Discrimination : des Bibliothèques humaines pour apprendre à ne pas juger un livre à sa couverture

Librairie humaine au collège Jiří Guth-Jarkovský, photo: Anaïs Raimbault

Et si une lecture de vingt minutes vous apportait un regard nouveau sur une frange de la population que vous n’avez normalement pas l’occasion de côtoyer ? C’est ce que visent les Bibliothèques humaines d’Amnesty International. Nous avons assisté à l’une d’entre elles dans un collège pragois.

Librairie humaine au collège Jiří Guth-Jarkovský, photo: Anaïs Raimbault

Combattre la peur de l’inconnu, se confronter à des représentants de minorités, remettre en question les stéréotypes : ce sont les objectifs du projet nommé Bibliothèque humaine qu’organise, entre autres associations, Amnesty International en République tchèque. Depuis 2013, cette ONG de défense des droits de l’homme a vu la popularité de ce projet augmenter, et elle encadre actuellement quelque cinquante Bibliothèques humaines par année. Le projet est cependant plus ancien : il est né au Danemark, où l’association Stop the Violence a organisé ses premières Bibliothèques humaines en 2000.

« Emprunter un livre humain »

Jiří Bejček, photo: Anaïs Raimbault
Si l’emploi du jargon de bibliothèque peut tout d’abord déstabiliser, le principe de bibliothèque humaine est on ne peut plus simple : après un atelier de préparation et de réflexion sur les préjugés, les « lecteurs » ont la possibilité « d’emprunter un livre humain », c’est-à-dire de rencontrer une personne ayant un parcours de vie inhabituel ou issue d’une minorité, qu’elle soit religieuse, sexuelle, ethnique ou autre. Certains de ces « livres humains » portent en eux les douloureuses traces d’un passé difficile, d’autres ont tout simplement un profil insolite. Parmi les « livres humains », on trouve donc, pêle-mêle, des transsexuels, des Roms, des personnes en fauteuil roulant, des autistes, des musulmans, des anciens alcooliques, des étrangers…

Jirka Bejček, qui travaille à Amnesty International, explique que l’ONG organise ces Bibliothèques humaines principalement à la demande d’établissements scolaires de niveau collège et lycée. Mais trente ans après l’ouverture des frontières, alors que, selon les chiffres de l’Office tchèque des statistiques, le nombre d’étrangers vivant en République tchèque a doublé entre 2004 et 2018, alors qu’une Prague Pride est organisée chaque année depuis bientôt dix ans, est-ce-que ce genre de projet visant à lutter contre les préjugés est vraiment nécessaire ?

Librairie humaine au collège Jiří Guth-Jarkovský, photo: Anaïs Raimbault
« Malheureusement c’est toujours nécessaire. Mais l’objectif des Bibliothèques humaines, c’est qu’il n’y ait plus besoin d’en organiser, c’est que les gens se respectent les uns les autres et acceptent la différence. Et malheureusement, certaines choses ont tendance à empirer : une étude récente du Pew Research Center sur l’acceptation des LGBT+ dans la société montre qu’alors que quelque 89 % de la population tchèque pensait en 2007 que les LGBT+ devaient être acceptés, en 2019, ils ne sont plus que 59 %. C’est une tendance regrettable. La République tchèque est toujours en tête, du moins parmi les pays de l’ancien bloc de l’Est, mais on constate donc cette baisse, pas seulement en République tchèque, mais aussi en Slovaquie, etc. »

Librairie humaine au collège Jiří Guth-Jarkovský, photo: Anaïs Raimbault

En termes de tolérance, il y a toujours des progrès à faire

« En ce qui concerne le manque d’ouverture de la République tchèque à la différence, ce sont des études comme par exemple l’Eurobaromètre qui sont en mesure de nous fournir des réponses. Il y apparaît que la République tchèque est toujours le pays le plus tolérant du bloc de l’Est ; cependant elle est toujours loin derrière les pays d’Europe de l’Ouest. Je me souviens aussi d’une étude récente sur l’antisémitisme, qui montre que la République tchèque et la Slovaquie sont les pays dans lesquels l’antisémitisme est le plus élevé. »

Librairie humaine au collège Jiří Guth-Jarkovský, photo: Anaïs Raimbault
Amnesty International n’intervient pas qu’à Prague : les bureaux régionaux de l’association organisent des Bibliothèques humaines dans des petites et moyennes villes sur tout le territoire. Mais même à Prague, où l’on pourrait penser que la population est plus exposée à des rencontres avec des personnes de différentes origines, milieux et orientations, ce genre d’ateliers est loin d’être inutile, comme l’explique Monika Resslerová, professeure au collège Jiří Guth-Jarkovský, dans le Ier arrondissement de Prague :

« Cela faisait longtemps que j’envisageais de faire venir Amnesty International à l’école, parce que j’aime beaucoup l’idée de faire se rencontrer les élèves avec ces personnes qui sont d’une façon ou d’une autre différentes. D’autant que [la classe dont je suis la professeure principale] compte de nombreuses et diverses influences culturelles, plusieurs élèves sont issues de familles mixtes, de nationalités différentes. Et c’est quelque chose auquel nous sommes confrontés : ils ont des difficultés à tolérer les personnes différentes. Je voulais donc leur offrir la possibilité de rencontrer des gens qui font face à cela toute leur vie, pour qu’ils puissent leur poser des questions. »

Librairie humaine au collège Jiří Guth-Jarkovský, photo: Anaïs Raimbault
Comme Emil, que nous venons d’entendre évoquer les enseignements qu’il a tirés de son passé de sans domicile fixe, les « livres » disposent de dix minutes pour raconter leur histoire personnelle. Puis les élèves ont à leur tour dix minutes pour leur poser leurs questions. Très cadrée, cette « durée de prêt » – pour filer la métaphore – ne semble pas nuire à la spontanéité de ces rencontres : en petits groupes, sans la présence des professeurs ou d’autres adultes, les langues se délient, et les jeunes se désinhibent.

Jiřka, jeune transgenre qui a souffert de harcèlement à l’école pendant de longues années, s’investit depuis un an dans ce projet. Elle explique les raisons de son implication et ce que le fait d’être « livre humain » lui apporte :

« Cela fait bientôt un an que je participe, en tant que « livre », au projet Bibliothèque humaine d’Amnesty International. Je le fais parce que je pense qu’il est important de parler aux gens, même aux enfants, des choses désagréables, parce que cela peut d’une certaine façon écarter certains mythes qui existent dans les sociétés. Ce que cela m’apporte ? Cela m’aide en quelque sorte à surmonter ce qui m’est arrivé, et puis cela m’amuse, et je pense que c’est un bon projet. »

Au collège Jiří Guth-Jarkovský, en tout cas, les élèves « lecteurs » de la classe 7.C sont enthousiastes :

« C’était très intéressant et je pense que ça a été une expérience pour tout le monde. Par exemple, dans le cas des deux personnes avec qui mon groupe a pu parler, c’était vraiment intéressant de réaliser ce que c’est, de toucher vraiment le fond. »

Librairie humaine au collège Jiří Guth-Jarkovský, photo: Anaïs Raimbault

« Cette personne est tout à fait normale »

Librairie humaine au collège Jiří Guth-Jarkovský, photo: Anaïs Raimbault
« En fait cette personne est tout à fait normale, comme toi et moi. Et donc si tu te moques d’elle, c’est comme si tu te moquais de toi-même. »

« Je ne suis pas tchèque, je viens d’une famille mixte. Avant on se moquait de moi parce que je parlais différemment, on se moquait de mon nom de famille… Mais plus je grandis, plus j’en suis fière, parce que c’est super, de connaître plusieurs langues et tout ça. Ma devise, c’est ‘Ne juge pas un livre par sa couverture’, parce que peu importe l’apparence d’une personne ou le pays d’où il vient, ce qui compte, c’est son comportement, ce qu’il a vécu. Les gens peuvent être cool quelle que soit leur apparence. Il devrait toujours y avoir du respect. »

Les gens peuvent être cool quelle que soit leur apparence. Il devrait toujours y avoir du respect.

Et pour les auditeurs vivant en République tchèque et qui auraient envie de s’investir dans ce projet riche en rencontres, sachez qu’Amnesty International est toujours à la recherche de nouveaux « livres humains » souhaitant partager leur expérience de la différence. L’association accueille donc volontiers tout bénévole, qu’il parle tchèque ou non.

www.amnesty.cz/ziva-knihovna