« Il faut en finir avec la honte » : primé à la Berlinale, le film tchéco-slovaque If Pigeons Turned to Gold lève le tabou des addictions
Le film tchéco-slovaque « Kdyby se holubi proměnili ve zlato » (If Pigeons Turned to Gold), de la réalisatrice Pepa Lubojacki, a remporté, samedi, le prix du meilleur documentaire de la Berlinale. Ce film audacieux et intimiste qui traite de la dépendance à l’alcool et du sans-abrisme a également reçu une autre récompense à Berlin : le prix Caligari attribué aux œuvres particulièrement innovantes.
Pendant cinq ans, Pepa Lubojacki a filmé, seule, avec son téléphone portable, son frère David, alcoolique et sans-abri, ainsi que ses deux cousins qui vivent, eux aussi, dans la rue. Pourquoi se sont-ils retrouvés dans cette situation ? Comment les aider ? Autant de questions que la réalisatrice aborde dans son film, par lequel elle a voulu libérer la parole autour des addictions et des problèmes qu’elles entraînent, dont l’exclusion sociale.
Pour la Radio tchèque, Pepa Lubojacki a expliqué les raisons qui l’ont poussée à tourner ce film très personnel :
« La dépendance est un problème très répandu, présent dans de nombreuses familles, mais qui suscite beaucoup de honte. Les gens ne veulent pas en parler, ce qui isole les familles ou les individus. Comme j’ai moi-même vécu cet isolement, je voulais aider à briser la stigmatisation liée à la dépendance et à la vie dans la rue. Je pense qu’il faut en finir avec la honte (…) J’ai aussi ressenti de la colère contre le système. Mon cousin est amputé des deux jambes, parce qu’il n’a pas reçu de soins à temps à l’hôpital. J’ai également été témoin de violences policières envers des SDF, y compris envers mon frère. J’avais besoin de m’exprimer d’une manière ou d’une autre, mais je n’aurais jamais imaginé que cela donnerait naissance à un projet cinématographique aussi important. »
Diplômée de la FAMU, l’école supérieure de cinéma de Prague, Pepa Lubojacki a recueilli 200 heures d’enregistrements. Elle en a tiré 120 minutes, en sélectionnant rigoureusement des images qu’elle voulait montrer au public :
« Dans le film, je ne montre pas les images les plus dures. Toutefois, la dépendance est un sujet très difficile, je ne voulais donc pas atténuer la réalité qui sera sans doute choquante pour certains. Je voulais quand même que mes proches soient à l’aise avec ce que montre dans le film – c’était mon critère essentiel. (…) Mon frère a vu le film en entier et cela a été difficile pour lui. J’ai d’abord essayé de lui montrer des extraits au fil des années, mais il ne voulait pas. Pendant longtemps, c’était insupportable pour lui. Mais finalement, quand il l’a vu, il a été très ému et même fier. Ce film, où il s’est vu à travers mes yeux, lui a donné de l’importance. Cela m’a beaucoup marquée et rassurée dans le fait que je faisais quelque chose de bien. »
Dans son film, Pepa Lubojacki fait revivre le passé familial en animant les photos de l’époque de son enfance, à l’aide de l’intelligence artificielle. Cette approche lui a permis, comme elle l’explique, d’aborder la question de la transmission intergénérationnelle du traumatisme :
« Le lien entre traumatisme et dépendance est au cœur du film. Mais en même temps, je ne voulais pas trop m’attarder sur notre passé familial, notre enfance. Je dois dire aussi que le fait d’utiliser l’IA est quelque chose de particulier pour moi. J’ai travaillé avec à une époque où Internet n’était pas encore inondé de vidéos humoristiques créées à l’aide de l’IA, où l’éthique ou l’impact sur l’environnement n’étaient pas encore abordés. Ce n’était pas un sujet problématique, donc maintenant, avec le recul, c’est un peu étrange de voir des images animées par l’IA dans mon film. Si je m’y lançais aujourd’hui, je réfléchirais plus à la manière dont je pourrais l’utiliser. »
« Mon film parle surtout de l’amour pour l’autrui, de la compassion et de la compréhension. Vous ne pouvez pas forcer quelqu’un à changer, alors qu’il n’est pas préparé à ce changement ou qu’il ne le souhaite pas. On peut aimer quelqu’un même si on n’est pas d’accord avec lui », constate enfin Pepa Lubojacki, dont le film « If Pigeons Turned to Gold », primé à la Belinale, a désormais la possibilité de concourir pour l’Oscar du meilleur film documentaire. Il sortira en salles en Tchéquie et en Slovaquie à l’automne prochain.






