai pas faite - soit cela, soit le silence. Et donc j'ai fait cette tentative et l'ai conduite à bon terme en trois années. »

Vous avez dit lors du débat que le français vous avait libéré d'une certaine façon ...

« Oui, c'était un processus assez long et, pour utiliser le mot qu'on n'utilise guère, assez dialectique, et il n'était pas tout droit. Le français m'a libéré d'abord quand j'avais seize, dix-sept ans, parce que j'étais dans une situation de blocage affectif. Ma vie jusqu'à là, cela avait été de me taire sur ce que j'étais, sur mon affectivité et pas pour des causes d'interdit quelconque. Il y avait des interdits, mais ce n'était pas le problème. Le problème était de me livrer, de sortir d'un enfermement introspectif et introverti. Et le français me l'a permis paradoxalement parce que je le connais moins bien que le tchèque. J'avais une connaissance primitive du français et du coup, les choses que je formulais en français ne me blessaient pas parce que je ne les pesais pas. J'avais une sorte d'insensibilité dans le français alors que j'avais une sensibilité extrême dans le tchèque et je n'arrivais pas à formuler certaines choses en tchèque. Mais je dis que c'était dialectique parce que le français d'abord a continué à se perfectionner et puis le tchèque a profité de l'ouverture que le français m'avait permise. »