Cinéma : un nouveau documentaire sur Antonín Kratochvíl, monstre sacré de la photographie

'Mon père Antonín Kratochvíl'

« Massif comme un taureau et volubile », c’est ainsi que Le Monde a décrit Antonín Kratochvíl, le célèbre photo-reporter tchèque qui a passé une partie de sa vie aux Etats-Unis, dans un des rares articles qui lui ont été consacrés en France. La cinéaste Andrea Sedláčková a retracé le destin hors du commun du photographe, et de sa famille, dans un nouveau documentaire intitulé « Mon père Antonín Kratochvíl ». Prévue initialement pour le 2 avril dernier, la sortie de ce long-métrage en République tchèque a été reportée à cause de la pandémie de coronavirus. En temps normal, la réalisatrice, monteuse et écrivaine Andrea Sedláčková partage sa vie entre la République tchèque et la France. Confinement oblige, nous l’avons jointe à Paris, par téléphone, pour parler de son nouveau film.

Andrea Sedláčková et Antonín Kratochvíl, photo: ČT24

Andrea Sedláčková, bonjour. Comment avez-vous eu l’idée de tourner ce documentaire ?

« Ce n’était pas mon idée. Ce sont les producteurs du film qui se sont adressés à moi. J’ai vécu avec un photographe, ils pensaient que je m’y connaissais un peu en photographie. J’ai aussi passé une partie de ma vie en Occident comme Antonín qui est parti à l’âge de 19 ans, moi je suis partie à l’âge de 20 ans. On avait des points communs. Je connaissais évidemment les photographies d’Antonín Kratochvíl. Il a gagné quatre fois le prix World Press Photo, il est considéré comme l'un des 100 meilleurs photographes du monde du XXe siècle (classement établi en 1999 par le magazine American Photo, ndlr). Je connaissais son travail mais je ne le connaissais pas personnellement. Lorsque les producteurs se sont adressés à moi, j’étais ravie. J’ai commencé à réfléchir à comment j’allais cerner ce personnage, comment faire un film tout court. Ce n’est pas évident de faire un film sur un photographe et la photographie. »

'Mon père Antonín Kratochvíl'
Dans le documentaire, on découvre la personnalité d’Antonín Kratochvíl et son parcours de vie par l’intermédiaire de son fils aîné Michael, lui aussi photographe. Ils avaient une relation particulière, puisque jusqu’à son adolescence, Michael, qui a vécu en Tchécoslovaquie, ne savait rien de l’existence de son père, qui était déjà un artiste renommé aux Etats-Unis. Quelle est leur relation aujourd’hui ? Comment ont-ils communiqué lors du tournage ?

« Antonín a émigré deux mois avant la naissance de son fils. Malgré le fait que ce soient les parents d’Antonín qui se sont occupés de Michael pendant les premières années, il n’a pas été en contact avec son père. Quand il avait 5 ou 6 ans, sa mère l’a récupéré. Elle a décidé de lui dire que son père était mort. Un jour, Michael a appris en même temps qu’il avait un père, et que ce père était un photographe mondialement connu. Ils se sont vus pour la première fois quand Michael avait 19 ans, dans un restaurant pragois, avant la chute du régime communiste en Tchécoslovaquie. Après la révolution de Velours, Michael a commencé à travailler comme assistant de son père. Ils sont partis couvrir les conflits en Bosnie, au Rwanda… »

Michael Kratochvíl, photo: Jessica Lutišanová, ČRo
« Je pense que mon film a permis à Michael de poser des questions directes à son père, questions que je lui ai soufflées un peu et qu’il n’aurait jamais osé poser lui-même. Paradoxalement, la caméra fait parfois peur aux gens, mais de temps en temps, elle leur donne une certaine liberté. Michael a profité de cette liberté et Antonín aussi : répondre à ces questions délicates était pour lui comme un défi. Je pense qu’ils ont appris mutuellement certaines choses, jamais évoquées dans leurs conversations au cours des trente dernières années. »

Antonín Kratochvíl est un reporter aux vies multiples et au parcours de vie dramatique. Lors du tournage, êtes-vous allés ensemble sur les traces du photographe, sur les lieux qui ont marqué sa vie, que ce soit Vinoř, la banlieue pragoise, où sa famille a été placée dans un camp de travail par les communistes en 1949, ou le camp de réfugiés en Autriche où il a vécu un certain temps après son émigration ?

« Oui, nous nous sommes rendus à Traiskirchen qui est encore aujourd’hui un centre d’accueil de réfugiés. Beaucoup de ressortissants tchécoslovaques sont passés par ce camp dans les années 1950, puis en 1968, et même jusqu’en 1989. Je pensais qu’ils étaient contents d’y être accueillis, que se retrouver dans un pays libre comme l’Autriche était quelque chose d’extraordinaire pour eux. Or les souvenirs d’Antonín sont absolument affreux ! Pour lui, c’était quasiment un camp de concentration, où les Polonais se battaient contre les Yougoslaves et les Yougoslaves contre les Tchèques… Il garde encore les traces de ces bagarres au couteau sur son corps. Nous sommes allés aussi à Marseille, où Antonín a décrit de manière très économe comment il a réussi à quitter la Légion étrangère. C’est quelque chose dont il ne veut absolument pas parler. »

Grâce à la Légion étrangère, Kratochvíl est devenu un formidable reporter de guerre

Justement, vous l’avez évoqué dans une récente interview pour la presse tchèque : Antonín Kratochvíl, qui passe pour quelqu’un de très bavard normalement, n’aime pas du tout évoquer cet épisode de sa vie, l’engagement au sein de la Légion étrangère. Avez-vous essayé de le faire parler sur le sujet ?

'Mon père Antonín Kratochvíl', photo: Punk Film
« Oui, car je trouve que c’est vraiment un moment pivot de sa vie. Il a été confronté à la mort. Lorsqu’il évoque les combats au Tchad, il dit : 'Je tirais, tout le monde tirait. Quand on tire, on tue, c’est comme ça.' Il est évident qu’Antonín ne veuille pas en parler. Voilà la difficulté du film documentaire : vous, en tant que réalisateur, vous avez votre vision, mais les gens que vous filmez veulent présenter leur vision d’eux-mêmes. Il faut faire un compromis, c’est une bataille. J’ai l’impression que j’ai gagné cette bataille, que j’ai réussi à tirer du nez d’Antonín quelque chose sur cette période affreuse de sa vie. Une période qui lui a servi finalement, parce que je pense que c’est grâce à cette expérience qu’il a pu devenir un formidable reporter de guerre. »

« Il a été entraîné dans plusieurs conflits où certains de ses collègues se sont fait tuer, mais Antonín a survécu parce qu’il savait comment faire. Aussi je pense que ça l’a préparé psychiquement. Beaucoup de ses collègues photojournalistes sont devenus alcooliques, ont divorcé ou ont terminé en hôpital psychiatrique. Je pense que la Légion étrangère a servi à Antonín à apprendre comment gérer les conflits, physiquement et émotionnellement. »

Dans le cadre du tournage, vous êtes allés aussi à Tchernobyl, qu’Antonín Kratochvíl a photographié pour la première fois en 1996, dix ans après le terrible accident nucléaire. Pourquoi ce voyage aujourd’hui ? Comment votre séjour là-bas s’est-il passé ?

« Je voulais que le père et le fils aillent quelque part ensemble seuls, pour que l’on puisse vraiment avoir une conversation profonde, longue, dépourvue de tous les aspects familiaux, puisqu’ils sont tous les deux mariés et ils ont des enfants. Je voulais qu’ils reviennent sur les traces d’un endroit où ils ont travaillé ensemble. Je pensais qu’Antonín choisirait plutôt un endroit lié à la guerre, mais il a opté pour Tchernobyl. Cela m’a fait un peu peur, ce n’est pas un lieu où l’on se rendrait spontanément, en tout cas pas moi. Finalement, c’était très intéressant parce que la destruction de Tchernobyl est assez symbolique pour leur relation. Il s’agit là aussi d’une destruction et d’une reconstruction… »

« Tchernobyl est évidemment aussi un lieu très cinématographique, où un photographe peut se régaler. C’est d’autant plus vrai pour Antonín qui dit qu’il n’aime pas photographier les choses belles. Nous sommes restés le maximum de temps qu'il était possible de rester à Tchernobyl, c’est-à-dire quatre jours. C’était un moment très fort, aussi pour les deux hommes qui ont pu se retrouver chaque soir auprès d’une cheminée à évoquer leur histoire intime. »

'Mon père Antonín Kratochvíl', photo: Punk Film

Antonín Kratochvíl a photographié les stars d’Hollywood. Il a documenté la vie derrière le Rideau de fer et ensuite la transformation des pays post-communistes, de nombreux conflits armés ainsi que la vie des réfugiés. Parmi ses photos, quelles sont celles qui vous touchent le plus ?

« C’est vrai qu’Antonín est un homme aux multiples destins. On a l’impression qu’il a vécu plusieurs vies et c’est pareil pour ses photos. Son style est parfaitement reconnaissable et c’est pour cela qu’il est un formidable photographe. En même temps, ses sujets sont très différents. Il m’a mis ses archives à disposition, ce sont des centaines de milliers de photos plus fortes les unes que les autres… Même les stars, elles n’apparaissent pas sur ses photos comme des gens qui ont eu une vie formidable mais plutôt comme des êtres pour qui la célébrité est un poids. Quelle est la photo que j’ai préférée ? Ses images du massacre des Tutsis au Rwanda sont exceptionnelles, de même que ses photos des pays du bloc de l’Est, réalisées dans les années 1980. Tout le monde, tous les photographes tchèques pouvaient aller en Pologne ou en Russie, mais personne ne l’a fait ! C’est incroyable que lui ait quitté les Etats-Unis, pour aller raconter cette vie derrière le Rideau de fer d’une manière unique. »

Il y a plusieurs grandes personnalités de la photographie tchèque qui se sont fait une renommée en France, notamment Josef Koudelka ou encore, assez récemment, Libuš Jarcovjáková qui a exposé ses photos l’année dernière avec beaucoup de succès à Arles. Antonín Kratochvíl est-il connu en France ? Y a-t-il quelque chose de français dans son œuvre ?

« Non, il n’est pas très connu en France. Ici, je pense que toute la place pour un photographe tchèque a été prise justement par Josef Koudelka. Son œuvre reste à découvrir, même si Le Monde par exemple a publié ses photos de la vie nocturne de Moscou. Mais je pense que le problème d’Antonín, qui ne concerne pas la France, mais plutôt les Etats-Unis, est lié à la campagne #MeToo. C’est un aboutissement triste de sa vie. Normalement, il aurait pu avoir des expositions dans le monde entier, mais à cause de l’affaire qui l’a concerné, il ne les aura pas. »

Pour expliquer, en 2018, Antonín Kratochvíl a été accusé de harcèlement sexuel par ses collègues féminines de l’agence de photographie VII qu’il avait cofondée. Il a toujours rejeté ces accusations. Est-ce qu’il en parle dans le film ?

'Mon père Antonín Kratochvíl', photo: Punk Film
« Oui, il en parle. Il faut dire aussi que l’agence VII est l’une des plus grandes et des plus célèbres agences de New York. Etre cofondateur et travailler dans cette agence, c’est comme travailler en France pour Magnum. Je pense qu’Antonín vit cela comme une trahison de ses amies et de ses collègues, parce qu’il était à Prague au moment où l’affaire a éclaté et ne pouvait pas se défendre. Engager des avocats lui aurait coûté une fortune. Même s’il arrivait à prouver au bout de deux, trois ans que ces accusations sont fausses, cela serait resté avec lui. Malade, il n’avait pas la force de se défendre, il en a pris acte. Toutefois, il ne peut pas s’empêcher d’en parler, d’y penser. »

Ecrire, c’est déjà être confiné

Avez-vous une idée de la date de sortie de votre documentaire en République tchèque ?

'Mon père Antonín Kratochvíl', photo: Punk Film
« Je n’ai pas une date précise, mais je pense qu’il pourra sortir à l’automne. En espérant nous aurons déjà une vie normale qui nous permettra d’aller au cinéma et de faire des choses futiles. »

Envisagez-vous la possibilité de diffuser le documentaire en ligne via une plateforme payante ?

« Le film devait avoir une avant-première dans les salles et parallèlement, il devait sortir en VOD. Car un film documentaire est un objet assez fragile : il a besoin qu’on en parle, qu’il y ait des articles dans la presse, qu’il y ait un débat qui se crée pour que les spectateurs aient l’idée de le regarder en VOD. Sinon, il n’existe pas. Donc le documentaire sera disponible en VOD, mais à l’automne. »

Craignez-vous les cinémas vides après la fin de cette crise sanitaire qui touche le monde entier ? Selon vous, les gens vont-ils devoir réapprendre à se retrouver ensemble, dans les salles de cinéma, dans les théâtres, un peu partout ?

Andrea Sedláčková, photo: ČRo
« En Chine, on a récemment refermé les salles de cinéma. Pourquoi ? Est-ce que cela signifie que les gens n’y allaient pas ? Ou alors est-ce trop dangereux ? On ne sait pas. On n’a aucune idée précise de cette maladie encore. On suit le système chinois mais on ne sait pas si le 'happy end' a vraiment eu lieu là-bas. »

Comment vivez-vous le confinement à Paris ?

« Chez moi. Vous savez, j’ai plusieurs vies professionnelles. Je travaille comme monteuse, réalisatrice et scénariste, j’ai publié deux livres… Cela veut dire qu’une partie de ma vie professionnelle est déjà très confinée à la maison. C’est comme cela que l’on écrit, on est assis et on ne bouge pas, on est cloîtré. Cela veut dire que ma vie n’a pas beaucoup changé (rires). Je sors faire des courses, en portant un masque, à la différence de beaucoup de Français, je m’occupe de mes deux enfants, je suis devant mon ordinateur, je passe des coups de téléphone et je regarde la télé… Je vis le confinement d’une manière assez positive : je peux écrire, je peux créer, je fais des choses qui me projettent dans l’avenir. »