Congé maternité court : « On m’a dit que j’étais carriériste », une journaliste tchèque témoigne

Kateřina Šafaříková, photo: ČT

Si contrairement à la France et à d’autres pays d’Europe, les femmes en Tchéquie sont nombreuses à prendre un congé parental long (entre deux et quatre ans), certaines ont fait le choix inverse. A contre-courant de leurs consœurs, elles ont décidé de retourner au travail quelques mois après leur accouchement. C’est le cas de la journaliste politique tchèque Kateřina Šafaříková, basée à Prague jusqu’à récemment et désormais correspondante à Bruxelles entre autres pour l’hebdomadaire Respekt. Entre choix pratique et décision motivée par des considérations féministes, elle n’a pas pour autant été épargnée par certaines critiques. Nous vous proposons de découvrir son témoignage, dans le cadre de notre série sur les femmes en République tchèque.

Kateřina Šafaříková, photo: ČT

« J’ai deux filles, l’une a presque quatre ans, l’autre presque deux ans. »

Quelle solution de congé avez-vous choisie pour votre premier enfant ?

« J’ai choisi le système classique tchèque, donc que ce soit moi en congé maternité. Je suis restée cinq mois à la maison. »

Et pour votre deuxième fille ? 

« Je suis restée dix mois. »

Pourquoi cette différence ?

« Quand j’ai recommencé à travailler après ma première fille et à cause d’un manque d’infrastructures en ce qui concerne les crèches, les garderies, les nounous subventionnées par l’Etat ou les communes, j’ai été obligée de payer une gardienne privée. Vous pouvez imaginer que ça revient cher. Avec notre deuxième fille, nous avons décidé que je resterais un peu plus longtemps pour économiser de l’argent. »

Un choix pratique, mais pas uniquement

C’était donc un choix pratique. Pour votre deuxième fille vous êtes revenue au bout de cinq mois, c’est très inhabituel pour la Tchéquie. Qu’est-ce qui vous a motivée ? Comment avez-vous envisagé les choses avant et est-ce que pendant votre congé, vous n’avez pas eu l’envie de le prolonger finalement ? Ou alors c’était très clair dans votre tête ?

Photo illustrative: Kristýna Maková
« C’était très clair depuis le début. J’ai le statut d’autoentrepreneur, donc les allocations pour le congé maternité ne sont pas très élevées si on compare la situation des employées. Enceinte, je savais déjà que je ne recevrais que quelques milliers de couronnes mensuelles. Je pense qu’on ne peut pas vivre Prague avec cet argent. Si vous êtes autoentrepreneur, que vous vivez à Prague, que vous payez un loyer commercial, les allocations ne sont pas suffisantes. Je savais donc que je serais obligée de retourner assez tôt au travail pour soutenir financièrement notre famille. »

« La deuxième raison est mon métier. Je suis journaliste et il est très important de rester ’sur le marché’. Dans mon domaine, la politique étrangère et intérieure, il est nécessaire de parler avec les gens, de garder le contact, de fréquenter le Sénat, la Chambre des députés, d’aller aux conférences de presse. Il faut rester ’connue’. Je savais que je ne pourrais pas rester trois ans, quatre ans. Cela nécessiterait de tout recommencer à zéro. »

Est-ce que vous avez discuté de ce projet maternel et professionnel avant avec votre partenaire et avait-il envisagé de prendre ce congé lui-même ?

« J’ai bien sûr discuté avec lui, il est assez moderne et ouvert. Mais il ne voulait pas rester à la maison parce qu’il est photographe, autoentrepreneur. Il est donc nécessaire qu’il reste disponible pour ses clients potentiels. On s’est donc mis d’accord que ce serait moi. Mais je tiens à souligner qu’il m’aide beaucoup. Les journées où il n’avait pas à se déplacer hors de Prague ou de chez nous, il restait avec moi et m’aidait. »

« Ne fais pas de compromis parce que tu es une femme »

En-dehors des raisons pratiques, liées à votre profession, avez-vous des modèles familiaux féministes dans votre famille ?

« Oui, je pense. Même si ma mère n’utiliserait jamais le mot ’féministe’, c’est vrai qu’elle m’a élevée en me disant : ’il faut absolument que tu sois indépendante, c’est important pour toi et ta famille. Ne fais pas de compromis parce que tu es une femme. Fais-en si tu en as envie, mais pas parce que tu es une femme.’ »

Revenir au travail après un congé de cinq, six voire dix mois, c’est quand même quelque chose de plutôt rare en Tchéquie. La tendance est plus à prolonger. Avez-vous été confrontée à des réactions négatives vis-à-vis de votre choix ?

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« Oui, j’ai fait l’objet de critiques et de réactions négatives. Ce qui était surprenant pour moi, c’est que ces critiques sont venues d’amis très proches, qui avaient été présents à notre mariage. Je n’aurais pas imaginé que les critiques viennent de là. La plupart des réactions négatives sont venues des hommes, pas des femmes, soit directement devant moi, soit via une personne intermédiaire. La réaction était du type : est-ce vraiment nécessaire de revenir si tôt au travail après la naissance de mon enfant ? Est-ce nécessaire que je conserve ma carrière ? Ils ont essayé de me présenter comme une personne carriériste, qui consacre toute sa vie à sa carrière professionnelle et pas à la maternité. Je refuse cette idée ! C’est tout-à-fait faux. Mes raisons étaient à la fois financières et pratiques. C’est vrai aussi que j’aime ce que je fais, mais j’aime aussi mes enfants, bien entendu ! L’argument du carriériste est faux, bien entendu. Mais que faire quand les allocations sont aussi faibles pour les professions libérales ? Ou quand vous travaillez où les choses bougent tous les jours et vous devez rester sur le marché ? Il faut revenir assez tôt. J’en ai discuté avec mes amis, mais j’ai été surprise que les amis les plus proches aient osé dire que j’étais carriériste. Ça m’a touchée. »

Avez-vous des amies qui ont fait un choix similaire au vôtre ?

« Oui, mais elles vivent à l’étranger, l’une en Allemagne, l’autre en Grande Bretagne. Dans mon milieu pragois, je suis une des rares à être retournée aussi tôt parmi mes amies femmes. »

Parmi vos collègues, quelles sont été les réactions ?

« Au travail, c’était plutôt neutre. Je suis la seule à avoir des petits enfants au sein de la rédaction de Respekt. Soit il y a des collègues plus âgés que moi, qui ont déjà des enfants adultes, ou alors des collègues célibataires, plus jeunes, sans enfants. Les réactions ont été neutres ou empathiques. »

Comment expliquez-vous ce modèle en Tchéquie ? Vu de France, cela semble très traditionnel...

« Je l’explique par deux choses. Par l’histoire déjà. Après la chute du régime communiste en 1989, il y a eu cette vague de critiques concernant tout ce qui avait été fait auparavant. Or sous le régime communiste, les femmes étaient obligées de retourner assez tôt au travail, en moyenne après 12, 14 mois de congé. »

Un système qui convient très bien aux hommes

On pourrait presque dire que c’était assez progressiste pour l’époque, pour les années 1950, 1960...

Photo illustrative: ArtsyBee / Pixabay, CC0
« Oui, le régime communiste estimait qu’une mère restait une force ouvrière qu’il fallait capitaliser et mettre au travail. Après la révolution de Velours, le Parlement a passé un loi prolongeant le congé parental. Dès les années 1990, le congé maternité/parental a été fixé au minimum à six mois et au maximum à quatre ans. Pour les salariés, c’est bien, surtout pour ceux qui vivent dans une petite ville ou à la campagne. L’indemnité était assez importante. Mais depuis, le système a évolué. Les loyers ont beaucoup augmenté notamment dans les grandes villes. Les allocations sont restées grosso modo les mêmes. Malgré une indexation sur l’inflation, le changement n’a pas été radical. C’est devenu de moins en moins effectif de rester à la maison. »

« La deuxième raison, c’est qu’on est quand même une société très macho, pas très progressiste en termes de droits des femmes. Le système actuel est très favorable aux hommes parce qu’ils ne s’occupent pas des enfants, et peuvent toujours dire : ’vous avez un congé de quatre ans, c’est vous qui allez vous occuper des enfants, rester à la maison, faire le ménage et la cuisine, tout ça pour nous. Cela convient très bien aux hommes au fond. Comme la grande majorité des députés sont des hommes, toutes nos lois sont très machos, j’ose le dire ! Donc le système n’a pas bougé. Cela ne fait que cinq ou six ans que la question de l’égalité hommes-femmes a vraiment l’objet d’un certain intérêt, même dans les campagnes politiques. »

« Créer un esprit d’indépendance chez mes filles »

On parle souvent du lien entre natalité et soutien au retour des femmes au travail. En Tchéquie, on sait que la natalité est très basse. Une politique de retour au travail des femmes ne favoriserait-elle pas une hausse de la natalité ?

Photo: Michal Malý, ČRo
« C’est exactement cela. Les infrastructures pour aider les femmes à retourner au travail sont quasi inexistantes. On a fermé à peu près toutes les crèches après 1989. Quand le congé parental a été fixé à un maximum de quatre ans, la plupart des crèches ont fermé. C’est la même chose pour les maternelles. Jusqu’il y a cinq ou sept ans il manquait des maternelles. C’est aussi une des raisons pour lesquelles les femmes restent à la maison. Si vous voulez rentrer plus tôt au travail, vous devez payer une nounou privée ou une garderie privée. Le système communal ou subventionné par l’Etat n’existe quasiment pas. Les femmes tchèques modernes, celles que je connais, le savent et le disent : la Tchéquie n’est pas un bon pays pour les mères qui ont de jeune enfants et qui veulent travailler. »

« Quand je disais que le système convenait aux hommes, c’est ça. Les députés vous disent : ’vous avez un congé de quatre ans, pas la peine de créer des crèches subventionnées par l’Etat. Restez à la maison, et nous ont fait tout.’ C’est en grande partie pour cette raison que la natalité est si basse je pense : les femmes tchèques ne veulent pas répéter l’expérience parce qu’elles savent que le système ne les soutient pas. »

Est-ce que vous parlerez de votre choix à vos filles plus tard ?

« Oui, j’y ai beaucoup pensé. J’aimerais bien que la société soit plus juste pour les femmes et c’est quelque chose à laquelle je pense d’autant plus parce que j’ai deux filles. J’y ai déjà pensé. Je vais être correspondante à Bruxelles (au moment de l’enregistrement de cet entretien, Kateřina Šafaříková était encore à Prague et la crise du coronavirus n’avait pas éclaté, ndlr). Mes filles viennent avec moi et elles vont fréquenter des garderies et maternelles communales en français. Pour elles, ça va être un grand changement. Elles vont vivre dans un milieu inconnu, elles vont vivre sans leur père qui reste à Prague. Cela va être difficile. J’ai décidé d’en parler avec elles, de leur expliquer qu’il était important que je prenne cette décision, que ce serait bien pour elles parce qu’elles apprendront le français. En leur expliquant tout cela, j’espère bien susciter en elles cet esprit d’indépendance. »