Faiçal Orakzai :  « Comparée à la France, la Tchéquie est très propice au business »

Faiçal Orakzai

Prague, ville de mystères, d’histoires, mais aussi de business ! Les opportunités offertes par la capitale tchèque n’ont pas échappé à Faiçal Orakzai, entrepreneur parisien installé depuis 2016 en Tchéquie. Nous avons rencontré le cofondateur de la start-up EasyBnb, qui a été récompensée en 2019 par le prix de l’histoire entrepreneuriale de la chambre de commerce franco-tchèque, dans les bâtiments de WeWork, entreprise qui met à disposition des lieux de coworking. Il a accepté de revenir sur sa success story pragoise, mais également sur son intégration et sa vie quotidienne à Prague, ville dont il est tombé amoureux.

Pourquoi êtes-vous venu à Prague ? Est-ce pour le travail ?

Faiçal Orakzai : « Pas du tout ! J’ai dû faire comme la plupart des Français, je suis tombé sur une Tchèque ! J’habitais à Londres avant, où je travaillais dans une société. Ma femme est tombée enceinte en 2014, mon fils est né en 2015. Quand notre enfant est né, ma femme a voulu se rapprocher de ses parents. Elle a insisté pour qu’on vienne à Prague. Je n’étais pas réellement partant à la base, j’étais bien à Londres, où j’avais un bon travail. Petit à petit, elle m’a convaincu. On a commencé à se rendre à Prague, j’ai découvert la ville, connu pas mal de personnes. En 2016, on a fini par s’installer ici. »

La ville est-elle différente de ce à quoi vous vous attendiez ?

Prague | Photo: Mélanie Vigneau,  Radio Prague Int.

« C’est le jour et la nuit entre ce que je pensais il y a dix ans et ce que je pense à l’heure actuelle. J’étais initialement à Londres et j’ai toujours vécu dans des grosses villes. Je suis Parisien, j’ai vécu à Madrid, à Istanbul, à côté de Stockholm et à Londres depuis 2010. Londres est une grande ville, où il y a beaucoup de choses à faire, de restaurants, de personnes à rencontrer. J’avais cette idée partagée par de nombreux Français que la République tchèque, c’était encore la Tchécoslovaquie. J’avais cette idée d’un pays sous le communisme, où il n’y avait rien à faire et où les gens étaient un peu arriérés. Je ne connaissais pas et j’avais des préjugés, comme j’imagine beaucoup de gens. Je n’étais de ce fait vraiment pas partant à l’idée d’emménager en Tchéquie. Mais au fil de nos séjours à Prague, j’ai découvert la ville, j’ai vu qu’il y avait beaucoup d’étrangers, beaucoup de Français. On a pris la décision de partir en 2016. Honnêtement, c’est la meilleure ville dans laquelle j’ai habité, et de loin. Je suis tombé amoureux de cette ville et je n’ai aucune intention à court terme ou à long terme de déménager de Prague. La ville est extraordinaire. C’est à la fois une grande ville et une petite ville, une ville à dimensions humaines. Prague est super belle, c’est une des plus belles villes d’Europe. On a un sentiment de sécurité ici qui est extraordinaire. C’est très rassurant pour des parents avec enfants. On le voit avec d’autres parents quand on discute, il y a beaucoup de problèmes d’insécurité qu’on ne voit pas ici mais qu’on voit en France. C’est très reposant mentalement de savoir que ni les enfants ni nous ne serons  confrontés à des problèmes de délinquance typiques en France. La taille humaine de la ville permet de voyager d’un bout à l’autre de la ville sans devoir faire face à trop d’embouteillages. Les transports sont très pratiques, le tram est génial et dessert toute la ville. Beaucoup d’avantages font que c’est réellement la meilleure ville dans laquelle j’ai habitée. »

Vous avez mentionné vos enfants. Ils grandissent en Tchéquie d’un père français et d’une mère tchèque. Comment se sentent-ils et comment vivent-ils cette double culture ?

« J’ai deux enfants. Un garçon qui va bientôt avoir dix ans et une fille qui va bientôt avoir sept ans. Ils sont scolarisés au lycée français de Prague. En tant que Français, j’avais évidemment fait ce choix que ma femme a heureusement accepté. Elle était d’accord sur le fait qu’ils puissent avoir la culture française. L’avantage, c’est qu’ils sont tous les deux en classe bilingue, où ils parlent en français, anglais et tchèque. Ma fille y est depuis qu’elle est à la maternelle, mon fils depuis le CP. Ils sont contents. L’école est internationale, avec des élèves venant de tous les horizons, ce qui les pousse à parler au quotidien les trois langues. Ce qu’ils se sentent ? Cela dépend des jours, parfois ils se sentent plus français, parfois plus tchèques. Mon fils étant né à Londres, il affirme parfois qu’il est anglais, même s’il n’est resté qu’un an à Londres. Ils n’ont pas de préférences spécifiques. Étant taquins, ils vont parfois pour nous embêter nous dire qu’ils sont plus tchèques ou plus français. Mais ils se sentent très bien, ils parlent très bien les trois langues. À la maison, ma femme et moi parlons anglais, mes enfants me parlent français, ils parlent tchèque à ma femme, et quand nous sommes tous ensemble nous parlons en anglais. »

Et vous, qu’en est-il de votre intégration ? Avez-vous appris le tchèque et côtoyez-vous des Tchèques ?

Faiçal Orakzai | Photo: Thomas Curtelin,  Radio Prague Int.

« J’ai honte de dire cela, mais après neuf ans, je ne sais malheureusement toujours pas parler tchèque. Je parle français, espagnol, anglais, des langues très éloignées du tchèque. J’ai essayé, pleins de fois, d’apprendre le tchèque, et pour l’instant j’ai un niveau qui est assez mauvais pour quelqu’un ayant passé autant de temps à Prague. Ma femme est aussi très mauvaise professeure, ce qui n’aide pas ! J’arrive à avoir le langage d’un enfant de 7-8 ans, ce qui n’est pas terrible. Heureusement que dans la ville, presque tout le monde parle anglais. C’est assez facile de communiquer. Au niveau de l’intégration, je sors avec des Français et des Tchèques. Au début, quand je suis arrivé, il était plus facile d’être avec les expats. Ma femme avait beaucoup d’amies qui étaient mariées à des expats, nous avions donc une sorte de bulle aves des copines tchèques et leurs maris étrangers. J’ai cependant des amis tchèques, même si j’ai beaucoup plus d’amis italiens, français et anglais grâce au club de foot dans lequel je joue. J’ai quand même plus d’amis expats que de locaux, non pas à cause de la langue mais simplement parce que j’évolue dans des univers où je suis plus exposé à des expats, comme ici à WeWork. Dans la boîte, j’ai aussi beaucoup de clients tchèques, ce ne sont pas des amis mais je m’entends bien avec eux. »

Gestion de propriétés en location

Pouvez-vous présenter votre société?

« Nous sommes une société de gestion de propriétés en location. Nous faisons principalement du court terme, mais aussi du moyen terme et du long terme. On a ouvert la boîte en 2016. Le but était de gérer le plus de propriétés possibles, de grossir, d’avoir des investisseurs. Entre-temps, le covid est arrivé et a bousculé le marché. On a commencé à Prague, puis nous avons eu des opportunités pour gérer des propriétés à Cannes, puis à Paris grâce aux nombreuses connexions qu’on a, des amis, des gens qui nous connaissent et qui nous ont proposé de gérer leurs propriétés. Avant le covid, on était également en Grèce, à Athènes et sur certaines îles. Pareil en Espagne, un client qui avait des propriétés à Prague et qui était satisfait de notre travail nous a demandé de l’aide pour ses propriétés espagnoles. Maintenant, nous ne sommes plus en Grèce, car il était devenu compliqué de travailler avec les Grecs et le covid avait changé un nombre important de choses. On est toujours en France, en Tchéquie et en Espagne. On a une petite équipe, on essaye de se concentrer sur des biens plutôt premiums. On n’a plus l’ambition de grossir et d’avoir 600 appartements, mais plutôt d’offrir un service qualitatif, de se concentrer sur un petit nombre de propriétés. Entre les trois pays, on a une centaine de propriétés. On a du personnel qui travaille sur place pour nous aider à gérer les opérations. A Prague, on a aussi une équipe de personnes qui gèrent la communication avec les invités. On a des handy-men qui s’occupent de régler les problèmes. On a des personnes qui vont gérer les annonces en ligne ou les prix. Le tourisme a repris depuis le covid, donc ça se passe bien. Jusqu’à la prochaine catastrophe qui arrivera ! On croise les doigts pour que ça se passe bien, car dans notre secteur d’activité nous sommes très dépendants des différents problèmes économiques. Il y aura peut-être un ralentissement avec la nouvelle politique américaine, avec le fait qu’ils veulent augmenter les droits de douane. Pour l’instant, on espère une belle année 2025 en espérant qu’il n’y ait pas trop de problèmes qui se mettent sur le chemin afin qu’on puisse travailler en paix. »

WeWork | Photo: Thomas Curtelin,  Radio Prague Int.

Vous avez mentionné avoir des propriétés en Tchéquie, en France et en Espagne. Ça doit impliquer des déplacements ?

« Exactement. Ça implique des déplacements, mais l’avantage c’est que Prague et la Tchéquie sont en Europe Centrale, même si beaucoup qualifie le pays d’Europe de l’Est. Paris est à une heure vingt d’avion, c’est très rapide. Il y a maintenant des connexions directes avec Nice, ce qui me permet d’aller à Cannes régulièrement pour aider les personnes sur place. On peut faire Prague-Nice, Prague-Paris, Prague-Madrid. De Prague, on peut voyager aux quatre-coins de l’Europe avec des vols directs. Même si je ne gère pas de propriétés en Asie, il y également des vols vers l’Asie et le Moyen-Orient, notamment Dubaï qui est accessible via des vols directs. C’est un lieu très pratique. Ça explique également que de nombreuses boîtes internationales s’installent à Prague. Les coûts sont moins élevés qu’en France, en Angleterre ou en Espagne, et les voyages vers d’autres pays européens sont possibles facilement et régulièrement. Ça explique sûrement que les dix, quinze dernières années, beaucoup d’entreprises et beaucoup d’expats sont venus s’installer avec le contexte économique favorable. Cela entraîne des conséquences fâcheuses comme l’augmentation du prix de l’immobilier, même si c’est également dû à l’inflation qui augmente le coût de la vie. Cependant globalement, Prague reste une ville super pour y habiter. »

Prague semble être l’endroit parfait pour monter un business !

Prague | Photo: Žofka,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 3.0

« Le gouvernment tchèque est assez pro-business, ce qui est super en tant qu’entrepreneur. Il n’y a qu’à regarder les taux d’impositions. Quand tu es autoentrepreneur, 60% de tes revenus sont considérées comme des frais, donc non-taxées, et tu n’es taxé qu’à 20% sur 40% de tes revenus. Ça c’est lorsque tu es autoentrepreneur. Mais même en tant qu’employé, je pense que, comparé à la France, tu payes beaucoup moins de taxes et l’impôt sur les bénéfices est aussi moins élevé. Au jour le jour, en termes administratifs, c’est beaucoup moins compliqué qu’en France. Comme j’ai mon business à Cannes, je dois aussi avoir un avocat en France qui nous conseille sur comment travailler. J’ai passé avec lui au moins deux heures au mois de juin, il m’a choqué. Nous avons passé deux heures à discuter des lois, des normes, de tout ce qu’il faut remplir, de tous les impôts qui doivent être payés. Un exemple très simple : quand tu es propriétaire, la taxe d’habitation ici doit être de cent euros, deux cents euros par an. Quand tu achètes une propriété, le notaire c’est aussi cent ou deux cents euros. Les frais d’avocat n’ont rien à voir avec ceux pratiqués en France. La Tchéquie est encore à un niveau de taxation très avantageux. Si l’on compare avec d’autres pays européens, c’est le jour et la nuit. Cependant, au niveau administratif, c’est très papier ! Il faut aller là-bas, il faut avoir des tampons, faire ceci et faire cela. Il y a cet aspect post-communiste qui reste avec beaucoup de choses qui doivent se faire à travers des papiers, ce qui est assez ennuyant. Mais globalement, comparé à la France, le pays est très propice au business. C’est pour ça que beaucoup de boîtes internationales viennent s’installer à Prague parce qu’il y a de nombreuses facilités pour être entrepreneur ou pour avoir une société en République tchèque. »

« Une cuisine qui est totalement différente »

La ville offre de nombreuses opportunités ! Quel est votre lieu préféré à Prague ?

« Mon endroit préféré dans la ville ? Chez moi ! Je suis bien chez moi, j’ai un jardin ! Dans la ville, j’adore WeWork. Je me rends presque tous les jours dans le bâtiment. C’est un super endroit avec une terrasse. Je n’ai pas vraiment de réponse originale à donner. Évidemment, n’importe quel terrain de foot serait un bel endroit. En y réfléchissant, le château de Prague. La vue y est exceptionnelle. C’est super en été. »

WeWork | Photo: Thomas Curtelin,  Radio Prague Int.

Y-a-t-il quand même des points négatifs en Tchéquie ?

Photo illustrative: Ondřej Šebestík,  ČRo

« La nourriture ! Quand on est Français, la nourriture, c’est le gros point noir. C’est une cuisine qui est totalement différente, avec beaucoup de plats en sauce. On est très éloignés des standards français. Évidemment, ce qui manque le plus par rapport à la France, ce sont les pâtisseries. Je suis revenu de Paris avec pleins de pâtisseries, je les ai faites goûter aux Tchèques, ils ont été surpris et ont trouvé cela délicieux. La nourriture est donc la première chose qui manque. Au niveau des Tchèques, deux générations coexistent. La nouvelle génération, plus ouverte d’esprit, qui parle bien anglais, qui a voyagé, et l’ancienne génération qui reste parfois dans un esprit très communiste. C’est parfois très difficile de travailler avec certaines personnes. Certaines sont très têtues. Quand tu travailles avec certains propriétaires, ça peut être très difficile de les faire changer d’avis ou de leur faire entendre certaines choses. Quand ils ont des idées, ils sont assez arrêtés dessus. Ce sont les deux seuls aspects qui me viennent à l’esprit. Pour le reste, je ne me plains pas trop au vu de ce que le pays a à nous offrir. »

Et la France, votre pays d’origine, y retournez-vous souvent ?

Paris | Photo: Anton Kaïmakov,  Radio Prague Int.

« J’y retourne très souvent. Je suis rentré avant-hier de Paris. Je vais souvent maintenant à Cannes, environ une fois par mois, étant donné que notre business s’y développe. Je passe souvent par Paris après Cannes et je retourne ensuite à Prague. Concernant mon lien avec Paris, mes parents y habitent toujours. Mes meilleurs amis également. J’y vais régulièrement seul pour le travail. J’essaie de faire en sorte que les enfants gardent un lien avec la France, pas seulement à travers l’école mais aussi en allant à Paris, en passant du temps avec leurs grands-parents. Mes amis ont aussi des enfants. Généralement, mes enfants y vont pendant toutes les vacances scolaires, dès qu’il y a des vacances, on essaie d’y aller pour trois, quatre jours pour passer du temps avec mes amis et avec la famille. J’ai encore un lien très fort avec la France, je suis toujours très content d’y aller, mais je suis toujours très content de partir aussi ! Prague me manque au bout d’un moment. Entre Paris et Prague, il y a quand même une différence au niveau du nombre de personnes qui y habitent. Paris, c’est beaucoup de stresse, de bouchons, de problèmes. À Prague, l’ambiance est plus calme, plus détendue. J’ai la chance d’habiter à Prague mais de pouvoir régulièrement me rendre à Paris, car Paris me manque, et c’est quand même la plus belle ville du monde. C’est bien de pouvoir y aller de temps en temps, mais au bout de deux, trois jours, je suis content de retourner à Prague où je peux retrouver ma petite vie plus calme. »

Prague | Photo: Barbora Navrátilová,  Radio Prague Int.