Gérard Lesne : « Ma voix me permet de m'immerger dans toutes sortes d'univers »

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Une voix haute, quasi miraculeuse, qui surprend souvent, interpelle toujours... On connaît bien ce timbre de voix aigu rendu célèbre par le film historique retraçant le parcours du chanteur Farinelli. Le temps des castrats est heureusement fini, et les hommes peuvent, eux aussi, être naturellement pourvus de ce don. Dans le cadre des Fêtes d'été de musique ancienne qui se déroulent à Prague, le haute-contre français Gérard Lesne a donné un récital, proposant des compositions baroques françaises et italiennes.

Autodidacte, Gérard Lesne étonne et ravit par sa liberté de propos. Ayant lui-même commencé par le rock, le jazz ou la musique électronique, il s'insurge contre les « petite cases » réductrices où l'on veut enfermer les artistes. La preuve en est album « Human ? »

Un parcours atypique pour ce haute-contre dont le destin a été conditionné dès le départ par une singularité, la découverte d'une voix :

« Moi, j'ai eu une grande chance, j'ai démarré la musique tout court à l'adolescence. J'ai eu une mue très facile, mais j'ai gardé ma voix d'enfant, ma voix de soprano. Je pense que toute ma vie a été axée sur ce qui m'est arrivé. Je n'étais pas spécialement intéressé par la musique classique étant enfant, même si par ma famille, j'ai fait un peu de piano et de guitare classique. Mais je n'avais pas du tout le feu sacré pour la musique classique. Des voix aiguës masculines comme la mienne, dans la musique des années 70-80, il y en avait beaucoup : si on écoute bien, ne serait-ce que John Lennon, tous les groupes avaient des voix masculine et aiguës. Le meilleur exemple, un peu plus tardif, c'est Prince ou Michael Jackson... La musique que j'ai faite en premier, c'était à une époque où se développait, à l'initiative de Miles Davis, le jazz-rock. Donc j'ai fait à la fois du rock et du jazz. Et je suis né à une époque où il y avait l'utopie du festival de Woodstock, je suis juste la génération d'après Woodstock. J'avoue que j'aimais beaucoup la musique planante, principalement les Pink Floyd. D'une certaine façon, ce n'est pas du tout absurde par rapport à la musique ancienne. Pendant au moins cinq ans de ma carrière professionnelle, j'ai commencé par ne faire que de la musique médiévale. J'ai chanté énormément de plain-chant.

Dans ma tête il n'y a vraiment qu'une seule musique. Par contre, il y a cette chance que j'ai eue d'avoir une voix qu'on peut dire caméléon. C'est-à-dire que sans y penser, selon le type de musique que je vais faire, si je chante du jazz, de la musique médiévale ou de la musique baroque, je vais changer d'émission vocale. Tout est parti de cette facilité technique que j'avais de pouvoir me plonger, m'immerger dans chacun de ces univers. »

Musique au coeur, toutes les musiques, Gérard Lesne anime et dirige également un ensemble, Il Seminario Musicale, dont il nous rappelle la genèse :

« En réalité, ce groupe est né sans que je souhaite nécessairement continuer par la suite. On m'a proposé d'enregistrer des cantates de Vivaldi, on l'a fait, ça s'est très bien passé, on a eu un accueil extrêmement favorable de la presse. C'était en 1985. C'était le début de ma collaboration avec les Arts florissants, je continuais à faire de la musique médiévale, je travaillais beaucoup et j'avais peu de temps à consacrer à cet ensemble, mais entre 1985 et 1990, on a eu quand même de quoi entretenir le nom de l'ensemble avec quelques concerts par an. Puis, en 1989, j'ai eu, par un autre petit éditeur - car tout cela se faisait chez de petits éditeurs - l'opportunité d'enregistrer d'Antonio Vivaldi, mais de musique sacrée, le Stabat Mater, les grands motets. Et là, pareil : le disque a été incroyablement bien accueilli par la critique et surtout il m'a donné une opportunité qui a changé ma vie, c'est de rencontrer un personnage tout à fait exceptionnel qui s'appelle Olivier Tcherniak, grand mélomane, et qui dirige la fondation France Télécom.

A cette époque, en 1990, c'était l'utopie, dans le bon sens du terme, du mécénat culturel, et donc j'ai eu des moyens, à l'époque, énormes d'un seul coup. Moi, je menais ma vie avec les autres ensembles, mais j'ai dû faire un choix. Ca s'est imposé à moi très vite. En l'espace d'un an, j'ai quitté ces ensembles où j'étais intermittent, pour me consacrer à 90% à Il Seminario Musicale. Petit à petit, je crois qu'on a développé quelque chose de bien précis, à nous, et surtout à ma façon d'envisager le chant. Tout cela sur dix ans. C'est vrai que maintenant, après trente disques, j'ai l'impression d'avoir posé quelque chose que j'espère dépasser les limites strictes de la musique baroque - simplement une façon d'exprimer la voix avec le maximum de simplicité.

C'est cela qui me permet de passer d'un genre à un autre. Tout cela, c'est un faux problème, je me bats contre cela, j'ai l'impression de me battre contre des moulins à vent... J'écoute la musique de mon fils de 13 ans mais parce que c'est ma musique... Je suis de mon siècle. Et je pense qu'à ma façon, je suis un musicien du XXIe siècle, enfin, j'espère. J'ai conscience de mon passé, mais je sais que ce passé est mort, qu'il est très beau et qu'il faut le garder en vie ou le ressusciter. Mais il faut aller de l'avant, moi, je vais de l'avant en écoutant plein d'autres choses et en faisant plein d'autres expériences. »

Justement, quand on parle de ces passerelles entre les différents styles, vous avez dit qu'il n'y avait pas une musique mais des musiques. D'autres arts vous inspirent-ils donc également ?

Puis j'ai demandé à ma femme de trouver une couleur par thème... A partir de là, je me suis dit que j'allais écrire des poèmes sur ces couleurs, mais c'était trop complexe : écrire des poèmes sur une couleur, vous n'allez pas très loin (rires). Comme en dehors de la musique, et dans une autre vie surtout, j'ai eu un intérêt absolument énorme pour la peinture, de la peinture médiévale jusqu'à aujourd'hui, je connaissais bien la peinture et je me suis dit que j'allais associer un tableau à chacune des couleurs. Puis j'ai fait un poème en anglais - parce que, tout comme la culture dominante de l'Italie au XVIIe siècle, la culture dominante, c'est l'anglais, et le jazz est évidemment de langue anglaise. J'ai fait ça, et le disque, il a son unité.

Je repense à quelque chose qu'a dit Charlélie Couture il y a peu de temps, au moment où il est arrivé en France pour défendre son album qui sortait. Il a dit qu'il était parti à New York parce qu'en France on vous met une étiquette sur le crâne et on n'en sort plus. Moi, quand j'écris un livre, je ne suis qu'écrivain, quand j'écris une chanson, je ne suis que chansonnier, quand je peins, je ne suis que peintre. Je me suis complètement reconnu dans ce qu'il disait, je me suis dit que la vie, c'était ça justement ! J'ai cela en moi, je suis un bricolo de l'art, un artisan et j'aime faire plein de choses. Mais il faut arriver à imposer à travers cela l'extrême qualité, sinon, bien entendu, on vous met tout de suite à la poubelle.

J'ai fait l'expérience il y a quelques jours de ce concert, avec ce type qui improvisait et qui ne connaît que le jazz, qui ne sait même pas ce que c'est qu'une voix aiguë dans le classique... Il m'a entendu, il est venu me voir et il avait les yeux grands ouverts en me regardant, en me disant : 'C'est hallucinant ce que tu fais !' Même lui, il ne faisait pas la relation. Mais je lui ai dit qu'il avait la même voix que moi...Comme quoi, les fermetures, elles sont partout.

Moi qui suis un peu au-dessus parce que ma vie a fait que j'ai connu tous ces univers-là, je suis libre par rapport à tout cela, je n'ai aucun clivage. »