Etre enfant à l'âge de la Renaissance et du baroque

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Les Pragois le savent bien, on voit actuellement de plus en plus de landaux dans la capitale tchèque. Les années 2005 et 2006 ont effectivement enregistré un très grand nombre de naissances dans le pays. L'occasion de se pencher, dans ces Chapitres de l'Histoire, sur une histoire peu abordée : celle de l'enfance et de l'éducation en Bohême et en Europe.

L'histoire de l'enfance est relativement récente. Elle a été initiée en 1960 par Philippe Ariès. Dans les années 1970 et 1980, avec les travaux de Françoise Loux et de Jacques Gélis, elle s'affirmera comme un nouveau champ d'investigation pour les amoureux de Clio. Histoire des mentalités, l'histoire de l'enfance doit répondre à des questions ardues et passionnantes : comment naissait-on et comment accouchait-on il y a trois siècles ? L'amour parental était-il, au XVIIème siècle, le même qu'aujourd'hui ?

Le livre de Pierre Goubert et Daniel Roche sur la société d'Ancien Régime donne de nombreuses pistes et des réponses précises. S'ils partent sur l'étude de la France, les deux historiens n'en dégagent pas moins des tendances d'ensemble qui concernent l'Europe en général. Registres paroissiaux, fiches de famille, catéchismes, manuels de confesseurs et textes de droit, leurs sources sont diverses.

Au XVIIème ou au XVIIIème siècle, le premier enfant naît moins de deux ans après le mariage, les autres bébés arrivant ensuite tous les deux ans, en moyenne. A la campagne, sur dix nouveaux-nés, quatre seulement peuvent espérer atteindre l'âge de vingt ans. Dans les villes, la mortalité infantile est encore plus élevée et, dans certaines, elle peut atteindre jusqu'à 40 % des enfants jusqu'à cinq ans. Malgré les risques que cela représente alors - vers 1600, une femme sur huit ne survit pas à l'accouchement - être enceinte est naturel sous l'Ancien Régime. Si c'est une habitude, c'est aussi un moment rempli de mystère. La femme et l'enfant sont des proies faciles pour la maladie et la mort et l'on s'en remet alors aux prières et aux saints.

La dureté des conditions entraîne sans doute une affectivité envers l'enfant, exprimée différemment qu'aujourd'hui. Ce qui ne signifie absolument pas que l'amour des parents n'existe pas sous l'Ancien Régime ! Autres temps, l'enfant est également un enjeu pour la transmission du nom et de la terre, chez les nobles comme chez les modestes paysans.

Doit-on en conclure à l'insensibilité des parents de l'époque en Europe? Sans doute non. C'est d'ailleurs avec un certain manichéisme qu'on a vu, avec le livre "l'Emile", de Jean-Jacques Rousseau, l'entrée de l'amour et du sentiment maternels dans l'histoire.

Pour Pierre Goubert, d'autres signes laissent voir insensiblement une importance croissante attachée à la maternité à l'époque baroque. Les pèlerinages et les dévotions liées à la Vierge se développent partout en Europe, et particulièrement en Europe centrale à partir de 1740. On compte, à Prague, de nombreuses associations dédiées à la Vierge, comme la Marie-des-Sept-Douleurs, chez les Servites. Sans compter les innombrables angelots qui peuplent les églises baroques au XVIIIème siècle, notamment à Prague. L'innocence et la grâce ressortent de manière évidente de ces sculptures religieuses. Signe, peut-être, que l'enfance est perçue plus nettement sous le signe de l'affectivité.

C'est en tout cas à tort qu'on s'est focalisé sur Rousseau. Un siècle plus tôt, au XVIIème, le philosophe tchèque Jan Amos Komensky, plus connu sous le nom de Comenius, avait déjà révolutionné, pour les siècles à venir, la science éducative. Et c'est bien l'amour qu'il place au coeur de sa théorie. Bien sûr, le chemin qui y mène passe par la foi et la connaissance mais l'importance de la pédagogie est, comme chez les Jésuites tchèques, omniprésente.

Précurseur, Comenius a compris l'importance du jeu et du jouet pour le développement intellectuel de l'enfant. Un concept qu'il partage avec son collègue britannique John Locke mais aussi avec les Jésuites. Installés au Clementinum, ceux-ci introduisent le jeu comme facteur d'émulation entre leurs élèves. Si le mot "jouet" apparaît pour la première fois dans un dictionnaire français en 1534, les pédagogues français du XVIIème siècle restent, dans leur ensemble, très réticents envers le jeu, contraire à une éducation chrétienne.

Pasteur de l'Eglise morave, d'inspiration protestante, Comenius doit s'exiler en 1621, suite à la défaite de la Montagne Blanche contre l'Autriche. Restés en Bohême, sa femme, Madeleine, et ses deux enfants mourront de la peste sans qu'il n'ait pu les revoir. Déjà orphelin à l'âge de douze ans, Comenius aura décidément eu de bien cruelles expériences en matière d'enfance. Est-ce la raison pour laquelle il s'intéressera tellement à l'éducation ? Outre ses multiples pérégrinations en Angleterre, en Pologne, en Hongrie et en Hollande, il s'établira un temps en Suède, dont il réformera les écoles.

À partir de 1630, Comenius commence à s'intéresser à la pédagogie et devient un personnage très en vue. Son ouvrage principal, "La Grande Didactique", fait de lui le fondateur de la pédagogie actuelle. Dans son moins célèbre "Orbis sensualium pictus", il crée une véritable encyclopédie moderne, avec des images illustrant les textes. Au XIXème siècle, l'historien français Jules Michelet surnommait Comenius le "Galilée de l'éducation". Une chose est certaine : son oeuvre en a fait véritablement le père de l'éducation moderne.