« En France, on met beaucoup de pression sur les élèves, mais les lycéens tchèques sont plus autonomes et matures »

Zuzana Loubet del Bayle, photo: Benoît Rouzaud

Tchèque vivant en France depuis le début de ses études à la Sorbonne, Zuzana Loubet del Bayle est professeure d’histoire-géographie au Lycée Richelieu à Rueil-Malmaison, dans la région parisienne. Passionnée par l’enseignement, qui est sa vocation, Zuzana est une des rares enseignantes tchèques qui exercent sa profession en France. Parfaitement bilingue et biculturelle, elle est bien placée aujourd’hui pour comparer les systèmes scolaires français et tchèque. Voici la seconde partie de l’entretien qu’elle a accordé à Radio Prague :

Zuzana Loubet del Bayle,  photo: Benoît Rouzaud
« J’anime un blog pédagogique* sur lequel je raconte mon expérience de professeure en France. Cela m’a amenée à entrer en contact avec des professeurs d’histoire-géographie en République tchèque. Il est arrivé que des collègues ‘me prêtent’ leur classe, ce qui m’a permis d’essayer par moi-même d’enseigner devant une classe tchèque… »

-Et alors ?

« J’en ai fait deux fois l’expérience, dont une au Lycée français à Prague. Il ne s’agissait donc pas tout à fait d’élèves ‘typiquement’ tchèques, mais d’élèves qui avaient déjà connu des méthodes d’enseignement un peu différentes. Néanmoins, si je compare l’atmosphère dans un lycée tchèque et un lycée français, j’ai le sentiment que tout est un peu plus tranquille et détendu en République tchèque. Par exemple, les élèves mettent des chaussons… »

-Oui, pour se déplacer à l’intérieur des bâtiments de l’école…

« C’est un détail qui détend l’atmosphère et la rend beaucoup plus familière. Quand un élève voit son professeur en chaussons – et même s’ils ne sont pas toujours très jolis, cela détend tout de suite tout le monde. Moi-même lorsque je suis retournée au lycée où j’étais scolarisée à Brno, cela m’a étonnée de voir les gens en chaussons. Mais ce n’est pas la seule différence entre les deux pays. En France, les classes sont souvent assez chargées. J’ai d’abord cru que ce n’était qu’une exception à Paris. Au début on m’a prétendu que c’était exceptionnel et qu’ailleurs ce n’était pas le cas. Je veux bien, mais même dans les autres établissements où je suis passée, il y avait régulièrement 35 élèves dans les classes, alors qu’en République tchèque, il y a le plus souvent entre 20 et 30 élèves. Forcément, c’est plus facile de travailler avec de telles classes. »

-Quels sont les sujets que vous évoquez sur votre blog ? Et l’actualisez-vous régulièrement ?

« Ce blog existe depuis 2010. Au début, je racontais surtout la méthodologie en France : comment fait-on pour analyser un document d’histoire ? Comment fait-on pour rédiger une dissertation ? Je décris aussi les manuels scolaires, qui sont très différents des manuels tchèques. Je donne donc des exemples concrets, l’idée étant que les professeurs tchèques puissent voir comment on enseigne ailleurs. A la base, j’avais un but ambitieux qui était comment nourrir les débats sur la manière d’enseigner l’histoire et la géographie en République tchèque et pour éventuellement contribuer à faire évoluer cet enseignement vers plus d’autonomie et de réflexion dans les classes. J’avais donc surtout des articles de méthodes, puis, au fur et à mesure, sur des idées qui me venaient en donnant mes cours. Par exemple, je montre une carte de l’Europe divisée en deux blocs idéologiques pendant la Guerre froide et je demande aux élèves où les Tchécoslovaques pouvaient aller en vacances. Comme cela a bien marché, je le raconte sur mon blog en disant : pourquoi ne pas raconter de cette manière ? »

-Quelles sont les réactions ?

« A partir du moment où on se lance dans un blog, il faut s’attendre à recueillir parfois des réactions mitigées. Mais de manière générale, je pense que les professeurs apprécient ce regard différent. Pour ceux qui ne parlent pas français, cela leur permet d’accéder à des informations en tchèque qu’ils n’auraient pas pu avoir autrement. Je ne propose pas toujours des choses très originales. Parfois, je fais juste la synthèse en tchèque d’informations qui sont autrement disponibles en français. Je ne prétends donc pas faire de l’innovation pédagogique à chaque fois. Grâce à ce blog, j’ai été contactée par des professeurs qui m’ont invitée à venir chez eux l’année dernière. J’ai donc assisté à un de leurs cours d’histoire et ensuite ils m’ont ‘prêté’ leur classe pour que je puisse faire un cours d’histoire ‘à la française’. Cela nous a permis de faire un échange de pratiques pédagogiques très intéressant pour moi aussi. Un centre de formation m’a aussi contactée pour animer une formation de six heures proposée à des professeurs tchèques. C’était un programme financé par l’Union européenne. Je pense donc qu’il y a un intérêt en République tchèque pour ce dialogue et ce regard différent. »

-L’école en République tchèque a un mode de fonctionnement très traditionnel, alors qu’en France il y a toujours de nombreux débats sur le rôle de l’école. On y parle beaucoup d’intégration, de temps de travail… Faut-il aller à l’école le samedi ou le mercredi, etc. Qu’est-ce que tout cela vous inspire ?

Photo illustrative: Bára Procházková
« En France, on met beaucoup de pression sur les élèves. Je suis passée quand même par quelques établissements et mon sentiment est qu’il y a peut-être une plus grande confiance qui règne en République tchèque entre les professeurs et les élèves. En France, l'inconvénient est que l’on change tout assez souvent. Par exemple, les professeurs changent régulièrement d’établissement, alors qu’en République tchèque, on en voit beaucoup rester toute leur vie dans la même école. On peut parler parfois d’immobilisme. Cela n’a pas que des avantages non plus. En France, en revanche, on a tendance à passer d’un extrême à l’autre. Il y a toujours un débat en cours, une tentative de réforme. Personnellement, je trouve que les professeurs sont un peu fatigués par tout cela. Si je prends l’exemple des sections européennes, les établissements mettent en place quelque chose, s’engagent dans une direction, puis, cinq ans plus tard, on change de ministre et l’idée n’est plus de favoriser l’apprentissage des langues mais autre chose… On détruit donc tout ce qui a été construit précédemment pendant cinq ou dix ans. C’est parfois usant de voir que les programmes et les orientations prises ne s’inscrivent pas dans la durée. »

Photo illustrative: Filip Jandourek,  ČRo
« En République tchèque, du moins dans les écoles que j’ai fréquentées, je dirais que les professeurs étaient plutôt ouverts à d’autres méthodes. Certains veulent vraiment innover, enseigner différemment, mais cela dépend beaucoup des établissements, de leur direction. Après, laquelle des deux écoles prépare mieux à la vie… J’ai quand même le sentiment que les élèves tchèques sont un peu plus autonomes en sortant du lycée, plus matures que les jeunes Français. Ceux-ci ont une vraie pression : ils doivent réussir le bac à tout prix, ont beaucoup de devoirs et des cours qui finissent tard… C’est difficile à dire, mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a des choses à changer dans les deux systèmes. »

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