Du monument à Staline à Radio Stalin

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Plus de cinquante ans se sont écoulés depuis la destruction, en 1962, du gigantesque monument à Staline, érigé sur la colline Letná, à Prague dix ans plus tôt. A l’emplacement du monument a vu le jour, après la Révolution de velours, la première radio indépendante de Tchécoslovaquie, Radio Stalin. Retour, dans ce magazine, sur ces deux épisodes qui ont marqué l’histoire tchèque.

Après un concours organisé par les autorités tchécoslovaques, à l’occasion du 70e anniversaire de Staline, pour un projet de monument à la gloire du leader soviétique à Prague, débute en 1949 sur la colline Letná, la construction du plus grand monument à Staline qui n’ait jamais existé. Reposant sur un socle de quinze mètres, la statue, de même hauteur, soit celle d’un immeuble de dix étages, représente Staline en tête d’une file composée, à gauche, de représentants soviétiques et à droite, de représentants tchécoslovaques. Ce gigantesque bloc de granite, visible des quatre coins de la ville, fit bientôt l’objet de moqueries : certains Pragois le surnommèrent, entre autres, « la file d’attente chez le boucher ».



Otakar Švec, photo: Archives de ČT
Le 2 mai 1955, deux ans après la mort de Staline en mars 1953, le monument est inauguré. Le sculpteur Otakar Švec, qui avait remporté le concours, se suicide peu avant l’inauguration de son œuvre. Les raisons de ce geste sont mutiples - le suicide de son épouse, la pression des autorités et la certitude d’être l’auteur d’une monstruosité en sont vraisemblablement les principales. Ce destin tragique inspira à Elsa Triolet son roman, « Le Monument », paru en 1957, dans lequel le sculpteur Lewka connaît le même destin qu’Otakar Švec dans un pays qui pourrait être la Tchécoslovaquie.

Le monument était fait pour durer toujours, le granite qui le constituait, venu des quatre coins du pays, devait résister à l’épreuve du temps. Et pourtant, comme le fait remarquer avec humour le journaliste et écrivain polonais Mariusz Szczygieł dans son livre ‘Gottland’, qui a gagné le prix du livre européen en 2009, l’éternité ne dura que huit ans. Mariusz Szczygieł :

Mariusz Szczygieł, photo: Archives de ČRo 7
« J’ai retrouvé le plus d’informations dans les Archives nationales de la République tchèque. Quand j’ai reçu le dossier inscrit ‘Le monument Staline à Prague’, j’ai été très surpris d’apprendre que ces documents des années 1940 et 1950 que je tenais entre les mains, à l’automne 2004 venaient juste d’être rendus public ! Je savais alors qu’avant moi, personne ne les a examinés, apparemment personne ne s’y est intéressé. C’était excitant. J’ai trouvé dans ce dossier des dizaines de rapports de l’époque, dont plusieurs secrets. Evidemment, il n’y avait pas un seul mot sur l’auteur de celui-ci et encore moins sur la pression qu’il a dû subir et sur son suicide. Mais ces documents comprenaient des informations précieuses et détaillées sur la construction du monument et sur les exigences de l’Etat et du Parti communiste à l’égard du sculpteur. »

Photo: Dokořán
« Les révélations les plus surprenantes à propos du destin d’Otakar Švec, je ne les ai apprises qu’après avoir achevé le chapitre sur le monument pour mon livre ‘Gottland’ et après avoir publié un article dessus dans le quotidien Gazeta Wyborcza. Avant cela, je n’avais rien trouvé sur Otakar Švec, ni dans les archives de l’ancienne police secrète, ni dans celles du ministère tchèque de l’Intérieur. Au moment de la parution du livre, le directeur des archives m’a contacté pour m’annoncer que des documents sur Švec avaient été retrouvés. Parmi ces documents, il y avait même des photos prises par la police dans son appartement lorsque son corps a été retrouvé. J’ai alors rajouté un chapitre supplémentaire à mon livre, consacré à Otakar Švec. J’ai appris avec stupéfaction qu’il n’avait été retrouvé que cinquante jours après son décès ! Cela veut dire que personne ne s’était intéressé à lui, pas même pendant l’inauguration du monument dont il était auteur… »

Nikita Khrouchtchev, photo: Wikimedia Commons Free Domain
Après la dénonciation du culte de la personnalité de Staline dans le rapport secret de Nikita Khrouchtchev rédigé à l’occasion du XXème Congrès du Parti communiste de l’Union soviétique qui eut lieu le 14 février 1956, le monument n’a plus de raison d’être. En 1962, il est dynamité. La destruction du gigantesque monument dure un an. Mariusz Szczygieł :

« Ce qui m’a particulièrement surpris, c’est la sorte de peur des gens qui avaient été témoins soit de la construction soit de la destruction du monument. Je me suis par exemple adressé à plusieurs journalistes tchèques qui avaient fait des reportages en direct de l’inauguration du monument. Je voulais savoir s’ils savaient à l’époque qui était Otakar Švec et qu’il s’était suicidé. Parce que sous le monument même, il y avait une inscription qui disait que l’auteur du monument était le peuple tchécoslovaque. Mais ces anciens journalistes ont tous refusé poliment d’en parler. J’ai mis beaucoup de temps à comprendre pourquoi ils avaient peur. Je crois que ces gens-là, qui ont passé toute leur vie sous le régime totalitaire, n’ont toujours pas la certitude que la démocratie et la liberté sont irréfutables. »

Photo: Archives de ČT
Dans les décombres du monument, après des années où le sous-sol laissé vide a servi de lieu de stockage, s’installe ce qui allait devenir la première radio indépendante du pays, Radio Stalin. De jeunes Pragois commencèrent à émettre le 19 octobre 1990 sur Prague et ses environs à l’aide d’un équipement radiophonique récupéré auprès de contacts français. Ils avaient déjà essayé depuis quelques temps d’obtenir par voie légale une licence de diffusion, mais en vain. Le nom de la radio, choisi du fait de son emplacement, était bien entendu une provocation de leur part.

Lenka Wienerová, photo: ČT 24
Lenka Wienerová, l’une des fondatrices de Radio Stalin (Staline s’écrit sans ‘e’ final en tchèque, ndlr), nous en dit un peu plus sur le fonctionnement de la radio :

« Radio Stalin a été fondée en 1990 peu après la révolution de velours. Un groupe d´étudiants a eu la possibilité d’acquérir un ancien dispositif d’émission radiophonique français. Concrètement, l’émetteur venait de Paris, de la radio NRJ. Puis ce groupe a essayé d’obtenir une licence officielle pour pouvoir diffuser légalement. Bien que la révolution de velours ait eu lieu et que la plupart des médias étaient déjà libres, le monopole de la radio nationale continuait d’exister. A l’époque, en Tchécoslovaquie, la diffusion de radios privées n’existait pas encore. Les Radios-communications ont été les seules à faire exception en nous indiquant que la fréquence 92.6 était libre pour Prague et disponible pour nos émissions. Cependant, cette lutte pour la diffusion a duré plus de neuf mois. Personne n’était alors capable ou n’avait la volonté de nous donner une permission de diffusion. Nous avons donc décidé de commencer à émettre à l’occasion du festival ‘Zone totalitaire’. On se trouvait alors sous l’ancien monument à Staline, dans les sous-sols de la colline Letná. L’idée nous était venue grâce à des camarades de retour des Etats-Unis qui nous avaient rapporté que dans le cadre de happening ou d’expositions diverses, des radios temporaires diffusaient des informations sur les événements, les horaires de concerts, etc. Cela a plu aux organisateurs qui ont décidé de faire de même lors du festival. Et comme ils connaissaient nos tentatives de diffusion à la radio, ils nous ont demandé de faire des émissions sur le festival sur le lieu même de celui-ci. Nous avons donc commencé à émettre le vendredi 19 octobre 1990 à 18 heures. Ça a été la première diffusion illégale, pirate, sur le territoire tchécoslovaque de l’époque. »

Photo: ČT 24
Invité à leur antenne pour cette occasion, le président Václav Havel, était de passage lors de sa visite de l’exposition « Zone totalitaire » qui se tenait dans le sous-sol bétonné. Lenka Wienerová et Ondřej Štindl, participants à l’aventure de Radio Stalin, nous livrent quelques souvenirs :

L.W. : « Václav Havel, président de l’époque, est venu visiter l’exposition et assister à un concert. Il y a eu une courte interview de lui sur Radio Stalin portant essentiellement sur la culture et la société. Et non sur la diffusion de la radio elle-même. »

Ondřej Štindl, photo: ČT 24
O. Š. : « J’ai été le dernier à parler sur les ondes de Radio Staline. J’étais seul. Je me souviens de mes derniers mots : je citais un beau film parodiant les westerns d’Hollywood des années 1960 ‘Limonádový Joe’. Le personnage de Limonade Joe répétait la phrase suivante ‘Je reviendrai et la justice reviendra avec moi’. Ma dernière phrase a donc été ‘Je reviendrai, et la justice reviendra avec nous’. »

Les autorités mirent cependant fin à l’aventure de la première radio pirate six jours après la première diffusion. 30 000 personnes signèrent alors une pétition en soutien à l’autorisation d’émission de radios indépendantes. Un an plus tard, la radio réapparaissait sous le nom de Radio Ultra puis Radio 1, première radio indépendante du pays, au numéro 2 de la rue Lovecká, après avoir obtenu une licence. La création des radios indépendantes intervient dans un processus de démocratisation qui touche l’ensemble de la Tchécoslovaquie au début des années 1990. La date de création de Radio Stalin fait partie de l’histoire tchécoslovaque, Lenka Wienerová précise son point de vue :

Photo: Archives de ČRo 7
« Radio Stalin c’est sûrement une partie de l’histoire de la radio tchécoslovaque. Mais à l’époque, nous ne voulions pas changer l’histoire, nous voulions juste diffuser la musique que nous aimions et que nous voulions partager avec le plus grand nombre d’auditeurs. »

La nature n’aime pas le vide. A la place du studio de la radio pirate, en 1991, un métronome de vingt mètres, œuvre de Vratislav Karel Novák, est érigé. Est-il le symbole du temps qui passe ou le souvenir d’un autre temps ? Il est aujourd’hui encore le lieu d’une culture alternative, les skateurs s’étant approprié les lieux. Ondřej Štindl et Mariusz Szczygieł nous donnent leur avis sur l’état actuel de l’esplanade de la colline Letná :

Photo: Štěpánka Budková
M.S. : « C’était une excellente idée d’installer un métronome précisément à cet endroit-là. C’est en soi un symbole de la démocratie, parce qu’il bouge de gauche à droite et de droite à gauche, sans pour autant préférer l’une des deux parties. Ce métronome me plaît énormément, aussi parce que j’y retrouve l’humour tchèque. »

O.Š. : « A l’endroit de l’ancien monument, j’aimerais qu’il y ait par exemple un club ou un endroit où les gens puissent se rencontrer, parce que c’est un bel endroit proche du centre-vile et au milieu d’un parc, ce qui ne dérange personne. Ou peut-être faut-il le laisser vide… »


Rediffusion du 14/11/2012