Grand-Duc Henri : « Comme Charlemagne ou Charles Quint, Charles IV a été un des premiers véritables Européens »

Le Grand-Duc Henri de Luxembourg, photo: ČTK

Les Tchèques ont officiellement célébré, samedi 14 mai, le 700e anniversaire de la naissance de Charles IV. Roi de Bohême et empereur romain germanique, celui qui s’appelait Venceslas de Luxembourg à sa naissance, était aussi comte de l’ancienne principauté du Saint-Empire. C’est d’ailleurs lui, Charles, qui, en 1355, a élevé le Luxembourg au rang de duché. Pour honorer la mémoire d’un souverain considéré comme le « Père de la nation tchèque » et à travers elle rappeler la dynastie des Luxembourg en Bohême, le Grand-Duc Henri de Luxembourg était présent à Prague vendredi et samedi derniers. Et peu avant son départ, Son Altesse Royale a répondu, avec beaucoup de complaisance et avec un vrai intérêt pour une République tchèque qu’il connaît bien, à quelques questions de Radio Prague :

Le Grand-Duc Henri de Luxembourg, photo: ČTK
Monseigneur, vous êtes à Prague pour les célébrations qui marquent le 700e anniversaire de la naissance de Charles IV, mais vous l’étiez déjà également en 2010 pour un autre 700e anniversaire, celui du couronnement de Jean de Luxembourg, dit l’Aveugle, qui avait marqué l’arrivée de la maison de Luxembourg sur le trône de Bohême. Dans quelle mesure s’agit-il d’événements importants pour vous en tant que chef de l’Etat luxembourgeois ?

« Je crois que tout aspect historique doit toujours être souligné. Dans les deux cas, que ce soit en 2010 ou 2016, il est important de rappeler que ces deux personnages, parmi lesquels Charles IV est une personnalité très importante du Moyen-âge, sont issus du Luxembourg et ont régné à travers toute l’Europe, et notamment ici en Bohême. Tous deux ont grandement contribué à l’essor de la ville de Prague avec, entre autres, la fondation d’une université. Et au-delà, je trouve que ce sont deux événements très importants aussi pour relier nos deux pays. »

Que représente Charles, et peut-être plus encore son père Jean, pour les Luxembourgeois aujourd’hui ? Sont-ils aussi, comme ils le sont en République tchèque, des personnages marquants de l’histoire de votre pays ?

« Certainement que Jean l’Aveugle, Jang de Blannen comme nous l’appelons au Luxembourg, représente quelqu’un de très important. Au fond, c’est l’esprit chevaleresque qui ressort de ce personnage. Son décès à la bataille de Crécy est quelque chose de très connu. C’est pourquoi dans la mémoire populaire, Jean l’Aveugle ressort plus particulièrement. »

Charles IV, photo: public domain
Les Tchèques considèrent Charles IV un peu comme 'leur père'. Mais en tant qu’empereur romain germanique, son influence s’étalait bien au-delà du royaume de Bohême. A quoi donc, en tant que Luxembourgeois, associez-vous le nom de Charles ?

« Personnellement, je l’associe beaucoup plus à l’idée de premier véritable Européen. Il est né au Luxembourg avant de beaucoup se promener en Europe. Comme son père d’ailleurs, il se déplaçait constamment à cheval à travers toutes les contrées du continent, qu’ils ont réussi à unifier pour créer cette monarchie allemande et de Bohême qui a véritablement marqué profondément l’histoire de l’Europe. »

Charles IV a été éduqué en France. Il parlait cinq langues. Comme vous venez de le dire, il était donc un Européen avant l’heure dans le sens où on l’entend aujourd’hui. Etre et se sentir européen n’est une évidence pas même encore au XXIe siècle, et cela l’était encore moins au XIVe siècle, à une époque où les conflits et les guerres étaient nombreux. Dans le rôle qui est le vôtre de Grand-Duc, est-ce un personnage dont vous pouvez vous inspirer ?

« C’est très certainement un exemple. Il a été formé à la cour de France, parlait donc parfaitement le français et a appris le tchèque ici, sans oublier l’italien, l’allemand et le latin bien évidemment. Tout cela fait donc que sa culture était profondément européenne et je crois que c’est ce vers quoi nous tendons aussi. S’il faut respecter les cultures locales, il convient aussi d’avoir cette ouverture d’esprit qui caractérisait Charles. Dans ce sens, oui, c’est un exemple dont on peut s’inspirer. »

Si vous deviez le comparer à d’autres personnages dans l’histoire de l’Europe, quels seraient-ils ?

Le Grand-Duc Henri de Luxembourg et Miloš Zeman, photo: ČTK
« Le premier qui saute à l’esprit est Charlemagne. Je pense aussi à Charles Quint… Ce sont des personnages qui, eux aussi, ont régné sur une très grande partie de l’Europe et qui étaient imprégnés culturellement de diverses tendances et de diverses cultures. C’est cela qui a forgé l’esprit européen que nous essayons d’avoir aujourd’hui. »

Vous avez été reçu au Château de Prague par le président Miloš Zeman. Le contenu de vos échanges a-t-il été marqué lui aussi par l’histoire et ce qui lie le Luxembourg et la République tchèque ?

« Je me suis déplacé assez souvent en République tchèque. La première fois, c’était pour une visite d’Etat en 2000, quand Václav Havel était le président. Lors de chaque visite, l’aspect historique ressort profondément. Les Tchèques sont attachés à ce lien avec le Luxembourg. Un des premiers voyages officiels de Václav Havel en tant que président de la République l’a conduit au Luxembourg… et la dernière visite d’Etat qu’il a reçue, c’était nous. Cela montre les liens tout à fait particuliers qui existent. Il y a aussi beaucoup de Tchèques qui se déplacent à Luxembourg, et ce déjà à l’époque du communisme, pour aller voir le père de Charles, Jean, dont la dépouille se trouve dans la crypte de la cathédrale Notre-Dame de Luxembourg. »

Dans quelle mesure ce lien culturel et historique contribue-t-il au développement des échanges entre deux pays qui, par ailleurs, sont assez proches l’un de l’autre géographiquement ?

Le Grand-Duc Henri de Luxembourg a reçu au Carolinum le Prix Charles IV, photo: ČTK
« Cette amitié que nous entretenons avec le peuple tchèque se traduit dans le domaine économique également. Le Luxembourg investit énormément en Tchéquie depuis plus de vingt-cinq ans. Je m’en souviens très bien. J’étais venu ici avec une délégation économique lorsque j’étais prince héritier juste après 1990, et le succès de cette mission avait été assez retentissant. Nous avons beaucoup parlé (avec le président Zeman, ndlr) de l’Europe et de la crise qu’elle traverse et je dois dire que c’était très intéressant d’échanger nos points de vue surtout sur ces questions-là… »*

Vendredi, vous avez reçu au Carolinum, qui est le siège historique de l’Université Charles, le Prix Charles IV, qui n’avait plus été attribué depuis quatorze ans. Pour l’université et la ville de Prague, il y a dans la remise de ce prix à votre personne forcément un aspect symbolique dans le contexte particulier des commémorations. Malgré tout, que représente cette distinction pour vous ?

« D’abord, je suis très honoré. C’est un prix qui a été remis précédemment à cinq personnalités tout à fait exceptionnelles. C’était donc un peu intimident pour moi... Mais j’ai fait le lien, bien entendu, avec l’histoire, car c’est un prix que je considère recevoir au nom du peuple luxembourgeois. Ce lien avec le peuple est quelque chose qui me tient à cœur et ce prix marque l’amitié entre nos deux nations. »

Avez-vous une idée des événements qui sont organisés au Luxembourg en cette année anniversaire ?

Le Grand-Duc Henri de Luxembourg arrive a la messe célébrée en la cathédrale Saint-Guy, photo: ČTK
« Il y aura une exposition consacrée à Charles IV au Musée d’histoire de la ville de Luxembourg à laquelle j’ai d’ailleurs invité le président Zeman, éventuellement pour son vernissage (pour plus de détails, cf. : http://mhvl.lu/exhibition/charles-iv-1316-1378/. A signaler aussi la tenue de plusieurs conférences, dont une en français, le 2 juin, intitulée ‘Charles IV : quel roi, quel individu ?’, ndlr). »

Un des autres temps forts de votre visite à Prague a été la messe célébrée en la cathédrale Saint-Guy samedi. La musique pour cet office était celle de la Messe glagolitique de Leoš Janáček. On sait que vous êtes un amateur de belle musique. Connaissiez-vous donc cette œuvre (cf. : http://www.radio.cz/fr/rubrique/dimanche/cyrille-methode-et-la-messe-glagolitique-de-janacek) ?

« Je connais bien entendu Janáček, mais je ne connaissais pas du tout sa messe et je dois dire qu’elle est… très impressionnante (rire) ! Nous avons tous beaucoup apprécié cette extraordinaire orchestration avec ces chants et ce chœur qui se sont déployés d’une façon inouïe dans cette cathédrale. »

Qu’évoque pour vous la musique tchèque, quelque chose de si important dans ce pays avec ses grands compositeurs ?

 'Le Printemps de Prague', photo: CzechTourism
« J’ai eu la chance d’aller écouter Ma patrie de Bedřich Smetana vendredi soir dans le cadre d’un concert du festival Le Printemps de Prague. Tout le monde connaît La Moldau qui est un passage magnifique que j’écoute depuis mon enfance et que je connais par cœur. Je pense aussi à Antonín Dvořák et à bien d’autres compositeurs qui sont tout aussi extraordinaires et démontrent la culture remarquable de ce pays, que ce soit en littérature, en musique ou en peinture. Le peuple tchèque est un peuple très créatif que j’aime beaucoup. C’est un peuple aussi très doué, car l’esprit d’initiative et d’entreprenariat tchèque est reconnu dans le monde entier. Les Tchèques ont été autrefois de grands techniciens de machines-outils et ils continuent dans ce domaine avec le développement des hautes technologies. C’est en somme un pays remarquablement développé. »

Vous faites partie de ces souverains ‘modernes', plus attachés peut-être que vos prédécesseurs au développement des échanges économiques. Quel est selon vous le potentiel des échanges tchéco-luxembourgeois ?

« Nous sommes déjà venus il y a vingt-cinq ans de cela avec des grosses entreprises, notamment dans la sidérurgie, mais aussi des entreprises plus petites, et même un meunier qui a créé une chaîne de production de pain tout à fait extraordinaire (Edmond Müller, président du conseil d’administration de la société Moulins de Kleinbettingen, devenue propriétaire majoritaire en décembre dernier des actions d’United Bakeries, plus grand groupe boulanger industriel tchèque, ndlr). Je n’oublie pas non plus le domaine de la finance. Donc, ici aussi nous entretenons des relations privilégiées avec la République tchèque avec des investissements des deux côtés. »

La chapelle de Sainte-Croix, le château de Karlštejn, photo: CzechTourism
On l’a dit au début de cet entretien : vous étiez venu en 2010 et étiez de retour à Prague cette année, à chaque fois en de grandes occasions. A quand donc votre prochaine visite en République tchèque ?

« Peut-être viendrai-je de façon privée… Je trouve que Prague est une des plus belles villes au monde. Avec mon épouse, nous y étions venus il y a vingt-cinq ans de cela en voiture depuis le Luxembourg. C’était même encore assez difficile de passer la frontière, mais chaque visite est une redécouverte de la beauté de la ville. »

Quel regard portez-vous donc sur l’évolution du pays depuis ce voyage initiatique peu après la révolution ?

Avant l’interview, il avait été convenu avec le service de presse du Grand-Duché de ne pas aborder de questions politiques.

« Forcément, il y a eu une évolution énorme. Je me rappelle encore de cette Prague grise avec ses façades enfumées. On voyait le potentiel, mais je dois avouer que c’était un peu déprimant. Aujourd’hui, c’est une ville lumineuse remplie de gens avec beaucoup de touristes qui profitent du cadre. Mais il n’y a pas que Prague. Il y a aussi tout ce qu’il y a autour. Avec sa chapelle, le château de Karlštejn est une de ces nombreuses merveilles qui valent vraiment la peine d’être découvertes. »