Crise migratoire : les volontaires tchèques se mobilisent

Photo: Facebook de l'initiative Chci pomoci uprchlíkům na Hlavním nádraží v Praze!

En ce jour de fête nationale aussi, la crise migratoire reste le sujet le plus âprement discuté en République tchèque – et encore davantage depuis les attentats de Paris - avec des manifestations anti immigration organisées à Prague et des défilés de soutien aux réfugiés. Parmi ceux qui demanderont davantage de solidarité à leurs concitoyens et surtout aux politiciens, il y aura un bon nombre de ces volontaires qui se sont engagés ces derniers mois pour soutenir les migrants, en tout cas ceux qui ne sont pas partis apporter leur aide dans les Balkans. Remarqués pour leur engagement et leur organisation, c’est à ces volontaires – souvent jeunes – que nous donnons la parole aujourd’hui.

Le camp de Bělá,  photo: ČT24
Massoud a 17 ans. Afghan né dans une famille tadjik, après avoir fui les Talibans en passant par l’Iran, la Turquie puis la Grèce, il vient de passer 83 jours avec sa mère dans le camp de Bělá, dont les conditions ont été critiquées par la médiatrice de la République puis le haut-commissaire des droits de l’homme de l’ONU.

Finalement libérés la semaine dernière, ils ont été pris en charge dès leur arrivée à la gare de Prague par des volontaires qui s’y relaient quotidiennement. Parmi eux, Sofiane, un Tchéco-Algérien, qui vient prêter main forte pendant ses jours de repos :

« J’habite à Prague depuis environ vingt ans. Je suis ici depuis 8h, il s’agit de ma première mission. Je suis là en tant qu’être humain d’abord, en tant que musulman aussi, c’est mon devoir d’aider les gens si je peux. Cela me fait plaisir et c’est notre mission. »

Comment ça se passe ?

Photo: Facebook de l'initiative Chci pomoci uprchlíkům na Hlavním nádraží v Praze!
« On va à la rencontre des Syriens ou des Afghans qui viennent des camps situés dans le pays. On leur donne ici à la gare des aides de première nécessité, de la nourriture ou des vêtements. Là je suis en train d’attendre en bas des escaliers et on est en général à trois personnes : une à notre stand dans le hall, une sur le quai et une en bas des escaliers. »

Je suppose que vous parlez plusieurs langues ; ça doit aider…

« Oui, je parle arabe, le dialecte et l’arabe littéraire. Le problème est que lorsque ce sont des Afghans ou des Iraniens, c’est du farsi ou du pachtoune, mais en général ils parlent anglais. Quand on a besoin on a une liste de traducteurs qu’on peut appeler. »

Vous êtes là depuis 8h du matin. Avez-vous déjà vu des migrants ?

Photo: Facebook de l'initiative Chci pomoci uprchlíkům na Hlavním nádraží v Praze!
« Non, mais en général ils arrivent dans l’après-midi ou la soirée, même si ça peut arriver d’en voir à la gare dans la matinée. »

Avez-vous reçu une formation ?

« Oui, pendant deux heures ici à la gare on nous a expliqué toute l’organisation et ce que l’on doit faire pendant notre service. »


Certains de ces volontaires qui assurent une présence quasi permanente en gare de Prague se rendent également dans les camps où les migrants sont enfermés. Parmi eux, Sára et Klára, 25 et 26 ans, étudiantes.

Photo: Facebook de l'initiative Chci pomoci uprchlíkům na Hlavním nádraží v Praze!
Sára : « Depuis deux ans je suis la situation. Je me suis vraiment engagée début septembre, quand il y a eu cette crise à la gare de Budapest. Depuis deux ou trois mois j’assure donc des permanences à la gare et je me rends aussi au camp de Bělá. »

On a beaucoup parlé de ce camp de Bělá parce que les conditions de détention ont été critiquées par la médiatrice de la République tchèque puis par le haut-commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU. Qu’y avez-vous vu ?

« J’ai vu un camp de réfugiés qui a l’air d’une prison, avec des conditions insupportables pour les gens de mon point de vue. Mais après cette critique internationale on a pu remarquer un changement… »

Vous avez pu constater ce changement en quelques semaines ?

Le camp de Bělá,  photo: ČT24
« Oui on peut bien observer ce changement. Moi je dis qu’on a créé une sorte de village Potemkine là-bas, parce qu’il n’y a plus que des familles et tous les hommes seuls ont été déplacés vers Drahonice et Ostrava. Il y a eu ce changement mais je ne sais pas si le sort de ces personnes a vraiment été amélioré… »

Klára, quelle est votre expérience ?

« Elle est à peu près similaire à celle de Sára. Quand je suis arrivée pour la première fois à Bělá, j’ai vu une prison, tout simplement. J’avais demandé à un Afghan sorti de Bělá d’où il venait et il m’a répondu qu’il sortait de prison, pas d’un camp de réfugiés… Je pense que les conditions à Bělá il y a deux mois encore étaient insupportables, avec des cas d’enfants malades pas pris en charge. »

C’est d’ailleurs les conditions de détention des enfants qu’avait critiquées la médiatrice de la République en premier

Le camp de Bělá,  photo: Archives de MVČR
« Oui bien sûr, les enfants ne comprennent pas pourquoi leur famille est enfermée. »

Comment fait-on pour pénétrer comme vous à l’intérieur de ces camps ?

« C’est un peu par ‘chance’. J’étais de service un samedi matin à la gare, de 4h à 8h, et là-bas j’ai rencontré un groupe d’hommes qui venaient de Bělá et se dirigeaient vers l’Allemagne. La plupart avait un billet sauf deux d’entre eux, à qui nous en avons procuré un. En les aidant à trouver une place dans le train, un des hommes m’a confié le nom de sa femme et son numéro d’inscription dans le camp. Du coup le lendemain je suis allé lui rendre visite, lui dire où était son mari et l’aider à sortir, parce qu’ils avaient été séparés. Il faut connaître l’identité de la personne pour pouvoir rentrer dans le camp, c’est ça qui est important. »

Alors vous Sára, vous vous rendez après cet entretien au camp de Drahonice, qu’allez-vous y faire ?

Le camp de Drahonice,  photo: ČTK
« Je veux aller rendre visite à un jeune Somalien que j’ai déjà vu à Bělá et qui a été déplacé depuis les changements. Il a 18 ans et est tout seul. J’ai appris hier que sa détention était prolongée encore de 90 jours. Je veux regarder la décision officielle pour l’aider parce qu’il est désespéré, il est déjà enfermé depuis trois mois et son oncle l’attend à Munich en Allemagne. C’est comme à Bělá, il faut connaître les noms exacts des personnes. Drahonice est une ancienne prison, il y a des barbelés partout. Les détenus m’ont dit qu’au niveau de la nourriture c’était quand même mieux qu’à Bělá. »

Il faut rappeler que l’administration fait payer aux migrants leur détention dans ces camps… Klára, qu’avez-vous appris depuis que vous aidez ces gens, est-ce que ça vous a changé ?

Le camp de Drahonice,  photo: ČTK
Klára : « Je pense que ces situations vous changent beaucoup, c’est normal. Mais surtout je suis choquée par le comportement de l’Etat tchèque. Nous avons vécu ici une période difficile pendant de longues années sous le communisme. Retenir un garçon de 18 ans qui a son oncle en Allemagne pendant six mois en camp de détention c’est insupportable. Même la Cour de Strasbourg devrait intervenir. »

Sára : « Je me suis toujours engagée dans le secteur public, mais avec cette situation stressante je commence à être plus inspirée pour aider à changer les choses. »