« En Tchéquie, le silence sur le Covid ne sera brisé que par la future génération »
Il y a cinq ans, la pandémie de Covid-19 frappait la planète. Avec près de 44 000 victimes, la Tchéquie s’est rangée parmi les pays les plus meurtris au monde, proportionnellement à leur population. Pourtant, il n’existe apparemment que très peu de traces de cette période dans le pays et dans l’esprit de ses habitants. Nous en avons parlé avec Karel Střelec, spécialiste des langues romanes et de littérature comparée à l’Université d’Ostrava, qui s’intéresse, dans ses recherches, à la réflexion littéraire et culturelle de la pandémie. Tout d’abord, Karel Střelec évoque son expérience personnelle et ses souvenirs les plus marquants de la crise sanitaire.
« A l’époque, j’étais professeur à la fois à l’université et au lycée. Pour nous, enseignants, la pandémie et le confinement ont représenté un immense changement. Il a fallu que nous apprenions, d’un jour à l’autre, à travailler d’une manière complètement différente. C’est ce changement brusque qui m’a le plus marqué, de même que la peur que j’ai ressentie pour mes proches. C’était sans doute une période difficile, qui nous a pourtant apporté des choses positives, notamment à la possibilité de communiquer en ligne. »
Aucun mémorial dédié aux morts du Covid en Tchéquie
En Tchéquie, il n’existe aucun monument national dédié aux victimes du Covid-19. Que nous reste-t-il, du point de vue matériel, de la pandémie ?
« Presque rien. Il existe des sites mémoriels isolés, des croix installées, par les familles ou les amis des victimes, souvent dans les villes en région, dans de petites communes. Or ce qui nous manque, c’est justement un monument national. Dans d’autres pays, comme la France, l’Italie, la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis, la mémoire de la pandémie se construit justement par des lieux de souvenir. En Tchéquie, ces monuments sont très rares. On en trouve par exemple dans les villes de Holešov, Odry, Znojmo ou encore à Pardubice, où il s’agit d’un banc. Plusieurs municipalités ont soutenu ces initiatives privées. »
Il semble ainsi que pour la plupart des Tchèques, les années de la pandémie sont une période à oublier. Comment expliquez-vous cette attitude ?
« La période qui nous sépare de la pandémie peut nous paraître suffisante pour mener un débat public sur le sujet, mais ce n’est pas le cas. Il est encore trop tôt. Nous le voyons bien sur l’exemple de la Seconde Guerre mondiale ou sur la période du communisme : il faut plusieurs décennies pour pouvoir faire le bilan d’une époque. »
« Il existe toutefois une spécificité tchèque : dans notre pays, la lutte contre la pandémie de Covid-19 a été très politisée. La scène politique nationale était divisée sur le sujet. Le gouvernement et l’opposition ne sont pas parvenus à un compromis quant à la gestion de la crise sanitaire. Aussi, la pandémie a accentué la distance qui sépare d’un côté les élites, l’Etat et ses institutions et de l’autre côté une grande partie de la population. Cette distance, due à un manque de confiance en l’Etat, continue à s’agrandir et menace sérieusement notre société. »
« Enfin, la pandémie a été une expérience douloureuse. Au cœur de cette expérience se trouve la mort, un sujet tabou devant lequel notre société ferme les yeux. »
Comment peut-on réunifier, selon vous, une société encore plus divisée après la pandémie ?
« J’estime que la culture peut nous aider. Evoquer les périodes difficiles, traumatisantes par le biais des films et de la littérature ouvre un débat qui est sain pour la société, comme nous l’avons vu au cours du XXe siècle. Le travail de mémoire facilite la réconciliation. »
L’amour aux temps du Covid
L’anthropologue française Laëtitia Atlani-Duault, spécialiste des crises, qui a fondé un Institut Covid-19 en France, estime que « Commémorer les crises, c’est se préparer à celles de demain ». On peut conserver la mémoire, et en l’occurrence la mémoire de la pandémie, par le biais de rituels et de traditions ou, comme vous venez de le dire, par l’art et la littérature. Comment la pandémie se reflète-t-elle dans les littératures tchèque et française ou francophone ?
« La situation dans les deux territoires linguistiques est différente. La culture française en général, de même que, par exemple, les littératures anglo-saxonne et espagnole, reflètent les années de la pandémie beaucoup plus que la culture tchèque. Parmi les œuvres de la littérature française qui ont attiré mon attention, j’aimerais citer ‘Confinée dans la dentelle - Journal de confinement d’une prisonnière du Covid-19’ de Karine Sayagh-Satragno ou ‘Les années sans soleil’ de Vincent Message qui compare dans son roman la pandémie à d’autres catastrophes naturelles. Des recueils de contes et de poèmes méritent également d’être mentionnés. Un titre pour tous : ‘L’amour aux temps du Covid’ : 119 plumes au chevet de la pandémie du XXIe siècle de Bélinda Ibrahim. Le titre fait évidemment référence au célèbre roman ‘L’amour aux temps du choléra’ de Gabriel Garcia Márquez. Par ailleurs, d’autres auteurs français, ainsi que des écrivains tchèques, font allusion à cette œuvre dans leurs textes. En ce qui concerne la littérature tchèque, j’ai particulièrement apprécié le roman ‘O jednom zachraňování života’ de David Zábranský. Il pose une question essentielle : dans quelle mesure faut-il limiter sa liberté personnelle pour protéger quelqu’un d’autre ? »
Comment expliquer le non-intérêt des auteurs tchèques pour la période du Covid ?
« Très tôt après la fin de la pandémie, l’opinion publique et, par conséquent, le monde de la culture se sont tournés vers d’autres sujets préoccupants tels que la guerre ou la crise économique. On parle parfois d’une époque de ‘polycrise’ que l’humanité est en train de traverser… »
Le devoir de mémoire
Est-ce donc aux générations futures, de faire, avec du recul, le véritable bilan de la pandémie ?
« Certainement. Dans ce cas, nous parlons d’un travail de post-mémoire. Il arrive souvent que vingt, trente ou quarante ans après un événement marquant, celui-ci est approprié par les membres de la nouvelle génération qui sont curieux de découvrir le passé et l’impact des événements historiques sur la vie de leurs parents et grands-parents… Il arrive fréquemment que la génération qui en est directement concernée refuse de parler de son expérience. Aussi, par exemple, le philosophe français Paul Ricœur soulignait l’importance du devoir de mémoire. Cela veut dire que nous sommes tenus de ne pas oublier, de maintenir le souvenir d’événements historiques, de conserver les témoignages et de chercher à comprendre. »






